Jours merveilleux au bord de l’ombre

Rose-Marie Pagnard

Dans une petite ville des années 60, Brun, génial garçon de treize ans et sa  petite soeur Dobbie ne supportent plus la réputation de voleur qui menace la vie de leur père. Une terrible injustice, d’autant plus que le voleur, le magistral escroc n’est autre que leur oncle Räuben Jakob, directeur d’une fabrique de feux d’artifice et astucieux bienfaiteur... Passant de leur misérable logis à la villa de leur oncle, Brun et Dobbie pourchassent une vérité qui ne cesse de s’esquiver; d’ailleurs, n’y a-t-il pas de multiples vérités?

Inventifs et solaires, ils charment tout une bande de partisans de la justice. Dobbie s’amourache de chacun, Brun tient des propos désabusés d’adulte plein d’expérience, tandis que le comte Mato Graf, le professeur de violon, le marchand de cristal, les frères Jakob et d’autres se laissent aller à des comportements puérils qui provoquent, chez le lecteur, un indéniable sentiment de danger.

(Présentation du livre, Zoé)

À travers l’ambivalence

di Sylvie Kipfer

Pubblicato il 14/12/2016

Rose-Marie Pagnard, avec son nouveau livre, Jours merveilleux au bord de l’ombre, nous entraîne dans une valse littéraire. Le lecteur se trouve tout d’abord plongé dans un monde qu’il ne connaît pas, qu’il découvre peu à peu au rythme des pensées d’un personnage à la première personne, qui se révélera être Dobbie, une enfant. Elle laisse échapper quelques bribes sur cette ombre qui doucement prend place et fuit à nouveau, nous laissant dans l’ignorance. «La clarté. Y’en a-t-il sur les visages tourmentés de nos parents?» Mais quel est donc ce tourment qui pèse de tout son poids sur la mère et le père, mais surtout sur la sœur et le frère? Brun, le frère tentera durant tout le récit de l’éloigner, de disculper son père. Car, il sait sans aucun doute que ce que son voisin, Monsieur Schwartz, lui dit est vrai: «[…] non et non, Davitt Jakob, votre père n’est pas un voleur».

C’est bien cela, «l’injustice qui leur gâchait la vie». Nous voici presque revenus au temps de Caïn et Abel. Räuben martyrise Davitt, le fait accuser à tort d’un vol qu’il a lui-même commis, s’enrichit alors sur son dos. C’est un homme du matériel, il veut tout posséder, se rendre maître de son village. Dans l’équation de la famille Jakob, Räuben lui-même, Davitt, son frère et Jacob son père, il veut être le gagnant. Il semble l’être. Toutefois, de terribles angoisses, la jalousie atroce de celui qui a tout pour celui qui n’a rien sauf l’essentiel, ne lui laisse aucun repos. Revivant presque la tragédie biblique, il manque d’abattre ce frère comme du gibier lors d’une journée de chasse. En effet, Davitt a la femme qu’il convoite, le fils qui aurait dû être le sien.

Le personnage montre alors toute son ambivalence. Bien qu’il soit décrit si souvent par Dobbie, son frère et leurs parents comme l’instigateur de la ruine de la famille et de l’ombre qui, sans cesse, effrite les moments de bonheur, il est loin d’être heureux. L’ombre ne laisse de répit à personne. Elle torture Räuben, l’empêche de jouir de sa richesse, car son «cœur lui aussi avait ce matin des ratés». Loin de provoquer la haine, il glisse alors vers le rôle de victime, instable, complexe. Ce frère qu’il cherche à détruire, pourtant lui «manque, pensa-t-il en même temps qu’il se demandait s’il n’allait pas attendre à l’étage, dans le cagibi, que son serviteur se présente […]», à nouveau cette ambivalence illustrée par l’opposition des termes frère et serviteur. Chez Dobbie et Brun, la haine côtoie un sentiment inverse, puisqu’ils éprouvent bien «un mystérieux attachement» pour Räuben.  Mais cet attachement ne serait-il pas issu de l’image de leur père, si faible? Davitt qui semble ne pas supporter de vivre sur cette terre, attaché à l’imagination, à l’esprit, si détaché de tout le matériel. Au lieu d’affronter son frère et de se débattre lui-même contre l’injustice, il laisse ses enfants le faire, se laisse aller au sommeil et à fumer dans son lit. Temps cruel qui fait peser sur les enfants une angoisse, angoisse de voir leur père ne plus se lever le matin, mais temps merveilleux à se lancer des défis, à partir à l’aventure tels des justiciers, à faire face à ces adultes, qui finalement semble bien plus immatures que les enfants.

Et si cette ombre qui noircit les jours merveilleux se meut si rapidement d’un personnage à l’autre, c’est grâce à l’écriture qu’emploie Rose-Marie Pagnard. En effet, l’écriture nous fait perdre pied, nous entraîne dans une réalité qui se dérobe, dans une ambivalence constante. Parfois,  l’intervention des personnages  touche aux limites de l’absurde, les mots perdent leur sens. L’écriture nous glisse entre les doigts, se faufile, nous fait gentiment passer d’une dimension à l’autre, devient Histoire et entreprend un dialogue avec Dobbie. L’histoire n’en fait qu’à sa tête, au mépris du narrateur.

L’auteur du 19ème siècle E.T.A. Hoffmann est cité plusieurs fois dans le livre. Incontestable maître du fantastique, son apparition n’éveille aucune surprise. En effet, on en vient également à ressentir l’inquiétante étrangeté dans l’œuvre de Pagnard. Tout bascule, les métaphores nous entraînent, on passe sans peine d’un narrateur de la première personne à la troisième personne, les accumulations nous emportent, comme Dobbie: «marcher, vaciller, voler avec elle». Avec elle? Avec cette écriture, qui passe de la littérature à la musique, à l’imagination. L’imagination qui se prend les pieds dans la réalité, lui vole la place rien qu’un instant. Dobbie pense alors «que des oiseaux pourraient nicher» dans les cheveux de son frère «tellement il se tient immobile», elle se «hisse sur la pointe des pieds pour regarder, mais non rien, tout est enfermé dans son crâne».

Mais quelle est la réalité? Il semble impossible d’en faire un portrait. Les personnages eux-mêmes sont mouvants. Le narrateur n’emploie d’ailleurs pas d’images pour les décrire, mais des cadres vides, des cadres que le narrateur dessine dans son livre, qu’elle entoure de quelques caractéristiques écrites. Serait-ce au lecteur de remplir lui-même les cadres? Pour se laisser emporter par l’œuvre de Rose-Marie Pagnard, il faudra laisser la place à tous ses sens. C’est bien là, la magie du récit de ce monde si complexe et ambigu. Et voilà, le voyage s’arrête. Vivement que cette écriture nous emporte à nouveau.