Recensione

di Françoise Delorme

Pubblicato il 10/03/2011

La voie verte, de Pierre-Alain Tâche, rassemble des textes qui s'apparentent aux poèmes de son recueil Etat des lieux.
Ils retiennent en eux des impressions puissantes, rencontres avec des paysages ou des personnes devenues personnages. Surtout, l'espace y devient du temps, à la fois extrêmement concentré et croissant lentement comme une fleur s'ouvre sous l'action du soleil. S'y mêlent donc toujours une sensibilité au monde tel qu'il se présente (herbes, arbres, maisons, écoles, ruines et lieux ambivalents comme les mines ou les jardins) et une réflexion qui donne à l'expression poétique de profondes racines culturelles, humaines. Un peu comme s'il n'existait pas de réelles différences entre l'élan végétal vers la lumière, qui le prolonge et l'appelle, et les traces humaines laissées à ceux qui les suivent sous forme d'écrits, d'œuvres sculpturales ou picturales, musicales aussi bien sûr. Ainsi, passé et avenir sont contenus dans le présent, mais réciproquement le contiennent. Dans le même temps, le poète inscrit une différence absolue puisque le monde naturel et le monde culturel ne se recouvrent pas, mais parlent l'un de l'autre, l'un à l'autre. Il termine un poème intitulé Palmier de St-Salvy, tout entier consacré à cet arbre  :

Mais c'est peu dire qu'il frémit :
il est louange, il glorifie, il chante
(et de tout cœur) quand je peine à, trouver
ma voix, dans la cantate végétale
où je voudrais entrer, mais comme on entrerait
dans l'au-delà doré des prédelles.

Des références très claires à d'autres poètes émaillent ces poèmes, qu'il s'agisse de dédicaces, de vers empruntés (alors en italique) ou de saluts extrêmement précieux, car ils rappellent que le corps des poètes, mais aussi le monde plus banalement quotidien de chacun, sont tissés de ces écrits appris dans l'enfance, entendus au gré du mouvement de la vie, ainsi Verlaine plusieurs fois :

C'est pourquoi je revois, par-dessus les toits,
un ciel bien trop timide pour gueuler.

Ces vers se trouvent dans un poème très complexe qui noue en oxymores successifs la tension impossible qui régit la condition humaine : « Les mines, puis Jaurès ». Les êtres humains doivent toujours mener une lutte incessante avec les éléments, avec le langage aussi (qu'il soit politique, juridique, philosophique ou poétique) pour qu'il devienne le plus juste possible et puisse donner forme à des représentations qui rendent réalisables un monde vivable et visible ; tout aussi bien, ils peuvent s'abandonner au bonheur d'être là, dans la lumière, la profusion de la beauté et le chant du monde. Entre ces deux pôles contraires, chacun se tient. Le poète parvient à exprimer l'étrangeté de cette position, en équilibre entre des désirs qui pourraient s'annihiler mais en réalité se confortent. A l'enfant, au « panier de chaperon rouge » qui vient de s'acheter des bonbons qu'on imagine rouges – car ce mot irradie tout le poème, rappelant le labeur des mineurs, sa fonction, la violence de leurs luttes, le sang répandu, et aussi la joie de l'enfance, la brillance de cette joie – le poète aurait

[...] bien dû s'enhardir à lui demander
si elle entendait sur la place proche,
où le soleil n'aurait pas fait reculer les mineurs,
la voix puissante de Jaurès.
Or, par souci de ne rien altérer
De la réalité du monde sensible
je me suis tu,
faisant grève au côté du bonheur d'exister.

D'aucuns reprochent à Pierre-Alain Tâche ses nombreuses références à des connaissances intellectuelles qui, selon eux, entraveraient une adhésion spontanée à sa poésie. Effectivement, la compréhension profonde de ses textes demande une certaine familiarité avec l'histoire politique et l'histoire des idées et des arts, ce qui n'en facilite pas l'accès. Cette particularité, je crois, ne fait que redoubler le plaisir de le suivre dans sa manière si singulière d'écrire, ce ralentissement de la langue si balancé qu'on croirait voguer paisiblement sur un lac tranquille : on aurait justement le temps de rêver, de penser, mieux encore, de rêver et de penser en même temps. Je trouve ces derniers vers de « Les mines, puis Jaurès » très troublants. En rappelant la nature de la riche personnalité de Jean Jaurès, homme politique influent très attiré par la philosophie (« De la réalité du monde sensible » est le titre de sa thèse de philosophie), le poète nous oblige à ne pas laisser passer le dernier vers si étonnant : « faire grève au côté du bonheur d'exister » soulève de nombreuses questions : si faire grève recouvre de justes revendications (dans le contexte des mines de Carmaux qui rappelle un épisode important des luttes ouvrières, on ne peut l'imaginer autrement), que demande ici le poète ? de parler cependant, malgré le bonheur d'exister (mais pour dire quoi, alors ?), de faire silence pour le partager (mais se taire pour demander le droit au silence est surprenant sans être inimaginable) ? Le mystère reste entier grâce à une torsion du sens qui paraît impossible. Il me semble loisible de croire que les deux revendications se superposent sans se détruire et jouent d'un rapport très subtil entre silence et langage qui ramifie le sens en une multiplicité d'échos qui le renforcent, le détournent, le relancent.
Le dernier texte du livre, « Tombeau de Robert le petit », pousse encore plus avant une réflexion à propos des effets de la forme sur la création et la réception d'un sens possible, une interrogation sur ce qui anime la poésie, sur ce qui définirait la prose. Pierre-Alain Tâche y sépare en deux mouvements, comme on le ferait pour une expérience scientifique, d'une part la musique, d'autre part les images. Il monte d'abord une anecdote en épopée versifiée, en suivant le rythme qui lui est familier. Elle pourrait nous emporter dans une rêverie, mais elle laisse finalement assez froid ou, plutôt, un peu amusé par une sorte de grandiloquence mal placée. Il présente, ensuite, la même anecdote en deux images fortes qu'il aura concentrées en deux courtes proses. Ces images, justement, nous frappent, s'installent pour longtemps dans notre mémoire :

Nous sommes dans la cour intérieure d'un hôtel alsacien, face à un escalier prolongé d'un perron – et c'est tout ce qui reste d'un logis cossu que la guerre a rasé. On remarque, au flanc de cet espace clos, une tonnelle, où pend une glycine en fleurs, sous un panneau vantant les vins du « Patriarche ».

Quelques mots, en une prose que l'on peut qualifier de transparente, rassemblent une réflexion sur le pouvoir, sur la vanité, et, en contrepoids, une évocation de la force lumineuse et quasi indestructible du végétal, ici une glycine, mauve et odorante.
En séparant ainsi rythme et image, est-ce que nous ne verrions pas mieux qu'ils sont inséparables pour qu'un poème existe ? La musique seule, en créant effectivement une sorte de mystère, perd l'accès à un sens complexe que peut procurer le langage et il manque aux images, sans le rythme profond qui scande un poème, la démultiplication ramifiée, croissante, quasi infinie qu'offre leur union. Remarquons cependant que les images ne meurent pas dans un milieu de prose, alors que le rythme tourne à vide sans la force des images, ce qui pourrait peut-être induire une primauté des images, auxquelles Bachelard attribuait un pouvoir germinatif que Pierre-Alain Tâche ne leur déniera pas, je crois.
Je ne voudrais pas que le lecteur croie que ce livre est un traité de philosophie esthétique. J'ai été très attirée par cet aspect complexe qui m'a semblé passionnant et plus développé que dans des livres précédents. Mais j'ai été aussi sensible à l'expression d'une grande nostalgie, d'un désir spontané d'enfance retrouvé, d'un simple bonheur d'exister, peu facile à citer, par contre, car il y faut souvent l'élan du poème dans son entier, comme s'il fallait du temps pour s'arracher à la difficulté d'être, pour que, soudain, quelque chose surgisse qu'on n'avait pas prévu, qui avait pourtant toujours été là, puisque :

Sur le sommet où nous marchons,
chacun, car la vue porte loin,
peut vérifier que la poésie est partout
(je tiens à cette vieille antienne)
où l'on veut bien qu'elle soit.