Louis Soutter, probablement

Michel Layaz

Aujourd’hui mondialement reconnus, les dessins et les peintures de Louis Soutter (1871- 1942) n’ont été remarqués de son vivant que par un cercle restreint de connaisseurs. Parmi eux, Le Corbusier et Jean Giono ont été subjugués par le trait libre de l’artiste, vrai sismographe de l’âme. Formé à la peinture académique, violoniste talentueux, marié à une riche Américaine, puis directeur de l’Ecole des beaux-arts de Colorado Springs, Soutter mène pourtant, dès 1902, une vie d’errance jusqu’à son internement forcé à l’âge de 52 ans dans un asile pour vieillards du Jura suisse. C’est là qu’il parvient à donner forme à l'une des œuvres les plus inclassables de l’histoire de l’art.

Il fallait une langue souple et subtile pour faire ressentir l’étrangeté de cet homme et nous entraîner le long d’une vie marquée par la solitude, ponctuée aussi par quelques éclats de lumière et transportée surtout par la puissance de la création.

(Présentation du livre, Zoé)

La douloureuse réclusion à vie de Louis Soutter

di Romain Buffat

Pubblicato il 06/09/2016

Dans Le Tapis de course, son ouvrage précédent, Michel Layaz donnait la parole à un «pauvre type» excessivement seul. Louis Soutter, probablement, son dernier roman tout juste sorti aux éditions Zoé, raconte la vie du peintre éponyme, personnage solitaire lui aussi, mais ô combien plus attachant et débordant de pulsions créatrices.

Pour le romancier, la vie de Louis Soutter, violoniste et peintre, artiste absolu pour qui ne se «dissout l’angoisse d’exister» que lorsqu’il joue ou peint, se divise en deux grandes périodes: avant et pendant son internement à l’Asile du Jura de Ballaigues. Sobrement intitulée «Avant Ballaigues», la première partie retrace de manière très rythmée les cinquante-deux premières années de la vie du peintre. Les bonds géographiques sont longs et les intervalles temporelles larges; on découvre Louis à seize ans à la villa familiale de Morges, on le retrouve onze ans plus tard, directeur de l’École des beaux-arts de Colorado Springs, marié à Madge, la belle et ambitieuse Madge qu’il décevra. Ils divorcent, Louis rentre à Morges, son moment de gloire, déjà, est derrière lui; c’est sa première mort, commence alors sa chute:

À peine Louis, seul, pointera-t-il le nez vers l’Europe, que Madge demandera le divorce. Non seulement elle l’obtiendra, mais avant qu’elle ne retrouve son nom de jeune fille, elle figurera ainsi dans le registre municipal de la ville: Madame Louis Soutter, veuve de Louis Soutter. Du mari de Madge, plus personne ne parlera. À Colorado Springs, on ne parlait pas des morts. (p. 25)

Après quoi la vie de Louis Soutter devient une longue errance, ponctuée de quelques concerts avec l’Orchestre symphonique de Lausanne et l’Orchestre du Théâtre de Genève. Passent pêle-mêle en arrière-plan Alexandre Yersin, Cendrars, Ramuz et Stravinsky, qui, eux, réussissent, contrastant avec les difficultés de Louis Soutter. Robert Walser aussi fait une apparition, fantasmée celle-ci, car le narrateur aime imaginer ce qui aurait probablement pu arriver si tel ou tel événement s’était produit, réfléchissant aussi bien à la fragilité de la vie de Soutter qu’à la fragilité du récit lui-même. À propos de la sœur du peintre, Jeanne, cantatrice pleine de vie mais embourbée dans le ciment de la bonne morale de l’époque, le narrateur suppose: «Si Jeanne et Robert Walser avaient pu se parler, peut-être que tout aurait été différent...» (p. 49). Tout l’art du romancier consiste à découvrir par le pouvoir de la fiction ce que les livres d’histoire et les biographies ne révèlent pas: une odeur que Louis Soutter aura perçue, d’hypothétiques influences qui surgissent au moment de peindre, ses probables impressions devant les peintures, les mosaïques et les vitraux dans la salle de cérémonie à l’enterrement de sa sœur.

Et puis on place Soutter à l’Asile du Jura, à Ballaigues, ce «sarcophage». C’est là qu’il crée la plus grande partie de son œuvre, entre deux harassantes marches le long des crêtes du Jura. Comparé à la première partie, très elliptique, la deuxième partie, «Ballaigues», marque un ralentissement dans la narration; on se penche davantage sur les dessins de Louis Soutter, que Michel Layaz ne tente pas de décrire de manière objective et systématique. La phrase reproduit le mouvement des dessins, «ce qu’ils réussissent au-delà de ce qu’ils représentent» – créant sans doute des images mentales plus saisissantes dans l’esprit du lecteur:

Que voyait-on de si terrible sur ce papier ? Les dessins de Louis, quand on sait ce qu’ils réussissent, au-delà de ce qu’ils représentent, par leurs ondes et leur fluide, à mettre à nu notre chair, à éveiller sur notre peau des sensations anciennes qui appartiennent à un temps autre, celui d’une plénitude perdue, ou qu’ils créent dans l’esprit des images incertaines, heureuses ou honteuses, ensevelies sous le maçonnage moral, pourquoi continuer à les décrire? Rien n’est moins facile. Disons seulement que ce deuxième dessin donnait à voir une femme – Madone, Vénus ou odalisque –, avec un cou extraordinairement élancé et les yeux en bas comme ceux de la Vierge au long cou peinte par Le Parmesan, qu’elle avait de petits seins identiques à ceux de la Vénus d’Urbino du Titien, et que si on la voyait de face, le grand miroir ovale placé sur sa droite l’aspirait et reflétait son visage de profil ainsi que la chair blanche de son dos. Partout autour du miroir et de la femme, ce qui n’aurait dû être qu’un drap, ou une tenture, se transformait  par endroits en un feuillage touffu qui invitait à s’étendre, à s’enfouir et à se pâmer. En petites lettres capitales, Louis avait écrit Glace en bas à gauche et Ombre vierge en bas à droite. (p. 174)

C’est enfermé et quotidiennement humilié qu’apparaît Louis Soutter dans cette deuxième partie. On a peur des dessins de ce «fou pornographe» alors que c’est l’histoire, qui vit ses heures les plus infâmes, qui devrait effrayer. Marginalisé, bien que Jean Giono et Le Corbusier voient en lui un artiste de la modernité, ses œuvres n’en sont pas pour autant imperméables aux vibrations de l’époque. En 1939, «le monde [est] une tombe» il peint Avant le massacre où les corps ne sont même plus des corps mais des formes indéfinissables.

Louis Soutter partage certains traits des personnages des précédents romans de Michel Layaz, appartenant pour la plupart à la grande famille des inadaptés. L’Asile du Jura abrite des personnages proches de ceux qui peuplent «La Demeure» de La Joyeuse complainte de l’idiot. Lors d’une marche, Louis Soutter rencontre deux sœurs d’ailleurs si semblables à celles du roman Deux sœurs paru en 2011. Ces deux sœurs, dont la spontanéité et la liberté de mouvements au bord de la toute nouvelle piscine de Bellerive, lui donnent envie de retrouver sa chambre à Ballaigues pour «plonger amoureusement ses doigts dans l’encre».

Si avec Louis Soutter, probablement l’auteur semblait se lancer sur un sentier inconnu en s’essayant au genre des vies de peintres, après Pierre Michon et plus récemment David Bosc (La Claire fontaine), il poursuit, tout en continuant de creuser les thèmes essentiels de son œuvre, la critique d’une société rigide et bornée à laquelle il oppose une langue poétique, tantôt acérée, tantôt délirante.
Ce onzième roman sonne comme le refus de se plier aux normes d’une société qui coupe les ailes de ceux qui ont et inflige, comme à Louis Soutter, une douloureuse réclusion à vie.