Je vois loin des yeux

Jacques Roman

Jacques Roman et Menga Dolf se connaissent depuis longtemps. Dans cet ouvrage, leur complicité est saillante à chaque page. Les dessins reçoivent un souffle des mots qui sont à leur tour enrichis par les images dans un dialogue subtil et incessant. Ecriture et dessins sont en intelligence. Jacques Roman «retrouve un souvenir secret» dans tel dessin, «le trait le prend de vitesse», confie-t-il ailleurs, et de chercher à «s’accorder au scintillement de l’œuvre». La grâce des dessins de Menga Dolf tient à leur violence toujours doublée de douceur, à leur fragilité audacieuse. Ce petit livre est le journal intime de deux artistes d’exception.

(Présentation du livre, éditions Labor et Fides)

Dans la réalité de l'intelligence émue

di Françoise Delorme

Pubblicato il 05/05/2006

Heureusement, qu'il peigne ou qu'il écrive, le poète n'est ni un crétin, ni un sauvage, ni un prophète, comme aimerait le faire croire l'exergue un peu obtus et systématique de Roger Gilbert-Lecomte qui ouvre un beau petit livre, puissant et ordonné, au titre vaste et attirant: Je vois loin des yeux.

Les textes de Jacques Roman et les dessins choisis de Menga Dolf se souviennent pour nous d'une exposition qui eut lieu à la galerie du Santitre, à Orbe, en 2001. Le poète, dont le «coeur intelligent» (selon la belle formule de Hannah Arendt) oriente l'écriture vers une lumière particulièrement âpre et simple, accompagne d'une interrogation soutenue et vive les dessins bouleversants de la peintre.

En découvrant ces pages, je lisais le dernier livre de James Sacré, tâtonnement indécis et si précis autour de la différence indéfinissable entre prose et vers, sur les ressemblances impalpables et proliférantes entre écriture et paysage, et j'y trouvais ces mots: «...tous mes livres se ressemblent et glissent les uns dans les autres. Livres gigognes, comme j'ai suggéré dans un titre Rougigogne, rouge étant peut-être pour moi un équivalent du mot livre.» (Broussaille de prose et de vers (où se trouve pris le mot paysage), Ed. Obsidiane, 2006). Et je me disais: dans les dessin de Menga Dolf, dans les phrases de Jacques Roman, oui, le rouge pousse sans cesse, surgit toujours comme de lui-même. Qu'il explose dans de menues fleurs inquiètes s'enracinant à la fois dans le ciel et dans le corps, qu'il tourne et tourne dans les veines, qu'il s'étonne dans les jeux d'amour, ou qu'il affleure dans la blessure qui nous divise, nous fait naître et renaître signes; il est là, il circule, il perle, il tache, il brûle. Le rouge se tisse aussi parmi l'encre des mots qui concluent le livre: «Car c'est bien [Menga Dolf] que je suivais, que je disais saigner jusques en ces noirs si noir qu'il n'y a que le sang qui soit plus rouge; Ce sang, je le savais couler, ce sang qui n'était pas le mien [...] et pourtant.... Etait-ce le sang du monde en moi, du monde qui m'était donné à partager?»

Les dessins de Menga Dolf inventent un monde si singulier qu'il en devient un espace commun qui agrandit la réalité. Les dessins et les textes se rassemblent et se partagent à leur tour, à l'infini. On ne sort de nulle part et on n'ira nulle part. Et pourtant... Les traits, les lettres s'agitent, se bousculent. Les corps sont vivants, palpitent, entiers et parfois sans tête, sans jambes ou pourvus de bras multiples, pétales dansés par une brise, par un désir fou. Les textes de Jacques Roman font apparaître, dans le rythme si particulier qui est le sien, ce qui s'épanouit en lui en regardant ces lignes, cheminements si surprenants, faussement maladroits. Leur «inhabileté fatale» réussit justement à signifier simultanément l'écartèlement et la réunion, ce qui se désagrège et ce qui se réagrège sans cesse.

Chaque être s'éveille à travers «le songe de l'origine». Champs magnétiques. «Tracer un trait, c'est voir s'ouvrir l'abîme des deux côtés et jouer la partie du fond, son amniotique patience». Tout s'invente dans un jeu douloureux entre l'ouvert et le fermé, le dehors et le dedans, un jeu étrange, si étrange, à travers lequel être entier se dit dans l'expression d'un manque nourricier et mortel: «De quoi la figure est-elle toujours mutilée et vivante précisément de cette mutilation [...] Et d'où vient que l'incendie toujours menace et que la menace réveille une brûlure, la même...».

Ce petit livre, précieux, dessine dans son mouvement double l'amour violent qui rapproche le peintre, le spectateur et le tableau. Chacun peut, doit tour à tour dans un geste d'arrachement devenir l'un ou l'autre. De même, le poète, le poème et celui qui l'entend, et s'émeut.