Mémoire d’elles

Yvette Z’Graggen

Pendant longtemps, j'ai su peu de choses de Jeanne, ma grand-mère maternelle, décédée alors que j'avais quatre ans. Et puis, récemment, je l'ai découverte à travers deux lettres pathétiques que je n'avais encore jamais lues. Dès lors, elle ne m'a plus quittée, cette jeune femme qui avait eu l'audace, dans l'austère Genève du début du siècle, à une époque où le mariage n'était le plus souvent pour les filles qu'une sorte de passage obligé, d'aimer jusqu'à la déraison, jusqu'à la déchirure, le séduisant étranger qu'elle avait épousé.

J'ai reconstitué son histoire en m'inspirant de la réalité fragmentée qui m'avait été transmise en la complétant grâce à l'imagination. Peu à peu, je suis entrée dans sa douleur et dans celle de Lisi, ma mère.

En écrivant ce récit, j'ai eu l'impression de renouer le dialogue avec elles deux.

Entretien avec Yvette Z'Graggen

di Laurence Drummond

Pubblicato il 05/09/2001

Vous connaissez l’œuvre d’Yvette Z’Graggen. Son écriture simple, le bonheur de lecture qu’elle procure. Elle écrit comme elle a regardé:

«Une orange qu’un serveur… avait pelée avec un art tout particulier, enlevant de la pointe de son couteau la fine peau blanche qu’on laisse en général subsister, et l’orange était alors apparue, rouge, magnifique, écorchée et saignante. Oui, c’était ça: quelqu’un avait enlevé pour moi la peau qui recouvre le monde, il était là, nu comme l’orange, saignant comme elle, magnifique comme elle.» Couleur d’Orange,octobre 1994

Yvette Z’Graggen «enlève» pour nous la peau qui recouvre le monde. C’est avec la même force de sincérité qu’elle s’est prêtée à l’entretien qui suit. D’une voix parfois piquante, elle parle, elle écrit, elle «épluche»… éclairant ainsi sa vie d’écriture.

Sept romans, quatre récits autobiographiques, de nombreuses pièces radiophoniques, des traductions, cinquante ans d’écriture, bientôt cinquante-cinq même… c’est un beau parcours. Est-ce que ça a surpris ton entourage que tu te mettes à écrire quand tu étais enfant?

Mes parents ne sont jamais intervenus pour m’en empêcher. Ils pensaient probablement que c’était un jeu comme un autre – ce qui était d’ailleurs assez vrai. Mais j’avais une grand-tante qui représentait la bourgeoisie bien établie. Un jour, je suis arrivée toute contente en disant: «Aujourd’hui j’ai écrit une histoire de quatorze pages.» Elle m’a dit sévèrement: «Tu aurais mieux fait d’étudier tes mathématiques.» J’ai compris alors que l’écriture était quelque chose de subversif qui dérangeait certains. Inutile de dire que j’ai continué de plus belle! Mon père a été plutôt fier quand j’ai publié mon premier bouquin en 1944. Il nous a emmenées au restaurant, ma mère et moi, pour fêter ça… c’était la guerre, on n’avait pas beaucoup d’argent, le restaurant c’était un luxe en ce temps-là. Ma mère, elle, était ma première auditrice. Je lui lisais ce que j’écrivais au fur et à mesure, elle m’encourageait toujours.

Pourquoi est-ce qu’on écrit ? Après plus de cinquante ans d’écriture cette question n’a plus de sens peut-être?

Les motifs ont pas mal varié au cours des années. Au début, c’était vraiment le plaisir de raconter des histoires, de m’entourer de personnages, d’élargir un peu les limites de la vie. Je crois me souvenir que j’ai été assez vite frappée par le fait qu’on a une seule vie et qu’il faut sans cesse faire des choix, donc laisser des choses de côté: inventer des personnages, des histoires, ça me permettait de vivre en imagination d’autres vies que la mienne, de faire d’autres expériences. Ensuite, j’ai commencé à réfléchir un peu plus et il me semble que j’ai écrit pour mieux comprendre la vie, les autres et surtout moi-même, comme dans Un Temps de Colère et d’Amour, publié en 1980, où j’ai fait une espèce d’inventaire de ce que j’avais vécu – une sorte de «recherche identitaire» pour utiliser une expression à la mode…

Le N° 46 de la revue Écriture a présenté des passages du Journal que tu as commencé enfant… Il me semble que tu avais très jeune une approche très structurée de l’écriture, un souci de construction.

Oui, cela a été très vite important de mettre en forme mes impressions ou les histoires que j’imaginais. Même dans ce Journal, où je me laissais emporter par des révoltes, des chagrins, des joies, il y avait ce plaisir, je me souviens, non seulement de jeter des mots sur le papier, mais de les assembler d’une certaine manière.

Tu parles rarement de tes admirations, des auteurs qui ont compté pour toi?

La lecture a très vite été essentielle pour moi. Je dévorais tout ce qui me tombait sous la main, même «les livres qui n’étaient pas pour moi», selon l’expression consacrée… mais la censure de ma mère heureusement n’était pas très sévère. Elle adorait Colette, elle avait presque tous ses ouvrages, et je les ai lus avec passion de même que les romancières anglo-saxonnes. Et puis Gide évidemment, le maître à penser de ma génération. Et bien d’autres, jusqu’à Marguerite Duras en passant dans les années d’après-guerre par Sartre, Camus, Simone de Beauvoir.

Il y a des influences inévitables, nécessaires…

Pour moi, l’écriture était comme un monde à part, très profond, très secret et pas nécessairement influençable. Il me semble que j’ai suivi mon petit bonhomme de chemin sans avoir trop de modèles sous les yeux. Bien sûr, il y a eu Ramuz. En Suisse romande, c’était difficile d’échapper à son influence. Il y avait quelque chose de tellement nouveau, de si insolite dans son style. A une époque j’ai écrit du mauvais Ramuz. Il y a aussi un passage de La vie attendait où tout à coup, je me suis mise à écrire comme Hemingway que je venais de découvrir! Plus tard, j’ai essayé d’être moi-même. C’est difficile de démêler ce qui est vraiment à soi, profondément. Mais, puisqu’on parle d’influences, il y a eu aussi celle de la Radio qui m’a appris à condenser le plus possible puisqu’on y dispose toujours de peu de temps. Je pense aussi à une certaine influence du cinéma qui m’a toujours passionnée. Je devais avoir quatre ou cinq ans lorsque j’ai vu mon premier film, le cinéma en était alors à ses débuts, il était encore muet.

Pour faire parler tes personnages comment s’est fait ton choix entre «je» ou «elle»?

Les premiers livres, je les ai écrits comme on écrivait les romans classiques à l’époque, sans me poser de questions. Plus tard, il y a eu cette espèce de crise du roman avec l’apparition du Nouveau roman, on a eu alors l’impression qu’on ne savait plus comment écrire un roman. A ce moment-là, pour Le Filet de l’Oiseleur qui a paru en 1957, j’ai passé au «je». Un «je» narratif qui racontait l’histoire et qui n’était pas moi.

Avec Un Été sans Histoire, j’ai réintroduit une troisième personne, «elle», Christine. Mais on reste à l’intérieur d’elle. Les autres personnages, ce qui arrive, tout est vu par «elle». Ensuite, j’ai écrit des nouvelles et des récits autobiographiques, mais quand j’ai commencé Cornelia au début des années 80, la question s’est de nouveau posée: «quel point de vue adopter?» J’ai alors eu recours à une narratrice qui dit «je» mais qui n’est pas impliquée dans l’histoire. Elle dit qu’elle connaît Cornelia mais qu’elle a de la peine à imaginer ce qui se passe dans la tête et dans le cœur du personnage masculin. C’était un procédé que certains ont trouvé intéressant, que d’autres ont critiqué.

Dans La Punta, il y a de nouveau un «je», Florence, le personnage principal qui raconte l’histoire à la première personne, mais qui utilise la troisième personne quand elle revit des épisodes de son passé lointain. Il m’avait semblé, en effet, que lorsque l’on repense à ce que l’on était dans le temps, ce n’est plus le «je» du présent qu’on revoit mais une sorte de personnage qu’on aperçoit de l’extérieur par-dessus les années.

Pour Matthias Berg, j’ai eu des problèmes de construction. Je savais très bien quelle histoire je voulais raconter, j’y pensais depuis des années, mais je ne savais pas comment m’y prendre. Comme c’est une histoire qui se passe sur plusieurs générations, oui sur trois générations, il fallait ou bien écrire une saga, ce qui ne me tentait pas et me paraissait très difficile, ou bien trouver autre chose. Finalement, j’ai eu l’idée que toute l’histoire se raconterait dans la tête de Marie, pendant qu’elle attend dans un square berlinois d’oser aborder son grand-père qui est assis sur un banc, en face d’elle. Ils ne se sont jamais vus, elle est venue de Genève pour faire sa connaissance. Cette unité de temps et de lieu m’a permis de réaliser mon projet. Au lieu d’une saga, il y a des récits qui s’entrecroisent dans la tête de Marie et qui reconstituent peu à peu le drame d’une famille allemande bousculée par la guerre.

Pourquoi écrire au «présent»?

Dans le roman classique, écrit au passé simple, l’auteur raconte une histoire qui s’est déjà déroulée, qui est terminée et dont il connaît la fin. Au contraire quand on utilise le présent, il y a la notion de découverte qui me semble très importante.

Même si ce sont des livres du «souvenir»?

Oui… même les livres autobiographiques je les ai, en grande partie, écrits au présent. J’aime bien l’idée que l’auteur découvre la réalité en même temps que les personnages et que le lecteur. Quand il s’agit de romans, je ne sais pas toujours comment l’histoire se terminera. J’ai souvent l’impression que si je le savais, je n’aurais plus tellement envie de l’écrire. Cette découverte qui se fait au fur et à mesure de l’écriture, c’est ce qui me passionne, je crois.

C’est parfois difficile de terminer un livre…

En fait, mes derniers livres se terminent sans se terminer, sur une ouverture, sur des possibles. Une «vraie» fin c’est forcément quelque chose d’artificiel : pourquoi s’arrêter à tel moment et pas à tel autre? Je me demande quelquefois si cette nouvelle manière d’écrire – au présent et sans «entrer» dans tous les personnages – n’est pas liée à un nouveau statut de l’écrivain. Autrefois, lorsque je débutais, l’écrivain était un homme, une femme plus rarement, qui se trouvait sur un piédestal, qui n’avait pas envie d’en descendre, qui tenait au contraire à garder ses distances et à inspirer de la déférence, du respect. Pour moi, Ramuz, Chenevière, de Traz, vivaient sur une autre planète, ils m’intimidaient, je n’aurais jamais osé les aborder. Ensuite il y a eu une démocratisation du statut de l’écrivain, liée, je pense, à tout ce qui s’est passé dans la vie politique et sociale, notamment à Mai 68. L’écrivain est descendu de son piédestal, il s’est rapproché de ses lecteurs. Il est devenu plus humble face à la réalité et aux êtres. Il n’est plus aussi sûr de lui.

La psychanalyse a peut-être contribué à ces changements…

Oui, sûrement. L’existentialisme y est aussi pour quelque chose. Et puis, il y a eu, dès 1972, l’émergence de la littérature dite féminine.

En quoi a-t-elle innové à ton avis?

Il me semble qu’elle a apporté un désordre salutaire!… de l’audace et aussi des interrogations, des doutes. Elle a lézardé l'édifice construit par les hommes au cours des siècles, elle a fait souffler un vent nouveau. Elle a bousculé les certitudes, la notion du temps. Mais, il n’est pas impossible que par un processus de balancier, il y ait un jour un retour à un plus grand classicisme. Quoi qu’il en soit, je pense qu’il faut éviter de «trop» penser qu’on va être lu au moment où l’on est en train d’écrire.

Pour certains c’est le destinataire qui est important…

Oui…A qui s’adresse-t-on? Je me posais aussi cette question quand je travaillais à la Radio. Quand on est seul devant un micro, on ne sait pas à qui on parle. C’est parfois un peu angoissant. Pour l’écriture, je crois que j’ai quelque part en moi l’image d’un lecteur idéal, qui s’efforcerait d’écouter et de comprendre, qui ferait travailler son imagination, qui serait coopérant, complice. De tels lecteurs – et lectrices, bien sûr – existent, certaines lettres qu’on reçoit le prouvent.

Tu as presque toujours eu un travail lié à la littérature. A la Radio, tu menais des entretiens avec des auteurs suisses. Étant toi-même écrivain est-ce que c’était facile de faire ce métier au quotidien?

Il y a eu des moments de frustration. J’avais l’impression que les autres écrivaient à ma place, alors que, moi, pendant une assez longue période, je n’avais absolument plus le temps de le faire. Mais je savais aussi que j’avais beaucoup de chance de faire ce métier-là, de rencontrer des gens intéressants, de me familiariser avec d’autres cultures. J’ai découvert ainsi la Suisse alémanique dont mon père était originaire et que j’avais un peu reniée au profit de la Suisse romande où je suis née. Dire que mon nom était d’origine uranaise, ça ne me plaisait pas quand j’étais jeune! Maintenant, j’en suis plutôt?ère. Les écrivains tessinois et romanches m’ont beaucoup apporté, eux aussi.

La jeunesse est une période où l’on se torture. Dans un parcours littéraire on peut faire une séparation entre les livres de jeunesse et ceux de la maturité. As-tu eu conscience de ce passage?

Pour moi la jeunesse a été une période difficile. Quand on a 19 ans et qu’éclate à côté de vous une guerre comme celle de 39-45, c’est une chose terriblement brutale, qui détruit les quelques certitudes qu’on pouvait avoir. Et l’immédiat après-guerre, l’Europe en ruine, la misère, la bombe atomique… Entre 20 et 30 ans… j’ai vraiment vécu une période de bouleversement, de recherche. A cette époque, l’écriture m’a aidée à y voir un peu plus clair.

Dans ton journal, tu écrivais, le 17 février 45: «Je voudrais demander pardon de la facilité de ma vie, de sa médiocrité…»

J’étais sans pitié avec moi-même… Mais c’est vrai, pendant toute la guerre j’ai eu ce sentiment de malaise parce que nous étions épargnés, nous en Suisse, alors que tout autour de nous, les gens connaissaient des souffrances inimaginables. Et encore, on ne savait pas tout! Les refoulements à nos frontières, l’or nazi, les livraisons d’armes, tout ce qu’on nous reproche aujourd’hui, on l’ignorait.

Est-ce que pour toi écrire c’est nécessairement être un écrivain «engagé»?

C’est un vaste débat. On peut s’engager de différentes façons. Disons qu’au sens où on l’entend habituellement, mon premier livre vraiment engagé a été, en 1982, Les Années silencieuses où je m’interroge sur les causes de mon ignorance concernant le refoulement des juifs pendant la guerre. On peut situer un peu dans la même ligne mes deux derniers livres, Matthias Berg et Ciel d’Allemagne.

L’écriture vient-elle en réparation des blessures de la vie?

J’aurais sûrement plus mal vécu si je n’avais pas eu l’écriture. A certains moments, elle m’a été d’un grand secours. Un petit exemple: un soir, il y a longtemps, j’étais à la Gare de Lyon, j’attendais le train que j’allais prendre pour rentrer précipitamment à Genève. Je vivais à Paris quelque chose d’insupportable, il fallait que je m’en aille. Je marchais sur le quai de la gare, j’étais désespérée, mais en même temps je me racontais l’histoire de cette fille qui était là, sur ce quai, à attendre le train, je mettais ça en mots, en images, ça devenait une sorte de roman ou de film… Quand le train est finalement arrivé, j’étais presque rassérénée.

Quelle est la part de conscient et d’inconscient dans l’écriture?

Pour moi, il y a beaucoup de choses qui ne sont pas complètement conscientes. Il m’arrive de faire presque sans le vouloir tout autre chose que ce que j’avais prévu ou imaginé. Il y a beaucoup de choses qui m’échappent et qui échappent à cette vie raisonnable, organisée qu’on est obligé de mener, comme si c’était une manière de rejoindre un monde différent, ce monde intérieur, touffu, un peu inquiétant, qui nous habite tous. Mais en même temps, je ne me suis jamais laissée aller à déverser mes pulsions et mes émotions sur le papier, telles quelles, en désordre. A partir du moment où elles sont arrivées à la conscience, je m’efforce de les structurer.

La pudeur c’est important quand on écrit?

Quand j’ai écrit Un Temps de Colère et d’Amour, je me suis rendu compte qu’on pouvait presque tout dire, des choses très personnelles, très intimes, impudiques peut-être, si l’on se donnait la peine de les formuler d’une certaine manière. L’écriture de ce livre-là a l’air simple, mais, justement, à cause de ce que je viens de dire, je l’ai beaucoup retravaillée.

Je voudrais revenir à la tonalité de tes ouvrages. Ils ne sont pas dénués d’optimisme mais assez tristes parfois, teintés de nostalgie…

Je pense qu’hélas ce que nous vivons et avons vécu au cours de ce siècle n’incite pas à la gaieté, à l’insouciance. Mais j’ai toujours eu le souci de ne pas désespérer les gens qui me lisent. J’ai toujours voulu laisser une ouverture. Il y a un poème d’Eluard que j’aime beaucoup. Il dit qu’il y a toujours au bout du chagrin une fenêtre ouverte, une main tendue, que la nuit n’est jamais complète. Cet optimisme un peu utopique – et insoutenable dans certains cas, il faut l’avouer – j’ai toujours essayé de le maintenir.. C’est une constante dans mes livres: les personnages passent presque tous par une sorte de porte étroite, et cette épreuve va les transformer. Je crois que c’est dans ma nature d’avoir cette certitude-là.

«Il y a toujours une petite lumière qui brille quelque part… Oui…Il faut la protéger…»

Oui, il faut la protéger. Dans la vie. Et dans l’écriture aussi. Je l’éprouve très profondément.

Rassegna stampa (selezione)

Mémoire d’elles – Yvette Z’Graggen
Ce sont deux lettres exaltées, difficiles à déchiffrer, déchirantes, écrites en 1915 par sa grand-mère Jeanne à Lisi, fille de Jeanne et mère d'Yvette Z'Graggen. Deux lettres conservées comme des reliques par Lisi. Deux lettres qui supplient Lisi de persuader son papa de la «reprendre», qui promettent d'être «raisonnable». Écrites depuis un hôpital psychiatrique, elles ressuscitent Jeanne, morte six ans après être sortie de l'enfer, et dont Yvette Z'Graggen ne conserve que les souvenirs d'une enfant de quatre ans qui courait vers une femme en noir sous une ombrelle. Jeanne, coupable, dans l'austère Genève du début du siècle, à une époque où le mariage n'était le plus souvent qu’un passage obligé, d'aimer jusqu'a la déraison le bel étranger qu'elle a épousé, incapable de s'adapter à la vie balisée que la société lui offre alors.
Reconstituant l'histoire de Jeanne en s'inspirant de la réalité fragmentée qui lui a été transmise et en la complétant par l'imagination, Yvette Z'Graggen renoue par la même occasion un dialogue émouvant avec sa mère, Lisi, qui ne lui parlait qu'a contrecœur de son adolescence sans mère. Récit de vie donc, limpide, faussement naïf puis pathétique lorsque Jeanne entre dans «le malheur de la déraison», jalouse de l'amour de son mari pour leur fille Lisi. La mort de Jeanne, puis celle de Lisi, ne quitte pas l'écrivaine Z'Graggen qui se plonge dans ce douloureux secret de famille. Avec une sérénité compréhensive. «Un peu comme si la communication était possible malgré l'absence, comme si un dialogue pouvait continuer bien au-delà de la mort.» (Isabelle Falconnier, L’Hebdo)