Les Enveloppes bleues

Alice Rivaz, Pierre Girard

Frappé par une nouvelle signée d'un nom de femme, un auteur célèbre lui écrit pour la féliciter. Elle lui répond. Leur correspondance, à la fois personnelle et littéraire, durera plusieurs années, rythmant la fin de la guerre, accompagnant leurs publications respectives. Comme s'ils étaient soucieux de préserver une part de mystère, jamais ils ne prendront l'initiative de se rencontrer «en vrai», alors qu'ils habitent à quelques minutes l'un de l'autre. Sur le mode romanesque qui ne lui est pas étranger, c'est ainsi que l'on pourrait rendre compte de l'échange épistolaire entre Pierre Girard et Alice Rivaz. À l'arrière-plan, Genève, ses parcs, ses cafés et ses rues, que tous les deux aiment passionnément; sur le devant de la scène, les livres en travail, les œuvres à découvrir ou à relire, le monde des éditeurs, des revues et des journaux de Suisse romande. Mais ces lettres sont aussi révélatrices des facettes multiples et parfois surprenantes de la personnalité de deux êtres d'exception. Deux écrivains majeurs que bien des choses séparent, mais qui décèlent instinctivement, par-delà les façades, l'inquiétude souterraine qui les apparente: d'où le sentiment – partagé – que leur correspondance est le lieu d'une vraie rencontre.

Quelques lettres, presque un roman…

di Pierre Lepori

Pubblicato il 31/05/2005

Les correspondances d'écrivains romands n'ont pas fini de nous livrer leurs délices sécrètes. La discrétion des calvinistes, peut-être, explique la lente délectation avec laquelle, de temps à autre, ces perles affleurent. Crisinel-Roud, dans le ton le plus retenu et évocateur qui soit; Roud-Jaccottet, avec la lenteur d'un fleuve karstique, la cohérente fidélité à l'état de poésie. Maintenant Pierre Girard et Alice Rivaz, sur un ton faussement badin, eux aussi «suspendus» dans une correspondance qui se voudrait oublieuse du temps (mais non des lieux: la campagne du Jorat fait place ici aux carrefours, aux parcs, aux bistrots d'une Genève chérie): «[…] il faut peu à peu se résoudre à voir la vie sous l'aspect d'un jardin, d'atteindre à un humanisme apaisé, quand on lance des grenades dans des abris pleins de blessés, et quand les obus éclatent contre les Épiceries tranquilles, le Bureau de poste, et le Café de l'Union. Mais il le faut. Je trouve qu'il faut soustraire à la guerre tout ce qu'on peut» (p. 58; ce sera là la seule référence à la guerre, avec celle d'une lettre de Girard du 17 mai 1945, dans une correspondance touchant en grande partie les années 1944-45).
Premier constat: c'est Girard qui impose le ton, à la fois caustique et un peu cruel, lézardé d'une légère brusquerie («maintenant je la boucle»), de blagues et de jugements tranchants, face auxquels Alice Rivaz se rebelle souvent, en particulier quand des «collègues» sont visées: Colette, Corinna Bille, Monique Saint-Hélier. Il s'agit bien entendu d'un jeu théâtral, où Girard l'aîné s'amuse à rudoyer la «jeune fille perdue». Mais aussi d'un dédoublement. À plusieurs reprises sont évoqués les personnages qui harcèlent les auteurs – comme chez Pirandello ou Pessoa –, prennent trop de place, effacent les paysages. Sur leur trace, l'auteur de Lord Algernon se façonne un rôle dans ces lettres, rendant visite à la jeune écrivaine. Comme dans un roman espiègle, poussant sa correspondante à faire de même. C'est une danse, avec quelque chose d'animal, ou plutôt d'entomologique (la tendresse en plus).
Les deux correspondants habitent pourtant à quelques cinquante mètres l'un de l'autre. Mais ils n'arriveront pas pour autant à ce rencontrer, bien qu'un projet d'interview avorté et une fugace entrevue lors d'une conférence (avec fuite d'Alice dans les affres de la timidité) leur ait permis de s'effleurer: «Mais nous rencontrerons-nous jamais? C'est si difficile quand on habite si près» (p. 105).
Et pourquoi, d'ailleurs, se rencontrer? Pourquoi sortir de l'écriture, où même le papier bleu des lettres, les enveloppes, ont une vie propre: «Elle est très touchante et agréable, cette enveloppe, on voit qu'elle dépassait un peu le paquet. Et le soleil l'a jaunie. Or, elle ne pensait pas qu'on se servirait encore d'elle. Elle avait renoncé. Elle se jugeait défraîchie. (Les enveloppes le croient si vite!) Puis, un dimanche elle est devenue mère. Pour les enveloppes l'amour et la maternité sont simultanés» (p. 61).
Comment ne par rester songeur, par exemple, face aux merveilleux compte-rendu de l'expédition de Rivaz au Parc de la Grange, dans l'«espoir» de rencontrer Girard, qu'elle ne connaît pas: peureuse de lui apparaître sous un mauvais jour, la jeune femme hôte ses lunettes quand elle croise un monsieur dans les allées du parc: «Chaque fois je me disais que c'était peut-être vous. J'ai beaucoup enlevé et remis ces malheureuses lunettes ce matin. Peut-êtres vous ai-je rencontré de nombreuses fois. À un moment donné vous étiez près d'une haie et vous tendiez la main comme saint François pour recueillir les petites graines que la bise cueillait sur les ormes des alentours et éparpillait sur votre tête. De près vous aviez une moustache…????? Enfin, c'était peut-être vous tout de même.» (p. 42). Et à Girard d'ajouter sur un ton entendu «Il y a quelquefois, dans cette allée, une sorte de fou furieux, qui vient là faire une gymnastique forcenée. Ce doit être un fanatique de la culture physique. Quand il a fini ses exercices violents, il s'en va, sombre et furieux. Je vous dis cela pour le cas où vous penseriez peut-être que c'est moi.» (p. 44).
Si le badinage, parfois implacable comme il se doit, est le ton imposé par Girard (qui écrit dans les bars, rythmé par les Pernot qu'il avale, comme il se plait à le répéter), c'est bien la rêverie, creusée par Rivaz (qui écrit chez elle, bien évidemment, dans une chambre à soi ) qui l'emporte peu à peu dans cet échange épistolaire : «Les ennuis de décembre! Comme je vous plains. Je les connais, aussi. J'en ai parfois qui sont terribles. Cela dépend de la force de cette lame de fond qui sournoisement s'avance le long de l'an, de mois en mois, et vient se briser en décembre, puis se retire, pour recommencer. Un jour le vent soufflera autrement, ailleurs. Vous serez épargné, étonné aussi du silence, du calme de l'air et des eaux tout autour, et d'être tout sec en décembre. Vous écrirez, écrirez, protégé des éclaboussures, de la force du vent qui pendant ce temps arrachera les feuilles des tables ailleurs, loin de vous. Vous pourrez mettre plusieurs pages dans une seule enveloppe. Vous ne rencontrerez plus de gens ennuyeux, seulement des filles perdues. Et l'ours vous regardera, content, rassuré» (p. 79).
S'admirant réciproquement, les deux écrivains savent pertinemment évoquer leur différence : «Vous n'écrivez pas du tout comme moi. Sans cela je n'aurais aucun plaisir à vous lire. Oh! non. C'est autre chose. Cela vient d'ailleurs. Vous êtes de plain-pied avec les êtres et la vie. Moi je suis sur le perron» (Girard, p. 51). Bien que les notations de style soient de grand intérêt (le mûrissement des personnages chez Rivaz, avec un bel éloge de la lenteur, par exemple), c'est dans cette «double-écriture», dans la volonté théâtrale de ces lettres (qui ne livrent que très rarement des détails personnels, comme les amours malheureuses de Rivaz, p. 98), que réside leur charme.
L'espace de la lettre devient ici, grâce à la force de l'ironie et de la poésie, le champ souverain de l'imagination, le paradis perdu d'une vie dans l'écriture, qu'il ne faut pas confondre, bien entendu, avec une vie d'écrivain (bien que le doute d'une ambiguïté à ce sujet soit licite): «Il ne faut jamais se prendre pour un écrivain. C'est d'ailleurs se rebaisser beaucoup trop. Mais surtout c'est se dédoubler, et suivre des yeux un petit personnage qui est nous, et qui titube entre les carrousels de la foire.» (p. 76).
Certes, cette concentration (l'espace de la lettre partagé) tend à s'estomper quand les missives se rarifient, se font discontinues (à partir de 1945). La tension et le pouvoir d'affabulation retombent, bien que jugements et descriptions ne manquent pas, ici là, de mordant (Mercanton: «d'un Vaudois envoûté par d'Annunzio qui fait du Proust. Mais c'est diablement attachant, somptueux […]», selon G., p. 108); à noter aussi la subtile lecture que Girard nous livre du roman Comme le sable d'Alice Rivaz et la déclaration de poétique par laquelle la romancière y répond: «[…] Je préfère les lettres, les mémoires, ou justement ces romans qui n'en sont pas tout à fait, qui, indépendamment de leur contenu d'intrigue, embaument si je puis dire de quelque chose d'indéfinissable et de strictement personnel à l'auteur. De sorte qu'en les lisant, on n'a pas l'impression de lire une histoire, mais de respirer l'odeur même d'un être ou d'écouter sa voix» (p. 116).
C'est pourtant depuis cette distance – dans la dernière quinzaine de lettres, moins envoûtantes – que l'essence de cette correspondance est nommée, à travers une citation (imprécise) de Jean Paul: «Briefe sind nur dünnere Bücher für die Welt». Ces lettres, en effet, sont un petit roman genevois, léger dans le ton d'un Girard, pensif et têtu comme une nouvelle de Rivaz. Un petit roman à deux, qui ne se l'avoue pas.

Rassegna stampa (selezione)

Ah! la délicieuse correspondance! Éditée par Daniel Maggetti et Cécile Fornerod, elle fait redécouvrir le fantaisiste Pierre Girard, écrivain genevois injustement oublié (quoique publié en Poche suisse), que Maggetti situe entre Töpffer et Giraudoux. Quand débute cet échange, où 24 lettres sur 48 datent de 1944, Girard est célèbre et Alice Rivaz débutante. Il couvre de compliments «Une Marthe», récit qu'il juge «tout macéré dans une sorte de hargne réjouissante, généreuse» et lui prédit une carrière magnifique à la parution de son deuxième roman, Comme le Sable. Outre l'amour des arbres, des parcs et des rues de Genève, ils ont en commun un vif goût de la lecture […] S'étant reconnus malgré leurs différences, ces «vieux amis timides» choisiront, très romanesquement, de ne jamais se rencontrer. (Isabelle Martin, Le Temps, 30.04.2005)