Les Valets de nuit

Marie-Jeanne Urech

A l'ombre des hauts fourneaux éteints brille une veilleuse devant la maison de la famille Chagrin. Le souffle du commissionnaire menace de l'éteindre à tout moment, si les traites ne sont pas honorées. La spirale des commandements de payer entraîne Nathanaël, le père, à travailler vingt-quatre heures sur vingt-quatre ; la mère, Rose Chagrin née Chance, à entamer une cure de vitamines ; les enfants, Yapaklou et Zibeline, à cacher leurs jouets dans un distributeur de frites ; Séraphin, probablement le grand-père, à partir à la recherche de l'Homme noir ; Philanthropie, à absorber des tranches de schnitz sous l'œil bienveillant de ses deux anges gardiens. Et dans la nuit où s'éteignent chaque soir des dizaines de veilleuses, les tours de verre, qui dominent orgueilleusement la ville, regardent croître leur patrimoine.

(Quatrième de couverture)

Recensione

di Elisabeth Vust

Pubblicato il 14/10/2010

En cette rentrée automnale paraissent deux œuvres helvétiques autour de la crise américaine des subprimes. L'une des réalisations est un film de Jean-Stéphane Bron, Cleveland contre Wall Street , mise en scène d'un procès qui n'a pas eu lieu, celui des banques responsables de l'expulsion de 20'000 familles à Cleveland. Ce même drame est au centre du nouveau roman de Marie-Jeanne Urech, par ailleurs, dernière lauréate en date du Prix Bibliomedia pour Des accessoires pour le paradis (2009).

Porté par une énergie d'imagination vivifiante et habité par un goût de l'absurde rare, Les valets de nuit est dans la veine des précédentes parutions de la Vaudoise. Il est cependant plus maîtrisé dans son foisonnement, avec en outre cette réussite à la clef, donner à percevoir à travers un récit fantasque de toute la dimension tragique des répercussions sociales de la crise financière. Et que Marie-Jeanne Urech soit également cinéaste (courts-métrages, documentaires) n'étonne pas tant son écriture est visuelle, cinématographique justement.
Heureusement inspirée par Boris Vian et Franz Kafka entre autres, l'auteure construit des univers poétiques, inventifs, inquiétants parfois, qui pourraient être qualifiés de surréalistes, au sens où leur créatrice y installe une autre réalité régie par ses propres logiques pour parler de « notre » réalité - la fiction construite sur la réalité. Ainsi, chacun des membres de la famille héroïne desValets de nuit est paré d'étrangetés (physiques, morales, comportementales), répercussion ou reflets de ce qu'ils vivent dans cette chute qui va aboutir à l'expulsion de leur domicile.

Le malheur n'a pas toujours été là chez les Chagrin, la mère porte ce passé en elle, étant née Chance. Elle tient maintenant le coup en fréquentant l'Eglise des pèlerins mystificateurs et en avalant quantité de pilules vitaminées, qu'elle vend également à des compatriotes, épuisés à force de cumuler les jobs et les traites impayées, à l'instar de son époux obligé de travailler vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Portant des prénoms connus des lecteurs de Marie-Jeanne Urech, les enfants Zibeline et Yapaclou obtiennent du géant logeant dans le distributeur de frites de pouvoir y cacher leurs jouets, avant d'y abriter leur clan. Il y a aussi Philanthropie, femme ubiquiste à la taille exponentielle, retranchée dans le canapé, avec ses deux anges gardiens, dont elle ne s'explique pas la présence, ne se connaissant aucun ennemi. Et Séraphin, vieil homme décidé à plaider la cause d'une population spoliée auprès de cet « homme bon et juste » qu'est l'Homme noir - effigie de Barack Obama et du célèbre militant de la cause noire Martin Luther King. Dans un passage d'un très bel onirisme, l'Homme noir vient chercher Séraphin aux portes du sommeil pour l'emmener dans son bureau ovale où il lui explique que « ce n'est pas une panne d'électricité qui plonge l'homme dans le noir, mais son manque de clairvoyance ». « Ce ne sont pas les voleurs qui s'emparent de l'âme d'une maison, mais les hommes qui vendent leur âme pour une maison. Ce ne sont pas les chaudières qui cessent de fonctionner, mais les hommes qui deviennent froids et calculateurs [ … ] . » Séraphin revient de cette rencontre en disant ces paroles devenues historiques, « J'ai fait un rêve ».

Le rêve américain a viré au cauchemar; la nuit recouvre des villes devenues fantomatiques, dont les habitants s'entassent maintenant dans des caravanes-champigon qui prolifèrent « comme le chiendent »; Marie-Jeanne Urech met ses héros à l'abri dans le fameux distributeur de frites, avant de poser le point final d'un roman où on rit et on frémit dans une même scène, tel que dans les films d'Emir Kusturica où la romancière dit précisément apprécier « le mélange des sentiments ».
Ainsi, Marie-Jeanne Urech réussit ce difficile numéro d'équilibrisme consistant à allier réalité douloureuse et doux délire. Elle le fait tout en souplesse dans cette fable ancrée dans notre époque, et engagée à travers un discours critique caché, intercalé entre les lignes du loufoque; ou rehaussé par lui, c'est selon.

Nota critica

La rentrée automnale 2010 a été marquée par deux œuvres suisses autour de la crise des subprimes aux États-Unis : un film, Cleveland contre Wall Street de Jean-Stéphane Bron, et un roman, Les Valets de nuit. L’auteure de ce titre est par ailleurs lauréate du Prix Bibliomedia pour son livre précédent, Des accessoires pour le paradis (L’Aire, 2009). Marie-Jeanne Urech déploie là une énergie d’imagination toujours aussi vivifiante. Elle tient en outre la gageure d’exprimer toute la dimension tragique de l’affaire Cleveland à travers un récit qui installe un univers proche de celui de Boris Vian, avec des accents kafkaïens. On rit et on frémit en même temps avec les héros. Ils appartiennent à la famille Chagrin et sont tous parés d’étrangetés symbolisant leur désarroi, et ils sont tous avalés par la spirale de l’endettement. L’expulsion de chez soi est au bout de cette fable engagée dans son époque, à travers un discours social et critique caché entre les lignes du loufoque, entre le drame et l’humour.

(Elisabeth Vust, Viceversa Littérature 5, 2011)