Recensione

di Elisabeth Jobin

Pubblicato il 18/11/2011

«Le monde est vaste et fou, mais il n’est pas confortable», apprend-on à la lecture du quatrième roman d’Isabelle Flükiger. Histoire de protéger égoïstement l’abondance, mieux vaut rester calfeutré dans «un pays où rien ne se passe», dans lequel on craint «l’irruption de la misère, la violence, et ces mille choses qu’on souhaite surtout ne jamais connaître». Un pays où silence et résignation sont de mise. C’est ce que découvre la narratrice, la trentaine, vivant avec Mathieu, un jeune enseignant à la «fibre pédagogique», elle-même employée comme secrétaire dans un centre culturel — un travail dont il faut être reconnaissante, malgré de longues études qui laissaient espérer plus. Car il est avant tout question d’accepter sa «situation de fourmi» : c’est-à-dire encaisser, ne pas chercher à «dépasser sa condition». Résultat : on «respire mal mais [on] mange bien», on se laisse emporter où l’économie et la politique le veulent bien, opinant du chef ou chuchotant mollement des réprobations. Qu’importe la réaction, pourvue qu’elle soit calme, feutrée.
Le couple que forment la narratrice et son compagnon trace les contours de la classe moyenne suisse, ses tracas, volontiers relativisés à coup de documentaires sur le tiers-monde. Deux jeunes gens qui tirent leur force de leur amour et leur tendresse, une énergie augmenté, pour Mathieu, par sa foi en un idéal: engagé pour l’enseignement, il sera cependant coupé dans son élan. Quant à la narratrice, elle assiste aux querelles de clochers orchestrées par différents politiques et les subventions qu’accordent ces derniers aux centres d’art. Secrétaire, elle ne se sent que peu concernée par ces débats. Si, de son côté, Mathieu cherche à transcender sa condition par l’ambition, celle d’intéresser et toucher ses élèves, elle lorgne la visibilité qu’offre le succès. Dans une société ou le résultat compte plus que le chemin parcouru, elle raconte avec une certaine ironie la rédaction de son «best-seller», qui, une fois publié, saura la faire dépasser de la masse. Elle copine donc avec le rêve et la prose, ces «mondes imaginaires» dans lesquels «les couleurs se mettent à trembler, la perspective s’incurve et s’étend. On est déjà plus, on devient bientôt multiple.» La fiction se profile comme porte de sortie. Seule la gloire a le pouvoir de nous «[doter] d’un destin et d’un nom». Le succès nous dégage du moule dans lequel la société nous a si insidieusement et sûrement installés.
Un étonnant fil rouge lie tous ces événements, donnant au livre une structure claire et solide. En accord avec le ton cynique qui se dégage de l’ouvrage, l’auteur introduit les obstacles qu’ont à affronter ses personnages par l’apparition inopinée de Gabriel, un petit chien mignon tout plein. Ce dernier ne manque pas de déclencher des élans de tendresse tout autour de lui, mais ses airs coquins sont trompeurs. L’arrivée de l’animal entraîne en effet toute une série d’événements malvenus. Ceux-ci commencent, alors que la jeune femme achète de la pâtée au supermarché, par une rencontre inattendue avec une vague connaissance, Saïd, réfugié politique que la narratrice finira par inviter à séjourner chez elle par commodité. C’est sans compter avec le voisin raciste. D’un autre côté, un engrenage inexorable se met en marche, et fait poindre la menace du chômage. Il s’agit des restructurations de subventions culturelles chez la narratrice, tandis que Mathieu doit se défendre face aux parents bien placés d’un élève médiocre. S’ensuit l’assertion que l’éthique et la pédagogie ne font pas le poids face au pouvoir que confère l’argent. Le livre se termine par la disparition de Gabriel, dont les aboiements et les humeurs ont rythmé nombre de péripéties et ont modifié les parcours de vie, pour le meilleur ou pour le pire.
Ces sujets — intégration, justice ou encore savoir réconcilier ses rêves à une réalité décalée — font partie du répertoire de l’auteur. On se rappelle qu’Isabelle Flükiger avait secoué la scène littéraire romande en 2007 avec L’espace vide du monstre. Son troisième roman mettait en scène les désillusions d’une étudiante ne parvenant pas à s’affirmer dans une société trop codée. Elle ne trouvait pas de chemins de traverse, que d’autres empruntaient allégrement, provoquant en elle une admiration qui finissait par déboucher sur de la haine, et de là menait au meurtre. Ce roman-ci, s’il renoue avec des thèmes sociétaux apparentés, s’applique cependant a atténuer les passions. Pas d’assassinat, mais du désenchantement. On admire la finesse avec laquelle l’auteure sait traduire l’amertume par le style. Des adverbes bien placés font rire jaune, tandis qu’un « etc. » à l’issue d’un paragraphe s’invite comme une synthèse, le résumé ironique d’une situation malheureusement trop connue. Ce ton très travaillé est maintenu jusqu’aux dernières pages.
Et pourtant, un regret persiste : Best-seller a tendance à protester sans s’engager réellement. La narratrice n’écrit pas par passion, mais entrevoit dans son succès une échappatoire stratégique. Dès lors, le discours a tendance à s’embourber dans des commentaires quelque peu plaintifs, ce que L’espace vide du monstre avait su éviter avec panache. Il arrive également que trop d’exagération débouche sur de la caractérisation. Ainsi, la discussion sur le racisme ne sort pas des sentiers battus et aurait pu être abordée avec plus de finesse. Ce roman ne manquera pourtant pas de toucher son lecteur par sa maîtrise d’un ton entre accusation et autodérision, pour livrer une critique cinglante d’une société que l’on tarde à vouloir changer.

Nota critica

Le quatrième roman d’Isabelle Flükiger, Best-seller, renoue avec des thématiques chères à l’auteure. Elle se lance dans une critique de la banalité des existences, dans laquelle elle débusque les petits événements qui transforment la normalité et menacent la stabilité. Un couple de trentenaires suisses, Mathieu et la narratrice, voit son train-train chamboulé par l’apparition saugrenue d’un chien. Des phénomènes singuliers semblent se rattacher à l’animal. Cette approche amusante, tragicomique, permet à l’auteure de questionner notre rapport au travail et notre vision de l’égalité. (ej)