Le Train de sucre

Marie-Jeanne Urech

Le Train de Sucre, huitième livre de la Lausannoise Marie-Jeanne Urech, prend racine dans une ville orientale. Il retrace le destin de trois amis ayant fait l’acquisition d’un train de sucre dont ils comptent revendre la cargaison à son arrivée. En attendant le grand jour, ils trompent leur impatience et masquent l’instabilité politique de leur pays en se racontant des histoires à la veine fantastique propre à l’auteure. Leur échappée belle est immobile, faite de mots et de songes, oscillant entre réalité et légende. En formidable conteuse, l’auteure allie ici les deux genres qu’elle poursuit: la nouvelle et le roman. (Elisabeth Jobin)

Recensione

di Elisabeth Jobin

Pubblicato il 25/10/2012

Le Train de Sucre, huitième livre de Marie-Jeanne Urech, invite à une enfilade de contes. Qu’on ne se trompe pas : il ne s’agit pas pour autant d’un recueil. Pas tout à fait. Le livre rappelle plutôt une mosaïque au dessin oriental, dont chaque histoire serait l’une de ses pierres. Toutes sont regroupées par le destin du conteur Balthasar et des deux rêveurs qui l’écoutent sans se lasser, Désiré et Manuel. Un trio habitué de la terrasse du café Takaïba, véritable «boa constricteur se contractant ou se dilatant en fonction du nombre de clients qu’il absorbe.» Travailleurs, étudiants et artistes y refont le monde. Mais personne ne le refait avec autant de verve que nos trois amis.

Car Balthasar, Désiré et Manuel ont pris la décision de tenter l’aventure, de devenir les héros de leur propre conte: ils ont acheté un train de sucre, qui prend son départ, là-bas, à dix mille kilomètres de leur table. Une cargaison qu’ils comptent revendre à l’arrivée. Installés dans leur chaise, sous un solide gommier, ils trompent leur attente à coup d’histoires et de cafés sucrés. Leur échappée belle est immobile, faite de mots et de songes. Leur voyage, puisqu’il s’agit bien de cela, passe par la bouche, et ils ne le vivent que par le biais de leur imagination.

Le soir, fébriles, ils suivent le cours du sucre dans le journal, rêvant du bénéfice. Il leur permettra d’aménager une salle d’opéra, de refaire chanter la Grande — le retour de la musique est le rêve ultime. Ces tonnes de sucre leur permettront en outre d’adoucir un quotidien, qui, bien qu’édulcoré des histoires de Balthasar, garde un goût amer. Ainsi le monde parallèle que nous propose la fantaisie permet de prendre la réalité de biais, de l’attaquer sous une autre perspective, comme pour mieux la comprendre.

Et chaque histoire racontée devient métaphore. Cet homme qui se prend d’amour pour le vol des oiseaux trompe simplement l’ennui du chômage, déclenchant la colère de sa jeune épouse. Et cet étranger qui tente d’attirer les enfants dans son pays, leur faisant miroiter des promesses qui ne pourront être tenues, rappelle l’exploitation des immigrants. La guerre, les frontières gardées, le passé colonial ou le trafic d’organes : l’actualité se mêle à la tradition millénaire de la culture orale, pour révéler l’histoire du lieu. Dans un pays rêveur, doux et chaud, s’impose un ordre froid. En rassemblant ces deux aspects, Marie-Jeanne Urech confirme son formidable talent de conteuse.

On notera toutefois un bémol: l’attente du train de sucre a des allures de prétexte ; les contes qui fleurissent en marge du fil rouge pourraient tout aussi bien être des chapitres indépendants. Au final, la cohésion entre les deux niveaux narratifs n’est pas assez forte pour permettre un véritable échange. C’est donc aux frais d’une structure interne solide que le propos se concentre sur les grondements politiques, les prémices d’une révolution. Ecrit lors d’une résidence au Caire, Le Train de Sucre rappelle à quel point une vie trop rude appelle la fiction à la rescousse. Aussi le vrai et le faux ne se différencient bientôt plus. Les personnages se maintiennent dans un entre-deux imprécis, pour entretenir leur espoir jusqu’au bout, jusqu’à ce que la brute réalité perce tout à fait le conte.

Nota critica

Huitième livre de la Lausannoise Marie-Jeanne Urech, Le Train de sucre prend racine dans une ville orientale. Il retrace le destin de trois amis ayant fait l’acquisition d’un train de sucre dont ils comptent revendre la cargaison à son arrivée. En attendant le grand jour, ils trompent leur impatience et masquent l’instabilité politique de leur pays en se racontant des histoires fantastiques, de la veine propre à l’auteure. Leur échappée belle est immobile, faite de mots et de songes, oscillant entre réalité et légende. En formidable conteuse, Marie-Jeanne Urech allie ici les deux genres qu’elle affectionne: la nouvelle et le roman. (ej)