Aube noire sur la plaine des merles

Anne-Lise Thurler

Ce récit à deux voix, où l'une raconte et l'autre écrit en prenant la liberté de laisser courir son imagination, retrace un destin hors du commun. Plus que le courage d'un seul homme et sa résistance farouche à l'oppression, c'est tout un peuple qui est appelé à l'héroïsme. Des années communistes à la guerre, la répression brutale des Albanais de la Kosovë est vue de l'intérieur. Ce témoignage bouleversant et unique entraîne le lecteur des rives arides de la rivière Drini aux tracés abrupts des routes de l'exil, en passant par la solitude étouffante de la prison et la naissance tragique d'un premier enfant. Le choix de l'exil, vital, ne sera-t-il pas cependant la blessure la plus profonde? Au-delà d'une simple biographie, ce récit porté par une écriture poétique, avec ses voix multiples et parfois imaginaires, avec ses images fortes et son souffle onirique, se lit comme un roman.

(Présentation du livre, éditeur Clé de sel)

Trois questions à Anne-Lise Thurler

di José-Flore Tappy

Pubblicato il 10/03/2004

Comment avez-vous travaillé l'un et l'autre, ensemble et séparément, pour construire ce récit à deux voix?

J'ai commencé par recueillir le récit de Selajdin Doli en l'enregistrant, au rythme d'une fois par mois environ, pendant un an. Dans l'intervalle, je retranscrivais, sans rien y changer, ce qu'il m'avait dit, tout en notant les questions qui me venaient à l'esprit. Nous commencions la rencontre suivante par ces questions. Ensuite, j'ai effectué un voyage en Kosovë, parce qu'il me manquait des images, des paysages, des visages et des voix. À ce stade, je ne savais pas encore si je pourrais écrire cette histoire. Pendant le voyage, j'ai pu rencontrer la famille et les amis de Selajdin, ceux qui l'avaient connu enfant, et plus tard, comme résistant. J'ai visité et photographié sa maison, le tece où son père derviche officiait, le pont de la rivière Drini, les abords des prisons où il avait passé deux ans, etc. J'ai pu interviewer sa mère, ce qui reste un souvenir bouleversant. De retour, je me suis mise au travail immédiatement et tout s'est mis en place très rapidement. En me basant sur la retranscription des entretiens, en y ajoutant très librement mes images et même des personnages, j'ai trouvé un ton, un rythme qui m'étaient propres. Mais chaque chapitre soulevait une foule de questions nouvelles, de précisions que je soumettais à Selajdin. Dès qu'un chapitre était terminé, je le lui donnais à lire et il intervenait avec des idées nouvelles, des détails que j'ignorais encore, ce qui me poussait à retravailler le texte. Au bout de cinq mois, le manuscrit était terminé, mais nous l'avons modifié jusqu'à sa parution.

Penses-tu qu'un regard distancié (je pense ici à celui de l'auteur qui prête sa voix au témoignage d'autrui) peut apporter un surcroît de vérité aux faits réels, ou apporte-t-il davantage une dimension esthétique ou romanesque à ces événements, quitte à les travestir, afin de capter l'attention de lecteurs souvent distraits et peu réceptifs?

Et quelle est la part, - et le rôle -, de l'imagination dans un récit-témoignage comme celui-ci?

Ces deux questions pour moi se rejoignent, car je pense que c'est dans la distance du regard que l'imagination a trouvé sa place. Apporter un surcroît de vérité, peut-être, même si la plus grande partie de ce que j'ai pu dire de la Kosovë a été passée par le filtre du regard de Selajdin. J'avais suivi les événements et la position très claire de la communauté internationale au moment de la guerre et j'ai fait des lectures, de brefs ouvrages socio-politiques et surtout la plupart des romans d'Ismaïl Kadaré, qui m'ont fortement impressionnée. Je prendrai deux exemples: le personnage de la vieille Loke, entièrement imaginaire, inspiré par les Grandes Vieilles de Kadaré et les deux chroniqueurs, instituteur et commandant de la police, imaginaires eux aussi. Loke apporte à mon avis une dimension esthétique au texte. Elle est le lien entre le tout début de l'histoire et la fin de la guerre en Kosovë. Elle est présente à chaque moment important, elle est celle qui sait et qui voit. Quand j'ai soumis le personnage de Loke à Selajdin, il l'a tout de suite trouvée plausible, des vieilles comme ça, il en avait connues beaucoup, m'a-t-il dit. Les deux autres, les chroniqueurs, apportent plutôt un surcroît de vérité aux événements. Ils sont le regard extérieur qui se porte sur l'histoire de Selajdin et les événements en Kosovë, à l'intérieur même de l'histoire. Mais tout ce qu'ils disent est bien réel, basé sur des faits rapportés par Selajdin ou d'autres kosovars. Je ne crois pas que d'avoir ajouté une dimension esthétique au témoignage ait pu travestir les événements.

Pour capter l'attention des lecteurs, j'ai choisi non seulement de varier les narrateurs, mais aussi de travailler sur deux niveaux narratifs: le récit au passé, à la première personne, est entrecoupé de passages qui sont les moments forts de l'histoire et qui sont écrits, eux, au présent, à la troisième personne et indiqués par des italiques.

En conclusion, je dirais que mon regard a été à la fois distancié et proche, car le sentiment d'empathie qui m'avait saisie à l'écoute du récit de Selajdin ne m'a jamais quittée au moment d'écrire. Il nous est même arrivé, à l'évocation de l'un ou l'autre passage, de nous demander très sérieusement lequel d'entre nous en avait eu l'idée!

Rassegna stampa (selezione)

L'écrivaine joue sur plusieurs niveaux narratifs. Le passé et le présent se partagent le récit de Selajdin Doli et les images fortes qui parcourent sa vie. Les chapitres sont par ailleurs séparés par les chroniques de deux interlocuteurs imaginaires, un commandant de la police et un enseignant. Créés par Anne-Lise Thurler, ces personnages sont les voix du récits et de faits historiques qu'elle a recueillis lors de son séjour sur la terre de Selajdin Doli. Lui, interdit de voyage, aimerait la fouler à nouveau. «Je vis en apesanteur, flottant entre un ailleurs impossible et un ici improbable.» Il rêve à jamais d'une aube plus claire. (Aline Andrey, Le Courrier, 27.12.03)

Un récit intime qui dit tout un peuple. Pas de considérations et de convictions politiques. L'humain est au centre de ce livre. L'humain dans sa souffrance, son désespoir, sa rage, son courage. [...] Aube noir sur la plaine des merles est un récit sans haine, sobre et poignant. [...] En ces temps, où la Suisse a mal à sa tradition d'accueil; l'histoire qui nous est racontée là est un sérieux remède. (Magalie Goumaz, La Liberté, 6.3.04)

S. Doli est incarcéré et condamné illicitement à plusieurs années d'emprisonnement. Les scènes de interrogatoires et la brutalité de ces bourreaux qui se heurtent au stoïcisme, à la détermination, et au courage de Doli sont parmi les plus marquantes du livre. Puis, vient le chemin de l'exil qui s'impose comme la seule solution pour éviter le pire. Mais trouver un refuge tranquille ne signifie pas en jouir vraiment, car de nombreuses questions hantent l'esprit sensible. Surtout celle de la culpabilité qui revient comme un nuage noir dans chaque histoire d'exil. (Safet Tipura, Le Requérant, février-mars 04)