Grave panique

Patrick Delachaux

Polar, documentaire sur les banlieues françaises, journal de bord de flic, Grave panique est tout cela à la fois. Et c’est aussi le texte d’un ancien vrai flic qui croit à la police de proximité.
Son plaisir à restituer des ambiances et son inquiétude sur l’évolution de la police se conjuguent avec de profondes interrogations sur le rôle de ces « gardiens de la paix » et une empathie communicative pour les petites gens.

Né a Genève en 1966, policier durant dix-sept années, l’auteur a travaillé notamment dans des quartiers chauds et populaires comme « flic de quartier », selon ses termes. Il est l’un des initiateurs de la police de proximité, dont il est un expert européen. Il a été un des principaux personnages dans le film d’Ursula Meier Pas les Flics Pas les Noirs Pas les Blancs coproduit par les chaînes de télévision ARTE et TSR (premier prix du festival Visions du Réel, Nyon, 2002).

Grave panique de Patrick Delachaux

di Elisabeth Jobin

Pubblicato il 14/07/2011

« C’est par résistance, par rage, que j’ai écrit mon premier roman », confie Patrick Delachaux. Nous avons donc à faire à une écriture engagée. Ancien policier genevois, indépendant depuis 2008, c’est par le biais de l’écriture que Patrick Delachaux partage et interprète ses propres expériences. Il donne une image revisitée, plus fragile, sociale, de son ancien métier dans ses trois romans et autant d’essais. Ecrire, une manière d’appréhender la profession qui lui fait se sentir « plus flic aujourd’hui qu’avant ». A Genève, par matinée ensoleillée d’un début d’été, nous le rencontrons sur une terrasse proche de la gare de Cornavin. Il y parle de son parcours, de son engagement pour l’écriture, un changement qui lui permet de travailler sur d’autres terrains, « tout en reprenant les histoires vécues dans la police ». Son dernier roman en date, Grave panique, navigue ainsi entre fiction et réalité, les observations de l’ex-flic augmentées par une approche romanesque pour se métamorphoser en intrigues.
Une recette qu’il a déjà travaillée dans ses deux premiers romans, Flic de quartier et Flic à Bangkok (Editions Zoé 2003 et 2005, Points pour la version poche), mais qui atteint ici une pleine maturité. « Le roman permet de poser des questions sociétales sans faire de l’essai, commente Patrick Delachaux. Et si je peux faire bouger quelque chose à travers des textes, inciter les gens à se poser des questions, c’est magnifique ». Il remanie le genre policier : l’enquête se voit submergée par les rencontres, interrompue par d’autres affaires, mille inattendus barrent le chemin à une fluide résolution de l’intrigue. Et, à l’image du crime qui fonctionne en réseau, le dernier roman de Delachaux laisse s’imbriquer deux histoires parallèles qui se retrouvent bientôt par le fait du hasard, des personnages ou du vandalisme.

Grave panique visite les royaumes et enfers parisiens, partageant de ce fait des impressions variées des troubles en banlieues. Emeutes ? Révoltes ? Le nom qu’il faudrait donner à ces soulèvements dépend du côté que l’on soutient. Car à Saint-Denis, la jeunesse se cabre sous les matraques et gaz lacrymogènes des forces de l’ordre. Police ou peuple, les deux partis s’affrontent sans jamais ne rien obtenir d’autre que la peur. La tension s’installe : « vous êtes grave, grave paniqués, les flics », fait remarquer un travailleur social. Et, tandis que « dans ce capharnaüm sont négligées les mères qui comme partout ailleurs attendent les fils et les pleurent, qu’ils soient banlieusards ou flics », Kader et Djamel profitent de la pagaille pour faire du trafic de pièces détachées, contrefaçons ou stupéfiants. Et de mener leur propre bataille en établissant d’autres lois, lâches, violentes, celles des affrontements entre gangs.
Second volet : Paris centre. Patrick, policier genevois, se plonge dans un réseau de la prostitution mis en place par un groupe de Chinois sévissant, entre autres, à Paris. Visite, donc, chez ses collègues du Quai des Orfèvres. Filatures dans les rues de la capitale au petit jour, dans l’odeur de croissants, de quoi compléter un dossier débuté à Bruxelles. Objectif : mettre en lumière un réseau qui étend ses ramifications jusqu’à Amsterdam et Francfort. Patrick se fait narrateur, raconte la brutalité en phrases courtes, presque scandées, dans un vocabulaire qui emprunte à la rue et au bistrot. Des souvenirs s’insinuent dans son récit, les doutes éclosent quant à la politique adoptée par la police. Le sordide des affaires rencontrées teinte de gris jusqu’à la vie personnelle de Patrick, dans laquelle il dégage quelques éclaircies à l’heure de l’apéro, ou en admirant une splendide collègue aperçue au détour de l’affaire.
Deux histoires qui s’intriquent et se croisent alors que Kader, jouant les gros bras, décide de s’associer aux Chinois, perpétrant des actes de plus en plus durs et cruels. Elles se rejoignent aussi par le biais des enjeux soulevés : dans la foulée des questions sociétales apparaissent celles touchant aux bases à établir pour atteindre une stabilité sociale, pour offrir d’autres options que le vandalisme et la répression. Car la hiérarchie instaurée dans les gangs est assurée par la terreur et le sexisme. Aussi Djamel s’écroule-t-il lorsqu’il se met à douter de ses décisions, à écouter les discussions tenues dans un café culturel, à avoir une pensée pour sa mère mourante et quelques remords quant à Loubna, qu’il a troquée à Kader contre de la marchandise volée. Ici, le statut se gagne au poing ; la réflexion, au contraire, fait perdre de la crédibilité. La confiance en soi se conquiert par la terreur, au terme d’une enfance abusée, comme lorsque Kader séquestre Loubna dans une scène d’une violence inouïe. Et, de même que la remise en question est durement punie, s’éloigner de ce milieu se paie cher.

« Grave panique marque un tournant », explique l’auteur. Après avoir utilisé la deuxième personne du singulier pour son premier roman, puis la troisième pour le suivant, Delachaux investit la forme du narrateur avec Patrick. La quarantaine, ce Genevois fait tout de suite penser à un double de l’auteur. Mais Delachaux, s’il lui a donné son deuxième prénom, le perçoit cependant comme un personnage : « Patrick est un aventurier inventé gamin », rigole-t-il. Une vieille connaissance. « Mais Patrick n’écrit pas d’essais », rectifie-t-il. C’est donc de son premier prénom, Yves, que Delachaux signe ses textes de chercheur ; un prénom que porte d’ailleurs un policier affecté à Saint-Denis dans Grave Panique : « Ils se rejoignent maintenant. Mais pour le prochain roman, je reste sur Patrick. Je suis plus à l’aise avec lui. »

Nota critica

Patrick Delachaux, ancien enquêteur genevois, revisite dans ses romans le métier de policier. Il utilise l’autofiction afin d’exposer des questions sociétales dans une langue empreinte d’oralité. Grave Panique se penche ainsi sur la jeunesse de la banlieue de Paris où une série de personnages d’origines diverses se trouvent impliqués dans le trafic de stupéfiants et de marchandise volée. En parallèle, le policier genevois Patrick, narrateur, enquête sur une affaire de prostitution. Les deux histoires finissent par se recouper, pour étoffer l’enquête d’une dimension politico-sociale. (ej)