Le Jardin face à la France

Janine Massard

Le jardin face à la France est une forme de récit autobiographique, sans l’être totalement. Janine Massard nous fait sentir, avec force et émotion, la vie quotidienne, durant la dernière guerre mondiale, d’une petite ville suisse tranquille, Rolle. Et pourtant, la guerre est tout près, de «l’autre côté du lac». Proche d’un Henri Debluë (Et Saint-Gingolph brûlait), Janine Massard dresse le portrait d’un grand-père hors du commun, qui ouvre les yeux de sa petite fille sur les désastres du monde, tout en l’accueillant dans ce jardin qui restera un souvenir merveilleux dans l’esprit de l'enfant. Dans son roman, Janne Massard évoque aussi les «oubliés» de la prospérité suisse, ces travailleurs de la terre qui peinent à s’en sortir économiquement et sont prêts à tous les sacrifices pour y parvenir.

(Présentation du livre, Bernard Campiche éditeur)

Entretien avec Janine Massard

di Brigitte Steudler

Pubblicato il 28/10/2005

Dans votre dernier roman Le jardin face à la France vous revenez, Janine Massard, sur les lieux de votre enfance passée à Rolle. Vous y racontez le quotidien appréhendé par une petite fille, Gisèle, âgée de 4 ans en 1939, vivant seule avec sa mère et son grand-père dans une petite maison entourée d'un grand jardin, alors que sa sœur, gravement malade, est hospitalisée en ville et que son père garde les frontières.

De la restitution de ce passé constitué de moments en alternance joyeux et graves, drôles et tristes émerge la figure marquante du grand-père. Ce dernier, débordant d'affection pour sa petite-fille qui se trouve désemparée face aux tourments de sa mère, s'attache à lui faire découvrir le monde extérieur, ainsi que vous l'écrivez «Là où grand-père se trouvait, il se passait toujours quelque chose qui nous reliait au reste du monde»? Pouvez-vous expliciter la nature et la qualité de cette magnifique relation qui accompagne Gisèle tout au long de sa vie, et, qui a peut-être aussi existé pour vous?

J'aimerais tout d'abord préciser qu'il s'agit d'un roman. Je n'aurais pas eu l'audace de lui coller l'étiquette d'autobiographie, parce que j'ai dû faire un énorme travail de reconstitution, d'après des souvenirs qui s'étaient modifiés avec le temps. Disons que c'est un roman autofictionnel: je mets en scène les lieux de mon enfance et quelques personnages, je les ai restitués par la mémoire, forcément sélective, forcément peu digne de confiance et tout cela se mélange à l'imaginaire, qui est le propre de l'univers romanesque. Avec les années, le souvenir des personnes et des événements se modifie: ne survivent plus que des bribes qui prennent de l'ampleur ou disparaissent dans les profondeurs de la mémoire et du temps. La nature de la relation avec ce grand-père est faite de cela. Je me souviens de sa haute stature et surtout de cette ascendance huguenote qui l'habitait si fort et qui lui conférait une droiture assez raide d'ailleurs. L'intensité de cette relation ne m'a pas accompagnée toute ma vie, elle s'était même atténuée tandis que je vivais, tout simplement. Elle est revenue avec fracas lorsque, en peu de temps, j'ai perdu mon mari et ma fille aînée. Je me suis retrouvée sonnée, comme après une grande catastrophe, alors je me suis dit que je devais retrouver un souvenir lumineux et que j'irais le glaner au cœur de mon enfance. Il me semblait que ma propre survie était à ce prix. Et à force de m'entraîner, le personnage du grand-père est revenu. Mais le «je» de Gisèle est différent du mien. J'ai utilisé la première personne pour mieux adhérer à cette toile que j'avais la sensation de tisser en écrivant.

Avec le recul des années passées, comment interprétez-vous le fait que vous soyez arrivée à évoquer la personnalité de ce grand-père avec autant de précisions, restituant aussi bien ses opinions philosophiques, politiques, religieuses ou sociales alors que vous-même étiez si jeune?

Au départ, je n'imaginais pas faire un roman de quelque 200 pages. Je pensais plutôt à une nouvelle autour de la figure de ce grand-père. Pour parfaire ma culture personnelle, et peut-être aussi parce qu'on les a pas mal oubliés aujourd'hui, j'ai fait quelques recherches sur les huguenots, dont il se réclamait si fort et, à travers cela, j'ai retrouvé des choses qu'il m'avait dites: j'ai, par exemple, entendu parler du roi Henri IV bien avant de savoir que je vivais dans un Etat confédéral, j'ai entendu vanter les mérites des camisards avant de connaître l'existence des Valaisans, par exemple. Ceci m'a causé quelques problèmes d'identité: j'avais l'impression que j'appartenais à la France. Ensuite, j'ai eu l'idée d'aller consulter le journal que lisait ce grand-père, c'était «La Feuille d'Avis de Lausanne» et alors j'ai eu l'impression de lire un journal intime: toutes sortes d'événements dont je me souvenais avec précision y étaient relatés. Le passé est revenu avec plus d'acuité et parallèlement ma mère, très âgée et sourde, se mettait spontanément à me raconter des épisodes de cette époque, comme si, de son silence, elle percevait ce que je ne pouvais plus lui communiquer, c'est-à-dire que j'étais en train d'écrire ce livre. Elle me parlait de cette maison tellement humide qui nous aurait certainement tous menés à l'hôpital ou à la tombe si nous n'avions pas déménagé, elle liait les petits ennuis urinaires du grand âge à l'inconfort glacé des toilettes en hiver, alors que cela faisait plus d'un demi-siècle que nous avions quitté les lieux. Tous ces éléments jouaient le même rôle que les cailloux du Petit Poucet, ils me permettaient de me diriger sur les sentiers de la mémoire et j'ai avancé en tâtonnant pour tenter d'apercevoir ces lumières de l'enfance. Je découvrais le texte au fur et à mesure que je l'écrivais.

Dans un second temps, comment analysez-vous rétrospectivement cette relation par rapport à votre parcours d'écrivain en songeant notamment au fait que dans votre récit le grand-père est la première personne apprenant à lire à Gisèle, lui donnant par ce biais les moyens de découvrir le monde de l'écrit et de la connaissance ? Sans l'affection du grand-père portée à sa petite-fille et sans ce bagage essentiel de la lecture auriez-vous pu imaginer écrire pour elle ou pour vos proches ce récit empreint de poésie et de charme?

En ce qui concerne la lecture, ce grand-père avait fait des progrès par rapport aux anciens huguenots qui apprenaient à lire directement dans la Bible! Ce livre est sorti comme s'il était venu du fond de la terre. Une vérité était là, qui devait sortir. Je l'ai écrit entre cinq heures et neuf heures du matin, avec le lac à mes pieds. Et retrouvant les aubes sur le Léman, j'ai retrouvé les moments vécus, comme dans une autre vie, j'ai eu l'impression que ce livre m'était donné - ce qui n'est pas vraiment juste puisque j'ai fait tout un travail de recherches pour cela. Et puis, je l'ai dédié à ma fille, qui a dû, comme moi, apprendre à survivre à ce que nous avons traversé. J'avais des choses à lui dire sur la perte d'un enfant, de cela, on ne s'en remet jamais, de toute manière. Elle ressemble à Gisèle, elle a vu l'agonie de sa sœur. Dans les années évoquées, la tuberculose et toutes sortes de maladies infectieuses ravageaient les familles. Et je me souvenais avec précision d'une petite fille, très gravement atteinte dans sa santé, qui était décédée et que j'avais été voir dans son cercueil. Elle avait un ou deux ans de plus que moi.

Enfin, votre roman s'achève sur l'évocation d'une conversation tardive avec Maman Rose (la maman de la petite Gisèle, narratrice de ce récit), se remémorant les bienfaits apportés jadis par ces lieux (pots de confiture, tartes et clafoutis de cerises) oubliant comme d'un coup de baguette magique l'immensité des souffrances autrefois endurées …Disparues également les angoisses ayant dévasté son esprit et perturbé de façon forte leurs relations à toutes deux… C'est alors que songeant déjà au projet de ce livre naissant en elle, Gisèle glisse à l'oreille de sa mère «Ecrire c'est tisser le temps» Qu'entendez-vous par ces mots ou alors qu'avez-vous voulu exprimer?

Je me rends compte que le grand âge atténue bien des émotions, des sentiments. Les gens n'ont plus la même perception de la réalité. Beaucoup de choses s'effacent, s'atténuent, les grandes blessures se cicatrisent. Lorsque j'ai écrit «La petite monnaie des jours», qui était proche de l'autobiographie, ma mère m'a dit: «Tu as brodé, mais c'était bien ça!» Aujourd'hui, elle n'est plus en mesure de lire ce livre, mais elle dirait certainement la même chose. Si le verbe «tisser» s'est imposé, c'est à cause de tous les éléments que j'ai dû solliciter pour faire revivre ce passé. Yvette Z'Graggen, qui a beaucoup écrit sur cette période, et qui était alors une jeune femme puisqu'elle est née en 1920, m'a dit que j'avais très bien reconstitué cette époque où l'on disait sans dire, où l'on savait sans savoir… Il fallait faire attention à ce qu'on disait, des affiches rappelaient aux gens qu'ils devaient se taire parce que les murs avaient des oreilles, alors on parlait à mi-voix et ça restait dans la famille. Ecrire, c'est peut-être mettre des mots sur toutes ces choses qui nous paraissent si limpides avec le recul. C'est peut-être cela, «tisser le temps», je ne peux pas expliquer plus loin cette image, elle s'est imposée à moi, peut-être parce qu'il m'a semblé avoir écrit ce texte depuis le toit de cette ancienne maison! On a toujours de bonnes surprises avec l'écriture!