Après l’Union

Antonio Rodriguez

un jour, il n'y eut plus de témoins – alors, rien,
silence, ils avaient disparu, depuis toujours nous
les avions connus ; maintenant, nous héritons des
mots, des corps et même des étoiles tombées au sol
alors, rien, silence,

il reste des troncs, de l'herbe, du sable, de la boue,
du lichen, des fougères, des racines, de l'écume, de
la brume, des milliers de monuments à entretenir,
alors rien, silence, nous fixons le sol,

les petits interrogent «où sont-ils?», nous hésitons,
ils nous regardent: fumées, ruines, barbelés, vagues,
Europe d'avant l'Union,

l'Europe, toujours ce mot, sublime parmi les dé-
combres, encore un peu, malgré l'Europe, il nous
faut tout reprendre,

(Antonio Rodriguez, Après l'Union, Tarabuste, extrait du prologue)

Recensione

di Marina Skalova

Pubblicato il 22/05/2017

«un jour, il n’y eut plus de témoins – alors rien, silence, ils avaient disparu».

Que reste-t-il ? C’est sur cette question qu’Après l’Union semble s’ouvrir. Que reste-t-il de la mémoire, de la promesse que l’histoire ne se répètera pas, du souvenir de ceux qui ont péri dans les camps, que reste-t-il ? «Des troncs, de l’herbe, du sable, de la boue». «Fumées, ruines, barbelés, vagues».

En incipit, Antonio Rodriguez donne la parole à la poétesse Ingeborg Bachmann, dont les lignes disent  l’impact de la guerre, «son effet d’après-coup sur la vie». Une pénétration bien plus puissante que les tirs, se répercutant sur l’existence de tous les jours, celle qui nous est commune à tous. Et sur la langue, toujours en première ligne.

C’est cette empreinte de la mémoire sur la vie quotidienne, à la fois individuelle et partagée de tous, dont les ondes de choc  résonnent à travers la langue, qu’Antonio Rodriguez se donne pour tâche d’explorer et de ressaisir dans ce deuxième volume de sa trilogie européenne. Une poésie dense et ciselée, dont le rythme anaphorique s’insinue en nous, dans cette rhapsodie qui tente de rapiécer notre présent.

Après Big Bang Europa, premier volume paru aux éditions Tarabuste, Après l’Union se distingue de prime abord par une tonalité plus apaisée, donnant une large part à l’intime. L’intime, à la fois refuge et champ de tension dans les deux livres, lieu d’inscription des violences et lignes de forces qui traversent les cartographies européennes.

Après L’Union s’inscrit à l’aune du double-héritage européen, circonscrit par les camps d’une part, l’échec de la promesse d’union de l’autre, l’élan vers la fraternité entre les peuples ayant cédé aux frontières, aux murs qui s’érigent et à la guerre qui gronde. Mais si l’Union européenne sommeille déjà dans un avant-hier mal digéré, plombée par une gueule de bois dont elle peine à se remettre, Antonio Rodriguez ose ici le pari de l’union amoureuse. Elle est à la fois subterfuge et lieu de subversion, où se tisse le seul lien à l’autre suffisamment fort pour suturer les plaies, ces cicatrices tenant lieu de frontières entre les êtres, entre les pays.

Un entrelacement entre le personnel et le collectif, déjà inauguré par le livre précédent, que l’auteur poursuit ici avec audace et intelligence. Le voyage de noces du narrateur le conduit à Birken, pas tout à fait Birkenau, une Birkenie fictive, là où les maquis de feuilles entre les forêts de bouleaux portent des silences si épais que toute tentative de respirer après pourrait prendre des allures de blasphème. C’est pourtant ici que se scelle le baptême d’un amour. Dans le souvenir, dans la nécessité de s’unir.

Une poésie dont la beauté – beauté malgré tout, beauté si on peut encore dire beauté, oser parler de beauté – oui, malgré tout, beauté, s’insinue sous la terre dévastée, pour recoudre, versifier, pour suturer. Son rythme, traversé par les langues, les chants (juifs, polonais), les noms (allemands) tente de faire un, d’envelopper l’irréconciliable en une scansion.

Le pari est osé. Si le lendemain de la Seconde Guerre mondiale a été marqué par la méfiance envers le lyrisme, la question du « comment écrire après cela», Antonio Rodriguez choisit volontairement de faire poésie des «rails», des «bouleaux», sans bafouer, tout en disant l’absence, les ombres, «maintenant il ne reste que l’écorce». Cette ambiguïté, ce choix d’une langue poétisée envers et contre tout, rend la démarche risquée, dangereuse, apparentant le texte à un exercice de funambulisme. Mais c’est aussi ce qui séduit,  ce qui donne sa complexité mais aussi tout son intérêt à Après l’Union.

On se met alors à l’écoute de ce souffle, pareil au murmure d’un ruisseau dans une forêt imperturbable, se poursuivant après l’atrocité et les saccages, continuant à susurrer lorsque tout a disparu. A l’écoute surtout de ce qui bruit et frémit, en-dessous, et que la surface des mots abrite, avec peine:

nos noces furent d’arbres, de jeunes époux s’évaporant, et ta tresse donne de la rose à l’asphalte, les morts que tu portes à mon nez, toi qui restes près du bord, elle respire lentement, tu vois, les bords sont respirables, l’air des morts frais, entêtant, j’éteins le contact, la fixe, avec sa beauté des années trente, derrière, les rails, les miradors, les baraquements, les barbelés, les feuillages, c’est derrière, là où c’est Birkenau, là où il y a tes cheveux

La virgule permet de faire union, d’apposer les souvenirs, sans jamais de point, pour permettre toujours l’ouverture à un possible encore, une phrase qui vient, un affluent après l’autre, quelque chose prend vie, circule, le début d’un fleuve, dans la langue, qui tente d’unir, ce qui a été désuni. Un lyrisme, mais saccadé, toujours sur le point de s’arrêter, d’être arrêté, au bord de.

l’oreille se perd dans le vaste enclos, silence stagnant pour les passants, il nous reste des mots par-delà les images, du rythme par-delà les récits, la poésie peut-elle surmonter le témoignage, indéfini qui chante le vivant des morts près de ceux qui se taisent à présent, dans ce reste de feuilles, nous nous taisons, tu entends

Un souffle fragmenté, qui enchevêtre les temps et les noms de lieux, les entremêle comme les êtres, leurs mémoires, proches et lointaines. De Birkenau, le poète convoque la banlieue d’Oświęcim (Auschwitz), toujours sur le point de surgir, séparée seulement par une virgule, comme à une virgule de nous. Mais aussi Waterloo, cette «dernière guerre» suivie par tant d’autres, jusqu’à celles dont les traces s’inscrivent dans le sable d’Omaha, de Verdun, que le «je» lyrique arpente, en appelant à l’union.

Et en même temps, dans le même mouvement, la vie, qui affleure, s’insinue par d’autres virgules toujours, le désir de donner vie, l’union consumée, fructueuse, au moment où l’autre union, celle des nations, tombe en miettes. Un enfant naît dans le tumulte des langues et des époques, «pour faire face à l’Europe et naître parmi les cendres comme naissent les hommes, lentement avec sa carapace ridée qui surgissait d’entre tes jambes».

Habité par eux et loin des siens, le «je» arpente les plages du débarquement des alliés, «les tympans qui battent dans ce paysage de chirurgie abrupte». Un chant d’amour, distillé depuis les décombres et les dunes, ode à la naissance, l’«envers du deuil, saccage heureux de la vie». La tonalité devient douce, laissant place au rêve, le début d’une communauté, sa venue au monde timide, l’union, malgré tout. Sans cacher qu’en sourdine, la clameur gronde, les «ronces accrochés aux mollets», les barbelés comme des ombres, le passé qui menace de resurgir, tout engloutir.

Ni la guerre, ni la paix, mais plusieurs réalités qui simultanément coexistent, dont les couches s’entrelacent, un tressage de voix composant une symphonie toute en échos, hantises, résurgences et espérances. C’est grâce à sa capacité à englober les contradictions, à les faire palpiter en son sein que «le poème dit ce qui s’effondre, et qu’autre chose apparaisse». Une ambivalence complexe mais passionnante, épousant une langue puissante pour faire toute la richesse de la démarche poétique d’Antonio Rodriguez.

NB: Certains poèmes de ce recueil ont paru dans Viceversa Littérature 5, 2011.