Nouvel état des lieux

Pierre-Alain Tâche

Alors, le poète s'envole aussi,
qui a repris le train
- car c'est ainsi que migre
celui qui veut vivre deux fois.

Après L'Etat des lieux, recueil paru en 1998, Pierre-Alain Tâche poursuit ses pérégrinations en laisse trace dans ce nouveau livre. Traces de pas, traces de regards. Autant de tentative d'habiter le monde, de flâneries au coeur des lieux, de la création, de l'histoire et des marges. Le poète nous conduit d'îles en rivières, de villes en campagne. Il y rencontre Bach, Vermeer, Ulysse, parmi tant d'autres.

Mais, avant tout, il se rejoint lui-même. Oui, écrire, c'est vivre deux fois.

(François Rossel)

Recensione

di Françoise Delorme

Pubblicato il 14/03/2006

S'il est possible encore de dresser un nouvel état des lieux -, le dernier mot du dernier chapitre de ce beau livre, le mot «échec», résonne moins douloureusement et n'est plus aussi absolu qu'il aurait pu sembler. Même si tout éternel retour est impossible, quelque chose dure ici malgré le temps qui passe et détruit ou du moins transforme et déforme, «flétrit» et «froisse». La nature, les villes et les oeuvres changent et, pourtant, survivent.

À Lisbonne, parfois, le promeneur éprouve le sentiment de rencontrer plus de personnages et d'animaux sur l'émail recouvrant les murs que dans celui qui tombe du jour. À Prague, tant de statues courent sur les toits et veillent sur les ponts, À Petersbourg, tant d'animaux veillent (un sphinx, sans réponse lui aussi et sans question peut-être) tant de chevaux de pierre piaffent au bord d'un voyage, le nôtre dans le temps. Si j'évoque ces villes qui ne sont pas nommées dans le livre de Pierre-Alain Tâche mais dont le souvenir s'est réveillé à la lecture de ses poèmes, c'est pour tenter de décrire l'enchantement éprouvé pendant ces pérégrinations lyriques et parfois douloureuses à travers la Belgique, à travers l'Andalousie, l'Allemagne réunifiée, Vienne et la Grèce.

La Belgique de Baudelaire, de Rimbaud aussi, affleure à la surface de nombreux poèmes, comme toujours ressurgissant dans la mémoire et dans la réalité, la vie avec la mort étroitement mêlée. La Vienne de Mozart n'a pas totalement disparu même si sa trace est si légère qu'il n'est plus possible de le rappeler autrement que par antiphrase

-et nous savons qu'il n'y sera pas plus
qu'en ces maisons qu'un rectangle de marbre évoque
au rez de la façade neuve, en disant qu'il y fut.

Il est bon d'ailleurs et rassurant de pouvoir dédier un autre poème viennois à des musiciens d'aujourd'hui , passeurs essentiels, dont le travail , «respiration dans l'éternité de l'instant» ravivait une source neuve, en amont,

augmentait la clarté d'une joie murmurante
autant que musculeuse, évoquant l'eau
(comme absoute du temps) d'un torrent.

En Andalousie, le soleil est brutal, mais il ne saurait ni écraser totalement de sa lumière les immobiles monuments, ni faire reculer les gouffres d'ombre, celle qui «écaille les yeux», ni occulter la puissance du vent, ni anéantir la fraîcheur et la beauté fragile des fontaines. Cartes postales, dit Pierre Alain-Tâche, jardins conquis sur le silence où

Ce qu'ailleurs j'ai rêvé

(la parole incréée, si l'on veut
[...])

ici, murmure ou palpite à fleur d'eau
retranchant sa part étroite de ciel
entre cyprès et porches de thuya

L'Allemagne se réunifie au fur et à mesure du chapitre qui lui est consacré. L'histoire, qui ne se distingue jamais réellement de la géographie, recoud ce qu'elle a divisé sous les pas et au gré des souvenirs et des visites, incluant cette division dans une nouvelle recherche. L'élan humaniste et européen d'un Vermeer voisine avec un fascisme rampant, ressurgi aussi dans la Vienne contemporaine. L'unité retrouvée donne à chacun, à chaque homme et pas seulement aux allemands, un présent et un avenir aujourd'hui sans repoussoir facile, sans altérité diabolique,

maintenant, que nous aussi
nous voilà dépouillés de toute excuse

Le soin de réfléchir le monde, de l'inventer et de le comprendre, de le continuer, nous incombe.

«La chance du poème, c'est que le Tout n'a pas besoin de tout pour se refléter» écrivait Christian Doumet dans un texte paru dans Le mâche-laurier (n°.20, Tas de charbon) Mais l'inventaire peut être prolifique si le poète est voyageur, s'il aime à évoquer dans de grands mouvements réminiscences littéraires, paysages réels entrevus ou parcourus, architectures, statues et tableaux, mythes tenaces, nuances de la lumière, lignes, couleurs, sons, arbres, herbes et bêtes. L'eau sous toutes ses formes, rivières, mer, torrents, puits et fontaine irrigue les destins. Le vent n'est pas de reste. La vie violente d'un bestiaire de bêtes aussi mortelles que nous vient nous rappeler sans cesse que nous sommes toujours menacés, menaçants peut-être aussi...Loups, chèvres, moutons, pigeons morts, héron, canards de toute espèce et même la chenille processionnaire se mêlent aux animaux mythiques, la biche emblématique, le sphinx, Io, les douze lionnes et «les chiens flous mélancoliques», la «mythique chèvre à son pieu».

Les références livresques et architecturales, la culture - les traces qu'elle laisse et les structures qu'elle construit sans relâche, ne créent pas d'écran entre la sensibilité du lecteur et les sensations, les émotions du poète. De tels réseaux, finement maillés et complexes, font renaître et rendent paradoxalement proches l'immédiat de la vie, sa puissance qui nous emporte autant qu'elle nous forme. Plus je relis ces textes et plus la culture s'efface au profit d'une présence comme intime de la vie réelle, si difficile à retenir dans le filet du poème. Non, ce n'est pas exact, la culture ne disparaît pas, elle diminue la distance me séparant de l'auteur et court-circuite l'oubli qui dissout sans cesse ma relation au monde. L'abondance des propositions surprend au premier abord, mais au lieu de fatiguer ou d'ennuyer, elle aiguise la curiosité. et finit par produire une sorte de structure épurée propice à la rêverie et à l'élaboration d'une pensée plus rigoureuse, plus riche, et, surtout, vivante.

Ces poèmes lèvent des paysages de montagnes et de mer qui frémissent dans l'aube. «La stridence du silence» qui les pénètre trouve un écho dans le chant d'un oiseau vaillant qui, lui-même, se répand dans l'odeur des jasmins:

le jasmin surpasse, dans l'aigu, le rossignol

Un monde de correspondances se déploie à travers l'évocation d'autres poèmes et d'autres routes, d'autres envols. Les voyages qui composent ce livre, eux aussi, comme les paysages, sont parcourus souterrainement par un réseau de renvois subtils et constants. Des questions reviennent, des silences se prolongent, des réponses incertaines s'agrègent et se désagrègent... Toutes les discontinuités temporelles et spatiales se croisent et se répondent dans la langue, en révélant la nature étrange de la condition humaine: un exil horrible et enchanté, qui n'est pas inhabitable. Et la beauté surprend tout autant le passant, alors stupéfait et obligé de se mettre à l'ouvrage, de dédicacer à des amis, compagnons nécessaires, ce cahier bleu qui clôt le livre et se confronte sans colère, mais avec courage, à la lente dévoration de la mer:

La mer, si vous voulez, la mer étale
aurait peut-être aussi bien convenu
que ce cahier bleu d'écolier,
pour noter ce qui passe
et pourrait ne jamais revenir:
[...]
Mais j'avais à tenter de saisir,
quand la mer oublie, inlassablement.

Le petit mot «mais» prend ici toute sa force et son poids d'humanité, sa mesure terrestre. Et le «tombeau bleu du présent» évoqué il y a longtemps déjà dans un autre recueil, Poésie est son nom, s'il n'est plus un églogue, reste un hommage fécond à la création humaine, une ode retenue à la vie qui pourrait ne jamais revenir. Qui ne reviendra pas.