Jours fastes

S. Corinna Bille, Maurice Chappaz

Cette correspondance est un document d’histoire littéraire de premier plan. Il fournit d’une part de précieuses informations sur la vie des années 1940 à 1975 en Suisse romande, et suscite d’autre part réflexion en matière de littérature, notamment sur le lien entre cette « province française qui n’en est pas une » (Ramuz) et ce qui se joue à Paris. Il soulève enfin des questions culturelles à plus large échelle, d’ordre économique et social. Nous avons là ce que les historiens appellent des « archives de la vie privée ». Apprenant par exemple le choix de Corinna Bille de vivre seule, en 1944, à Lausanne pour la naissance du premier enfant alors qu’elle est toujours mariée ailleurs, le lecteur découvre comment une femme démunie peut rester coquette et suivre les conférences savantes de Charles Albert Cingria sur la musique médiévale ; puis, mère au foyer de trois enfants en Valais, région de tradition très catholique, comment elle parvient à se ménager une fenêtre dans sa journée pour écrire. Les différends entre les deux époux au sujet de l’alimentation et de l’éducation sont d’autres éléments aussi passionnants.

Elle, Corinna, rêve d’une « chambre à soi » (selon l’expression de Virginia Woolf) mais aussi de voyages lointains. Lui, Maurice, toujours sur la route, passe de périodes de grande vitalité à des moments d’abattement et de mélancolie. La lettre devient une méditation qui lui permet de s’expliquer. Ce qui frappe, c’est la continuité et la longévité dans l’attachement.

A l’interface de la vie privée et publique, le genre de la correspondance se lit autant comme un documentaire que comme une fiction romanesque, en tout cas pour ce qui est de cette exceptionnelle saga conjugale.

(Présentation du livre, Zoé)

Un roman d'amour et de passion artistique

di Françoise Delorme

Pubblicato il 04/10/2016

«La vie est un roman». Par une sorte de proverbe, Alain Resnais titrait en 1983 un film dans lequel il tentait de rendre sensible ce qui relie notre pouvoir de représentation et le réel qui nous affecte (et que nous affectons). Si un romancier avait écrit Jours fastes, comme un magnifique roman épistolaire, il est clair que c'eût été un génie. Il aurait trouvé comment les mots confectionnent une dentelle qui, par ses pleins, ses déliés et ses creux, peut rendre compte d'une pulsation vivante, fragile. Il aurait su écrire comment les mots inventent la vie même. Au plus fort de leur passion amoureuse et littéraire comme au plus difficile de leur histoire, Corinna Bille et Maurice Chappaz font exister leur relation – mi-imaginaire et mi-réelle – par ces lettres, 700 lettres, qui vont de l'échange anodin, de citations d'autres écrivains à de petits récits magnifiques en passant par des réflexions profondes, traversées de certitudes et de doutes, entre ce qui est dit et ce qui ne l'est pas. Leur teneur évolue tout au cours de leur vie, mais la force n'en fléchit jamais. L'enthousiasme qui a salué la parution de ce livre témoigne de son importance, de sa singularité aussi. Ce n'est pas le cas de toutes les correspondances, souvent plus confidentielles.

Ils commencent à s'écrire en 1942 et leur échange plus ou moins régulier de lettres prendra fin à la mort de Corinna Bille, en 1979. Presque quarante ans de vie commune entre un homme et une femme, l'un nomade et l'autre sédentaire, l'une plus franche – qui semble savoir dès le début dans quelle vie difficile elle s'engage – et l'autre plus retors, mais qui aura à cœur de préserver toujours la liberté de chacun d'eux:

En tout cas si je veux être libre vis-à-vis de tous, même de toi que j'aime, je ne veux pas être avec toi égoïste, je penserai toujours à toi autant qu'à moi et ce que je poursuis, c'est que la vie soit possible pour nous. Tu sais bien ce que je veux sauvegarder c'est notre amour-Blaise-écrire (pour les deux). (M.C. Chandolin, jeudi 15 mars 1945)

Malgré les aléas financiers et la charge de trois enfants qui incomba dans le quotidien surtout à Corinna Bille, les deux écrivains sont animés d'une sorte d'honnêteté et de confiance qui insuffle à cette correspondance beaucoup de générosité. Maurice Chappaz, conscient de ses faiblesses, ne se dérobe pas:

Tu m'as dit que j'étais sentimental: je m'en aperçois bien. Je n'ai plus d'os par moment. Mais sous l'émotion il y a quelque chose de vrai / qui t'est donné. (M.C. Kaboul, 21 octobre 1970)

L'épanouissement de leur amour – son acmé comme son errance, ses difficultés et la joie qui l'anime malgré tout jusqu'au bout – brille dans des lettres qui ressemblent à celles que pourraient écrire beaucoup d'amoureux. Les précieuses photos ici reproduites, rendent compte de la joie, de la proximité qu'ils entretiennent. Les titres des chapitres, évocateurs, extraits de ce courrier, savent susciter l'illusion romanesque: «Nous sentons déjà les battements de notre coeur impatient», «Ces enfants, déjà, avant le vrai», «Je suis capable de créer une œuvre très belle», «Je te souhaite d'être heureux dans tes solitudes», «le désert, c'est comme l'idée de l'éternité».

Mais une telle correspondance est surtout le lieu où développer une durée, partager des points de vue sur la vie, sur la littérature qui sera (avec l'éducation de leurs enfants) leur préoccupation permanente, leur indéfectible lien: «Cher Maurice, je n'ai guère le temps de m'appliquer à mes lettres, ayant d'autres phrases à corriger.» écrit-elle. Il répond:

Je veux que tu puisses écrire et que tu aies du bon temps et que de nous deux sortent les vrais livres et les vrai enfants. ( M.C. juillet 1952)

Par lettres, dès la première, se partagent des sensations, des impressions, des rêves, des désirs, des lectures, des questions. S'y déploie un amour commun des paysages, de la vie, des mots aussi:

Tes descriptions du Volcan sont affolantes. Je t'envie d'avoir vu tant de choses. Merci de si bien me les décrire. Je suis allée un jour à Sierre et j'ai lu toutes tes lettres de Syracuse à l'Etna à ma famille rassemblée, y compris Papito. Ils écoutaient en silence. (C.B. 24 février 1954).

Corinna Bille excelle elle aussi dans les descriptions de paysages qu'elle habite, qu'elle traverse, dans la restitution vivante de rencontres pittoresques. A la fin de sa vie, les voyages initiés par son fils aîné qui prospecte en Côte d'Ivoire, lui font  découvrir un autre monde, si dépaysant qu'il fait apparaître des positions politiques peu exprimées auparavant autant que sa grande capacité à s'émerveiller. Elle reconnaît dans les paysages africains ce qu'elle aime dans le Valais, lieux et histoires:

J'ai beaucoup aimé ces villages et celui des tisserands par-dessus tout. Ça sentait Chandolin. [...] Mais ce dont je suis le plus fière [...] c'est d'avoir découvert un écrivain inconnu de 20 ans. [...] Ce Traoré Mouroulaye serait peut-être capable d'écrire son enfance (comme Camara Laye). [...] Oui, j'aime le peuple noir à cause de leur gaieté si proche de l'enfance, si proche de la mienne. (C.B Abidjan, 14 avril 1970)

Elle tisse aussi ses propos de nombreuses remarques colonialistes et racistes choquantes aujourd'hui d'autant plus que l'auto-censure contemporaine ne permettrait plus, même peut-être dans des lettres intimes, ce genre de débordements sans débat. Alors qu'ils avaient entre autres pour contemporains Suzanne et Aimé Césaire, Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre, Frantz Fanon, Stig Dagerman ou Nathalie Sarraute, comment était-il possible d'écrire comme Corinna Bille après avoir visité de grandes plantations sans question au bord des lèvres:

Deux enfants noirs viennent d'arriver pour jouer avec Aïka, mais surtout pour aller sur son vélo, dit sa mère. Moi je les appelle: ses deux petits esclaves. (C.B. Abidjan, 27 novembre 1975)

Comment est-il possible de s'écrier le 6 Août 1945 sans que le destinataire de la lettre s'en étonne et la mette devant des contradictions, fascination devant le Progrès et désir conservateur de préserver un mode de vie à l'ancienne dans une montagne préservée:

Formidable la bombe atomique. Nous sommes complètement surexcitées Miette et moi.
(C.B. Verbier nouvelle ère, août 45).

Il est vrai, comme le dit Jérôme Meizoz, directeur de cette magnifique édition conduite de concert avec Pierre-François Mettan, Céline Cerny, Fabrice Filliez et Marie-Laure König, dans un entretien éclairant avec Anne Pitteloud, que les hommes parlaient peu de politique et de la vie sociale avec les femmes. Mais d'aucunes demandaient à sortir de cet isolement et ont fait ce qu'il fallait pour y arriver. Il est très probable qu'ils parlaient de vive voix de leur pays puisqu'il est souvent fait allusion aux livres de Maurice Chappaz sur le Valais, qu'il s'agisse du pamphlet Les Maquereaux des cimes blanches (1976), réédité aussi par les éditions Zoé aujourd'hui, qui  fut un pavé dans la mare ou de Testament du Haut-Rhône (1954) dont Maurice Chappaz doutait auprès d'une Corinna Bille accordée et attentive:

jusqu'à quel point la cohésion de mes petites mosaïques sera forte et fera une seule méditation et non des feuillets? (Finges, 24 août 1952)

Reste que tous les propos qui composent ces lettres importent, et doivent tous être écoutés avec attention. Ils  deviennent «quelques mesures d'une époque», selon les mots si justes du poète Alexis Pelletier, en prenant le mot «mesure» dans tous les sens, sa signification musicale, sensible, et celle plus rationnelle qui soumet l'objet que cette correspondance est devenu à une observation systématique et réfléchie. Quarante ans de vie ainsi écrite donnent à entrer dans le vif d'une relation authentique, dans laquelle l'imagination joue le rôle d'un révélateur que chacun des deux compères fait résonner en retour à sa guise. L'acuité de leur perception, inscrite dans des lettres parfois banales en apparence, grandit aussi au fur et à mesure et c'est sûrement ce qui fait de cette correspondance un livre si poignant, si étonnant. Nous voyons naître des écrivains, grandir leur puissance littéraire, nous les voyons se stimuler mutuellement, se soutenir par une admiration réciproque. Le roman d'un amour et d'une vraie fidélité (à la personne plutôt qu'aux codes) se double d'une passion artistique, un amour essentiel des mots:

Miette et moi préparons en ce moment nos affaires qui contiennent pour toi le Grand Littré objet de nos désirs, un foulard, des oiseaux pour tes oreilles et deux livres encore (M.C. retour de Paris, mai 1946).

Car, comme l'écrit Corinna Bille:

[...] je redoute la Parole, je la crois capable de détruire et de déformer. Je me confie à l'Ecriture, qui est secrète et calme. (Chandolin, 12 juin 1942)