L’Espace vide du monstre

Isabelle Flükiger

Louisa est jeune, elle est jolie, elle fait des études. Elle a un copain, qui l'aime, une maman, qui l'adore, des amis, qui l'apprécient. Mais Louisa se sent moche, stupide, seule. Une ratée... La vie qui s'ouvre à elle semble toute tracée: un métier, une famille, des choses simples... Mais ce n'est pas l'existence dont rêve Louisa, qui veut avoir un destin, être intéressante, spirituelle, brillante... Ne parvenant pas à incarner son idéal de réussite, Louisa va porter sa frustration jusqu'à ses extrêmes conséquences. Critique sociale et fin portrait psychologique, ce récit au style essentiel nous prend aux tripes et nous dépeint avec une habileté sans complaisance la «banalité du mal»…

Entretien avec Isabelle Flükiger

di Elisabeth Vust

Pubblicato il 04/03/2008

Le concept de «banalité du mal», évoqué dans la présentation de votre roman est-il votre point de départ réel?

Mon point de départ a été double: d'une part j'étais préoccupée par la responsabilité que l'on a envers les gens qu'on aime, et j'avais d'autre part envie de parler de ce que la société de compétitivité dans laquelle nous nous trouvons peut faire de nous. On peut en arriver à faire n'importe quoi pour grimper les échelons de la société, et se perdre complètement, perdre toute notion de moralité, de savoir-vivre, et de ce qui fait finalement de nous des êtres respectables. Il arrive qu'on soit mené à marcher sur les cadavres de ceux qu'on a aimés.

Avec votre premier roman, Du ciel au ventre, vous disiez exorciser «l'idée de débauche et d'encanaillement». L'écriture pour rester dans la «normalité»?

L'écriture est pour moi un moyen de tester mes propres possibilités, elle me permet d'être multiple et d'aller jusqu'au bout de certaines idées, ce qui serait impossible dans la réalité. Il s'agit d'un espace de liberté totale, et je ne la vois pas comme un moyen de rester normale, mais plutôt comme un moyen d'être «plus», mais aussi «autre». A travers l'écriture j'expérimente d'autres facettes de moi-même et je rentre dans la peau de ces autres que je pourrais être. Gide parlait de la «multiplicité des possibles» du romancier et je crois que jusqu'ici c'est effectivement ce que j'ai fait, multiplier mes possibles.

Votre héroïne, Louisa, souffre comme beaucoup de jeunes de son âge de sa «normalité», elle n'est ni exceptionnelle ni nulle. Elle a bien assez d'atouts pour mener une vie satisfaisante. Mais Louisa oscille - là aussi comme beaucoup de ses congénères – entre détestation et survalorisation de soi…

Son attitude est symptomatique d'un mode de fonctionnement lié à notre époque: il faut satisfaire à un certain nombre de critères pour obtenir le respect; le curriculum d'une personne va déterminer l'attitude que les gens auront envers elle. Parce que Louisa fréquente un groupe où cela est particulièrement prégnant, parce que c'est ce groupe de «gagnants» qu'elle admire, il lui est impossible de supporter sa «normalité», qui pour elle n'est synonyme que de médiocrité. Le regard que Louisa porte sur sa mère est également fondamental. La mère de Louisa est une personne seule, à laquelle personne n'accorde d'importance. Elle fait partie de ces gens qui vivent une vie tout à fait banale; de son travail à sa maison, sa vie est constituée d'une routine bien organisée, centrée autour de son poste de secrétaire visiblement peu respectée par son patron, et de sa fille. Et visiblement sa position sociale et professionnelle ne lui ont pas donné les moyens d'avoir beaucoup de choix: sa vie a été en grande partie tributaire des décisions d'autrui. Parce qu'elle a toujours vu sa mère malheureuse, Louisa ne peut pas supporter l'idée de devenir comme elle, également un pion. Elle veut qu'on la considère, elle veut avoir un poids et surtout, elle veut du pouvoir. Je la vois comme une figure de la revanche. Elle serait un double de sa mère, mais avec la capacité de révolte en plus. Le problème vient ensuite de sa manière de tirer parti de cette révolte.

Sa vie sort de l'ordinaire, devient extraordinaire, lorsqu'elle brûle l'interdit du meurtre – qu'on pourrait comparer à un pilier qui tient l'homme debout…

En effet, pour que notre société puisse fonctionner, pour qu'il soit possible de vivre ensemble, il est nécessaire de punir le crime. C'est la première base de toutes les règles sociales et le fondement de la notion de communauté. Louisa, en allant à l'encontre de cette règle, s'extrait de la communauté. Elle n'est plus reliée à rien ni à personne, et elle n'a plus de limite puisque la première des règles a été transgressée. Une fois que Louisa accepte son crime, qu'elle cesse de le renier, la liberté devient donc totale, mais la solitude également. Louisa a utilisé la violence à cause de l'opinion qu'elle a de sa mère, mais c'est à cause de l'amour de cette mère qu'elle ne peut pas jouir de cette nouvelle liberté. En effet, cet amour exclut la possibilité de la solitude, qui serait une des conditions pour pouvoir continuer à tuer et dominer. Au moment où Louisa se sent extraordinaire, dans le sens de «hors de l'ordinaire», elle ne peut pas en jouir parce que cela signifierait abandonner cette mère aimante dont elle se sent responsable malgré elle.

Le journaliste Jacques Sterchi salue entre autres votre capacité à «éviter les pièges de l'introspection psychologique»…

Je pense aussi que le lecteur peut comprendre assez bien ce qui amène Louisa à agir comme elle le fait. En fouillant trop sa psyché, en voulant trop expliquer, on alourdit le texte sans le rendre plus dense. Il me semblait en écrivant ce livre qu'il y aurait plus de force à ne pas trop en dire, et à suivre de l'intérieur ce processus de délitement.

Si vous n'analysez pas, vous montrez, voire autopsiez avec une lucidité cruelle, en particulier la relation mère-fille: épuisant jeu du chat et de la souris (chacune alternant les rôles), où le cordon ombilical pourrit de ne pas avoir été coupé…

La relation de Louisa et sa mère est absolument indispensable; elle nourrit toute l'histoire. Sans ce rapport fait d'amour, de haine et de culpabilité, Louisa ne serait pas devenue cet être amer et envieux. C'est par peur de ressembler à cette mère dont elle se sent responsable, dont elle a l'impression qu'elle doit combler la solitude, que Louisa en est arrivée à devenir ce qu'elle est. Les deux femmes se renvoient réciproquement un miroir: Louisa se voit comme une ratée en regardant sa mère, sa mère se voit comme une femme comblée en regardant sa fille.

Dire que votre style est vertigineux ne tient pas de la formule. Votre écriture nous précipite dans la tête de l'héroïne meurtrière – on y mesure l'écart entre la monstruosité de ses crimes et la banalité de sa vie – puis vrille autour d'elle, passant du «je» au «elle» à l'intérieur d'une même scène parfois…

Il me semblait qu'en abandonnant parfois mon rôle de narrateur omniscient pour pénétrer dans la tête de mes personnages j'aurais un meilleur rendu de leur ressenti. J'ai également utilisé ce changement de focalisation avec d'autres personnages, parce qu'il me permettait de mettre en évidence le décalage entre leurs perceptions et celle de Louisa. Je voulais que le lecteur ressente fortement à quel point Louisa sombre dans la folie, alors qu'aucun des protagonistes du roman ne le perçoit, et que David ou sa mère la trouvent simplement adorable ou fragile. Elle perd complètement pied et d'un point de vue extérieur pourtant, pour tout le monde, tout semble normal.

A l'instar de Bastien Fournier également publié à l'Hèbe, vous avez choisi le genre noir. Y a-t-il une parenté entre vos deux démarches ?

Bastien Fournier décrit un personnage en butte aux problèmes et aux questionnements de son époque. Je pense que c'est en cela que nos démarches se rejoignent. Ceci dit, j'associerais mon roman plus au roman psychologique qu'au roman noir. Bastien Fournier, avec ses ambiances sombres, ses personnages ainsi que son intrigue, a bien plus collé à ce genre que je ne l'ai fait.

Plus largement, voyez-vous dans le roman noir un renouveau possible de la littérature ?

Dans l'acception classique du terme, le roman noir se définit comme la littérature de la crise, en général on l'associe à une société gangrenée, et c'est dans cette portion de définition qu'effectivement beaucoup d'œuvres de la littérature contemporaine se rejoignent. Je pense que tous les auteurs cherchent la meilleure forme pour décrire ce qui est très prégnant actuellement, c'est-à-dire l'impuissance de l'individu lambda face à des forces socio-économiques qui le contrôlent et régentent le fonctionnement de toute sa vie. Le citoyen a beau voter, il est poussé à vivre et consommer d'une manière bien précise et il n'a pas suffisamment de pouvoir pour que la société ait un visage compréhensible ou acceptable pour lui, ce qui engendre également une certaine défiance face aux pouvoirs étatiques. Les auteurs contemporains ont été nourris de romans noirs, d'autofiction, de science-fiction comme de réalisme, et il me semble que tout cela engendre bien plus un mélange des genres qu'une réorientation vers un seul d'entre eux. Et je crois que ce mélange est plutôt «noir» parce que les préoccupations de l'époque le sont: parler de meurtres, de violences, avoir des idées morbides ou destructrices est lié à notre environnement. Il me semble qu'une certaine littérature s'applique à décrire ce type d'état d'esprit depuis quelque temps déjà. Hubert Selby Jr en parle depuis les années 70, Bret Easton Ellis depuis les années 80 (et effectivement, son Lunar Park peut être associé au roman noir, au thriller, comme à l'autofiction). En France, Houellebecq est passé de «l'étude sociale» au fantastique, mais ce sont toujours des personnages ballottés, pleins de désirs inassouvis et de frustrations qu'il décrit. Je pense que la littérature dit l'ambiance et les couleurs de son époque, et en cela beaucoup d'auteurs se rejoignent dans ces tons plutôt sombres, mais personnellement, je crois que ce sont des écrivains plus qu'un genre qui vont nous amener à un renouveau de la littérature.

Le romancier alémanique Peter Stamm né en 1963 dit qu'il fait partie de la première génération d'écrivains ayant grandi sans Dieu. Avez-vous également l'impression que cette absence plane, pèse sur votre écriture?

L'absence de Dieu, une forme d'athéisme ou d'agnosticisme de plus en plus répandu, a une énorme influence sur l'évolution de toute la société occidentale. Je crois que, dans la mesure où mes romans sont ancrés dans le présent et dans la société dans laquelle je suis née, l'absence de Dieu, ou plutôt le fait de vivre sans le recours à l'idée de Dieu, est une donnée de base, un élément sur lequel se bâtissent mes histoires, comme c'est le cas pour les histoires des gens que je côtoie. Toutes proportions gardées, Louisa eût peut-être été une forme de Raskolnikov [ héros de Crime et châtiment ndlr ] si elle avait vécu dans une société croyante et c'est l'idée de Dieu qui l'eût poussée à se repentir. Ici il n'y a pas d'idée de Dieu, mais l'incapacité à vivre «avec», à vivre encore au sein de cette communauté après son meurtre. La mère tiendrait d'une certaine manière le rôle de Sonia, et la société celle de Dieu. Et finalement, c'est peut-être ainsi qu'évoluent de plus en plus nos sociétés occidentales: nous avons gardé de la foi judéo-chrétienne certaines règles mais l'idée de Dieu n'est plus aussi prégnante.

Rassegna stampa (selezione)

[ … ] Ce qu'a fort heureusement osé Isabelle Flükiger dans ce terrible portrait, c'est d'aller jusqu'à décrire la jouissance du mal. Ces sourires de Louisa, son apparente rémission alors qu'elle plonge dans la phase finale de sa psychose mortifère. Sans oublier une scène hallucinée où Louisa égorge l'homme avec qui elle vient de jouir. Et toute cette mécanique de l'anéantissement éthique du personnage se déroule dans un langage allant du constat descriptif aux formes frivoles de la banale oralité. Point de grande analyse ici, mais une écriture qui se révèle apte à faire ressentir une chute. [ … ] (Jacques Sterchi, Le Courrier, 01.12.2007)