Une poétique de l’instant

Pierre-Alain Tâche

«Une poétique de l’instant (à laquelle je n’ai cessé de tendre) suppose une aptitude à être tout entier présent au monde, dans ses manifestations les plus diverses, les plus inattendues et, même, les plus incongrues.» S’il revendique une poétique de l’instant, Pierre-Alain Tâche allie la saisie fulgurante du tout-venant avec une réflexion esthétique toujours exigeante. Depuis plus de quarante ans, il célèbre dans des recueils longuement élaborés lieux et paysages, familiers ou lointains (l’Italie, l’océan et la montagne, le Valais), et engage, dans sa poésie même, un dialogue soutenu avec les arts, en particulier la littérature, la musique, la peinture, la photographie. Hommages d’écrivains et d’artistes, études critiques et inédits sont réunis ici pour saluer une œuvre riche et accomplie, qui se veut une réponse, jamais définitive, à la précarité.

Entretien avec Pierre-Alain Tâche

di Anne-Lise Delacrétaz

Pubblicato il 07/12/2006

Quelles sont les lectures qui ont nourri votre enfance et votre jeunesse?

Pour autant que je m'en souvienne, mes lectures ne se distinguaient en rien de celles des enfants, puis des adolescents de mon âge. J'ai épuisé les titres de la collection Signe de piste de la Bibliothèque municipale après avoir emprunté si souvent Les Aventures de Tintin que je finis par me faire remarquer par la bibliothécaire, qui jugeait sans doute ces choix un peu courts. C'est elle qui m'incita à lire Robinson Crusoé, Le Dernier des Mohicans ou Le Livre de la jungle. Je lui dois aussi la découverte d'Hector Malot. C'est grâce aux cadeaux reçus de ma famille que j'accédais au Secret de la porte de fer, à Ivanoé ou à Giorgio le petit Tessinois (qui me faisait pleurer sous les draps). Ces ouvrages étaient publiés par Payot dans une collection destinée à la jeunesse. Par la suite, j'ai emprunté tous les Alexandre Dumas et quelques Daudet. Mais, le livre qui m'a le plus marqué, à l'adolescence, est sans doute Le Grand Meaulnes d'Alain Fournier.

L'école s'est chargée de me faire découvrir les classiques auxquels je ne serais peut-être jamais allé sans elle ! Je ne lisais pratiquement pas de poésie. J'aimais bien La Fontaine (que j'admire toujours sans réserve). Dans les quelques rayons de livres de mes parents, j'ai découvert Prévert et Rictus, le bien nommé, illustré par Steinlein. Et puis, un jour, il y eut le séisme Rimbaud - et rien ne fut jamais plus comme avant. J'avais grandi d'un coup.

Lorsque vous avez publié votre premier recueil de poèmes, Greffes, en 1962, aviez-vous en tête un ou des modèles littéraires?

Il faut peut-être préciser, tout d'abord, que Greffes est un véritable recueil, qui rassemble des poèmes écrits dans les années correspondant à la fin de l'adolescence; soit à une époque où j'avais grand besoin de raconter mes émois, d'évacuer une part de mal-être - mais j'étais sans doute bien loin de songer à faire allégeance à qui que ce soit. Mes premiers essais poétiques (non publiés!) avaient certes eu Heredia pour modèle. Greffes me paraît cependant dégagé de cette influence et même ingénument authentique! Je ne me souviens pas, en tous les cas, d'une œuvre particulière que j'aurais voulu imiter, en ce temps-là. Non sans humilité contrainte, car je savais que je ne serais jamais Rimbaud, n'étant pas prêt à tout risquer pour la poésie. De toute manière, c'était déjà trop tard!

Quelles sont les lectures et les rencontres qui ont compté pour vous, au long des années d'écriture? Quelle influence ont-elles eues sur votre travail?

Je me sens bien en peine d'en faire l'inventaire complet. Je m'en tiendrai donc à ce qui me paraît difficilement contestable, avec le recul. Je ne reviens pas sur la secousse rimbaldienne, sinon pour dire qu'elle aura légitimé la liberté de l'imaginaire et l'aspiration à la «vraie vie». Ce n'est pas peu. Je dois à Baudelaire d'avoir mesuré les enjeux, puis les péripéties de la modernité, en un temps où règne la tyrannie de la nouveauté. Je suis redevable à Mallarmé d'avoir été confronté sans ménagements à l'implacabilité de l'idéal comme à l'extrême exigence d'une poétique absolue. Telles sont peut-être bien les expériences fondatrices sans lesquelles il ne m'eut pas été possible d'acquérir un minimum de conscience poétique.

Si j'en viens, maintenant, aux lectures qui m'ont mûri et qui m'auront souvent conforté dans ma propre recherche, c'est à Pierre Reverdy que je songe tout d'abord - et non tant au défenseur du cubisme qu'au poète prônant une rencontre avec le monde. La prise de conscience d'un possible «lyrisme de la réalité» m'aura, je crois, permis de tourner la page de l'autobiographie sentimentale! Et puis, ce fut comme un vent fort, venu d'ailleurs, qui m'a ouvert - et cela ne devrait pas étonner vraiment - à Jules Supervielle, à André Frénaud, à Jean Tardieu.

C'est à peine plus tard (et grâce à l'incontournable NRF) que j'ai rencontré (le mot, ici, s'impose) Jean Follain, à une époque où, peinant à me défaire d'un contexte où je me trouvais à l'étroit, j'aspirais à faire «exister» le monde, à le dire dans sa totalité à partir d'éléments particuliers, à en partager le «secret», à en combattre la perte continuelle. Et j'avais besoin, pour cela, d'une mesure, d'un temps libérés - d'un «temps sauvé». L'instant était la pierre de touche, le seuil intact sur lequel reconstruire. On comprendra, dès lors, je l'espère, pourquoi je revendique avec force l'influence de Follain, sans prétendre d'ailleurs être capable de me hisser constamment «à hauteur d'instants» et pourquoi je tiens à définir ce qui pourrait constituer une poétique de l'instant.

La lecture de Jacques Réda relève de la pure délectation. Dès un Amen inaugural, elle m'aura vite ouvert à la profusion du réel, à la nécessité qu'il y a de reprendre confiance dans la langue. Réda m'a donné le goût de l'espace, convaincu qu'il faut aller dans le monde et se fier au hasard des rencontres - relayant ainsi la leçon de Cingria et donnant un prolongement (un surcroît?) à celle de Follain, dont la voix reste volontairement plus confinée. Avec lui, grâce à lui, la poésie pouvait entrevoir d'autres possibles et le poème gagner en liberté. Il me semble pouvoir déceler une timide avancée en ce sens dans Le Dit d'Orta. J'espère que l'engagement qu'implique une telle démarche a été mieux assumé dans L'Etat des lieux et, plus encore, dans Roussan - pour ne rien dire d'autres livres en travail.

A l'autre bout de l'horizon poétique, apparaît, dès la seconde moitié des années soixante, l'immense et terrible stature de Pierre Jean Jouve - sans laquelle le cycle d'Hélène n'existerait pas. Il y a là beaucoup plus qu'une influence littéraire. Le poids de la thématique est important, comme l'est aussi le transfert qu'elle a comme nécessairement engendré. Il m'est impossible d'en parler ici en quelques mots.

Il convient encore d'ajouter que les écrits d'Yves Bonnefoy et de Philippe Jaccottet concernant la poésie ont largement contribué aux quelques lueurs que je prétends avoir sur le sujet. L'un et l'autre m'aura aidé, à des époques et à des degrés divers, à clarifier mon approche et ma réflexion - et, tout particulièrement, sur la question de la présence. Je ne m'imagine pas avoir, sans eux, surmonté les doutes que j'ai pu avoir quant à la légitimité de l'entreprise d'écrire et les découragements que les circonstances de la vie ne manquent pas de susciter. Je n'oublie pas, disant cela, qu'il s'agit de poètes majeurs, que j'admire et pratique avec bonheur. Cela aura sans doute suffi à infléchir ma propre parole, sans que leur influence doive, me semble-t-il, être tenue pour prépondérante ou même, simplement, significative. Mais il ne m'appartient sans doute pas d'en juger.

Et Gustave Roud? Sa poésie me touche, assurément; mais, ayant eu l'occasion de le surprendre dans sa solitude, j'ai su, très tôt, qu'il demeurerait, en quelque sorte, hors d'atteinte; et qu'il ne pouvait constituer, pour moi, un modèle vivable, acceptable. Ce qui ne change rien à la fervente admiration que je lui porte. Son attention, à peine teintée d'une indulgence amusée, aura accompagné mes premiers pas en poésie. C'est ainsi qu'avec cette extrême discrétion qui était la sienne, il m'aura mis le pied à l'étrier de moi-même. Il m'a aussi donné l'ailleurs et la conscience de ce que permet ce qu'il appelait l'abandon. Et je lui dois, plus qu'à tout autre, d'avoir accédé au romantisme allemand, dont il reste l'incomparable traducteur - et l'un des ultimes héritiers. Et puis, il y a ces points de rencontres incandescents, qui sont bien plus et autre chose qu'une influence. Ainsi de ce passage du Petit traité de la marche en plaine, où je me reconnaîtrait, si j'étais apte à l'assumer pleinement: «J'hésite au seuil de ma subite richesse, lié soudain d'un trait de feu à ce qui m'environne, maître d'un instant saisi jusque dans sa plus intérieure essence et sans que s'abîme le détail le plus ténu. Tout m'est donné, le monde, en un éclair.» J'ai bâti en tenant compte de telles clés de voûte.

Vous jouez sur l'intertextualité dans votre œuvre, qui est riche d'emprunts littéraires, de citations implicites ou explicites, de références, parfois de clins d'œil… Je pense à Pierre Jean Jouve, pour n'évoquer que lui. Quelle importance revêt pour vous ce travail sur les textes des autres ?

Lecture, écriture : tout se tient. Je ne m'imagine pas - mais vous l'aurez compris - écrire seul. Je veux dire : sans arrière-pays. J'ai besoin de dialoguer, de manière (et je m'en avise à l'instant) plus ou moins consciente, avec tous ces textes qui sont partie intégrante de moi-même. Je ne me vois pas, ainsi, en faire abstraction quand j'écris. La trame, sans eux, serait incomplète ; le réel serait moins dense. Les citer est reconnaître tout à la fois une dette et un lien fort. C'est aussi manière d'admettre qu'il serait vain, et même discutable, d'un point de vue éthique, d'imiter sans le dire ou de paraphraser. Je préfère la transparence, tout en concédant volontiers qu'il m'arrive parfois, par déni ou par jeu, d'y renoncer. Quant au clin d'œil, il tend aussi bien à solliciter le lecteur qu'à rendre patentes les complicités.

Jouve - et je l'ai déjà laissé entendre - est un cas particulier. Le concernant, les citations importent moins que la durable fréquentation de la figure d'Hélène - fréquentation obsédante, au demeurant, qui pourtant, comme l'a bien vu Marion Graf, est dégagée des obsessions jouviennes. Il y a là une part inéluctable impliquant une lente appropriation, dont je devine qu'elle n'aura pas de fin.

Vous avez souvent dédié des poèmes, des cycles de poèmes, voire des livres, à des écrivains ou à des amis, morts ou vivants. Que représente pour vous la pratique de la dédicace?

S'agissant, tout d'abord, des écrivains - mais l'on pourrait dire la même chose des peintres ou des musiciens - , la dédicace est manière de saluer, dans le contexte du moment, une relation privilégiée et, à travers elle, une œuvre qui m'importe et qui m'importera, quoi qu'il advienne des relations personnelles. Elle constitue donc une sorte de réponse (à l'intertextualité?); elle peut être aussi la simple expression d'une gratitude ou d'une amitié, qui la dicte aussi, bien sûr, en des circonstances étrangères à la littérature. C'est alors un témoignage et, à travers lui, la quête d'un partage qui intervient souvent dans le temps où s'opère le travail du deuil. A ce sujet et d'une manière plus générale, je remarque que la disparition d'un être cher grève le poème d'une présence qui doit être nommée. La dédicace, alors, est ce qui ravive et perpétue, s'il se peut, son identité propre.

Quelles rencontres votre engagement au sein de La Revue de Belles-lettres, de 1971 à 1988, vous a-t-il amené à faire? De façon générale, quel a été et quelle est encore l'importance des revues pour votre travail de création?

Belles-Lettres m'a fait rencontrer Jacques Chessex, dont l'impérieux exemple aura renforcé ma détermination, Jean Pache, aux libres exigences (que j'ai mis longtemps à rejoindre) ou Bernard Christoff, qu'il serait grand temps de redécouvrir et de saluer à sa juste place. Et c'est grâce à Belles-Lettres que j'ai assumé mes premières responsabilités à la tête de la revue, de 1964 à 1967. Nous avions une place à prendre, alors, car il n'y avait pas pléthore de revues littéraires - ce que viendrait confirmer la création d'Ecriture, en 1964 (par Chessex, Christoff et Bertil Galland). Les contacts noués l'ont été, pour l'essentiel, avec des auteurs romands.

Lorsque j'ai rejoint la barque une nouvelle fois, en 1971, l'aventure avait pris une tout autre dimension, grâce à l'impulsion de Rainer Michael Mason. Florian Rodari assurait le secrétariat d'une rédaction où je fis la connaissance de John E. Jackson. Olivier Beetschen nous rejoindrait plus tard. (Il dirige aujourd'hui la revue.) Au fil des années, nous avons entrepris de convoquer à nos sommaires, en plus de ceux d'ici, tous les poètes français que nous aimions. Je crois pouvoir dire, aujourd'hui, que la réponse à dépassé nos espérances. Un vrai lieu de poésie était né. Et, avec lui et tout naturellement, des amitiés fidèles. Jacques Réda, Pierre Oster, Lorand Gaspar, Philippe Jaccottet, Jean-Pierre Lemaire, Guy Goffette ou Yves Broussard sont au nombre de ceux qui m'ont fait cadeau de la leur. Et puis, parce qu'un bonheur n'arrive jamais seul, par le biais de Sud, Broussard m'a permis d'autres rencontres amicales: celles de Frédéric Jacques Temple, de Dominique Sorrente, de Gérard Engelbach. Cela dit, c'est aussi grâce à La Revue de Belles-Lettres que s'est constitué, dans le respect des différences, une bonne part d'une «famille» romande, exempte de vaines invectives et de rivalités stériles, où je me sens à l'aise. D'Anne Perrier à Pierre Chappuis ou Alexandre Voisard, de Sylviane Dupuis à Frédéric Wandelère ou Pierre Voélin, de José-Flore Tappy à François Debluë ou, au-delà même de ma participation au comité de rédaction, à Patrick Amstutz - sans oublier Alain Rochat et François Rossel, qui allaient devenir mes éditeurs! -, elle m'est affectivement indispensable. En résumé, je suis redevable à la revue d'un réseau de relations plus ou moins fortes, mais toujours confiantes, dont je dirais qu'elles donnent, à mes yeux, un poids particulier et même un sens accru à l'expérience d'écrire.

Quant aux autres revues - et je pense tout spécialement aux grandes revues françaises - elles ont bien sûr contribué à faire connaître ma voix au-delà du Jura, palliant ainsi, mais en partie seulement, l'absence de diffusion de la plupart de mes livres hors de Suisse. Mais elles m'ont aussi permis de me frotter à d'autres auteurs. J'ai pu y mettre ainsi mes poèmes à l'épreuve, ce qui est et demeure important pour moi. Mais l'essentiel reste peut-être que, sans elles, je n'existerais vraisemblablement pas dans l'aire francophone, où je crois avoir aujourd'hui conquis un bout de pré… Et ce fut l'occasion d'autres échanges amicaux avec Christophe Carraud, Eric Brogniet, Yves Bergeret, qui m'ont publié, ou avec Christian Doumet, Jean-Vincent Verdonnet, Marc Dugardin et Joël Bastard (pour m'en tenir à quelques-uns des poètes que j'aurai fini par rencontrer au hasard des colloques, des séminaires ou des lectures).

La consultation de vos archives montre que vous entretenez des correspondances nourries avec plusieurs écrivains. Que représentent pour vous ces échanges épistolaires?

La correspondance est, en quelque sorte, la respiration de l'amitié. Elle maintient l'échange vivant, à travers l'espace et le temps - et souvent à propos des livres qui s'échangent. C'est une manière de faire librement le point et de se maintenir en éveil. J'y attache ainsi une grande importance, mais qui ne dépend pas de son contenu «littéraire». (On pourrait d'ailleurs douter de la première affirmation en constatant que je mets souvent des semaines à répondre aux messages qui, pourtant, m'ont touché droit au cœur!) Dire peut-être encore que je ne la vois pas gravée dans le marbre: la lettre est souvent banc d'essai, lieu du déchiffrement de la pensée. On cherche à s'y trouver, parfois à s'y convaincre soi-même - toutes choses impossibles si l'on ne s'accorde pas une certaine liberté de ton.

Dans quelle ligne de poètes et d'écrivains vous situez-vous aujourd'hui?

Je ne sais trop comment répondre à cette question. Je ne tiens pas, bien sûr, mon œuvre pour exemptée des rapprochements que pourraient suggérer d'autres démarches poétiques. Je ne ressens donc pas la question comme attentatoire à ma dignité! (Il convient de se garder tout autant d'un excès de modestie que d'un surdimensionnement de l'ego - et je m'y emploierai). Mais le fait est que je ne vois pas à quel courant je puis légitimement prétendre me rattacher. Faute, peut-être, du recul nécessaire. Au jeu des comparaisons, j'ai sincèrement le sentiment de garder une part de singularité qui rend tout dénominateur commun un peu artificiel dans le contexte d'aujourd'hui. Cela tient au fait que j'ai peu varié dans les moyens mis en œuvre, mais aussi dans les thèmes d'une poésie vouée, pour l'essentiel, au déchiffrement du monde à partir d'une multitude d'instants. Tout au plus, mon registre s'est-il quelque peu élargi. Mes fidélités étant celles que j'ai dites, je ne les ai en rien répudiées ou révoquées. Je n'ai pas non plus envisagé d'inverser les alliances. En bref, je n'ai pas changé de ligne.

Cela dit, je sais bien que je me retrouve aujourd'hui à l'opposé de tendances contemporaines, dont je suis au demeurant peu curieux. Je ne puis donc, en connaissance de cause, les évacuer en les accusant de manquer de forme ou de substance. Je devrais en revanche combattre le discours qui les porte à l'urgence, à la nouveauté tenue pour le but nécessaire et suffisant de toute création. L'attitude que dicte un tel propos m'insupporte, en effet. Si je ne le fais pas, c'est, d'une part, que je ne suis pas porté à la controverse et, d'autre part, que je vois surgir des voix capables de patience et même de distance par rapport aux modes. Cela me conforte dans la conviction que la poésie exige un rapport dégagé du tumulte organisé et qui relie librement l'imaginaire à l'espace, à la mémoire et au temps. Que l'on ne tienne pas ce propos pour un noli me tangere, dont je n'ai que faire! J'énonce les conditions d'existence d'une parole qui se doit exempte de volontarisme, par la nature même de ce qu'elle cherche. Qui doit être trouvé et non pas préposé, la conscience restant ouverte à l'entier de ce qui est, sans s'autoriser à choisir, donc à exclure. J'insiste sur ce point, car il serait vain d'espérer pouvoir, encore longtemps, s'extraire de la mêlée pour se protéger de la violence du monde. La poésie, aujourd'hui, ne peut se réfugier dans la séparation. Et c'est là, peut-être bien, la leçon la plus cinglante du dernier demi-siècle. Voilà pourquoi je me sens de plus en plus exposé à de terribles remises en question, sans savoir comment y faire face - si ce n'est en balançant tout par-dessus les moulins ! Sans doute, n'en ai-je plus l'âge ni la volonté. Mais je ne vais pas non plus céder au découragement. Et puis, je sais qu'il ne servirait à rien de me boucher les oreilles en me retirant sous ma tente, où l'histoire aurait tôt fait de me rejoindre - ce qui est d'ailleurs arrivé (et de plus en plus) à l'occasion des voyages les plus récents. L'incertitude où je me trouve ainsi quant à l'ajustement de la parole poétique crée un intervalle qui m'empêche de me reconnaître dans une ligne affirmée. Le questionnement est d'ailleurs d'autant plus incertain que je ne suis pas l'homme d'une doctrine.

Pris ainsi dans des mouvements contradictoires, j'essaie de ne pas laisser la poésie en marge de la vie. Il me serait en effet pénible de passer pour irresponsable. Ce que je puis tenter, pour éviter une telle étiquette, est de l'ordre d'une résistance qui commence déjà dans le fait d'écrire, de continuer à écrire, alors que le vacarme se fait, décidément, assourdissant. Je vois bien que cela ne suffira pas à faire reculer la violence, à supposer que telle puisse être l'ambition du poème. Ce qu'ordonne un tel constat est d'une autre portée, qui incite à dépasser, mieux encore, dans l'ouverture, le dialogue avec soi-même inhérent à l'exercice de la poésie. Je ne sais pas si j'en suis capable, mais je devine que, pour le moins, il y faudra une dose supplémentaire de cette empathie, dont une récente lecture d'Alberto Nessi m'a donné le lumineux exemple.

Alors, me projetant dans un avenir incertain, je dirais que j'espère être du côté de ceux qui n'ont pas perdu l'espoir d'une poésie qui ait le sens de l'être et qui soit ainsi à la mesure - à la «taille» aurait dit Ramuz - de l'homme d'aujourd'hui, ce qui ne dispense pas de demeurer attentif aussi, mais plus largement peut-être, à ce qui palpite derrière ou au-delà des apparences.