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Robert Walser

Le premier interlocuteur de Robert Walser fut son frère aîné, le peintre Karl Walser. Même dans les années 1920 à 1933, lorsque cesse leur complicité et leur collaboration, le dialogue avec la peinture reste pour l'écrivain une source d'inspiration essentielle. En témoignent les textes présentés dans ce volume. L'exactitude de la description importe moins, ici, que l'aventure d'une transposition: les tableaux, ou parfois leur reflet dans la mémoire, libèrent l'imaginaire, la réflexion et le style. Pensant à Fragonard ou à Delacroix, à Breugel ou à Anker, à Daumier, à Renoir ou à Beardsley, Walser entraîne le lecteur dans un jeu qui allie de façon inimitable l'insolence et l'admiration.

Entretien avec Marion Graf

di Anne Pitteloud

Pubblicato il 13/08/2006

Les premiers textes que vous avez traduits sont ceux du «territoire du crayon».

Oui. C'est une littérature expérimentale, très libre et moderne. Walser est à l'apogée de son écriture et fait montre de plus d'audace et de liberté dans ses textes au crayon que dans ses proses et poésies de l'époque berlinoise. Il ose des phrases interminables, invraisemblables, joue sur une logique non narrative. Il est proche du collage et de la libre association d'idées. Mais il ne s'agit pas d'une écriture automatique. Il y a un grand contrôle et une grande précision au niveau de la syntaxe. Tous les petits mots sont importants pour articuler sa pensée et sa réflexion. Quand on traduit, il faut être attentif à tous les détails du texte, enregistrer le rythme de la moindre virgule. Quand ma traduction est flottante, je sais qu'il faut que je revienne vers l'allemand, par rapport auquel on ne peut se permettre aucun écart.

Quelles sont les difficultés que vous avez rencontrées?

Walser fait un usage très construit du dialecte, qui introduit une polyphonie dans les textes. Il y prend différents rôles, dont, parfois, celui du traducteur qui explique le sens de telle expression dialectale. Son style a des aspects parfois enfantins: il choisit des adjectifs très plats. Quand il les juxtapose, on aurait envie de transformer leur platitude en quelque chose de pittoresque mais il impose cette sorte de gentillesse, qui crée une certaine naïveté.

Je me suis aventurée dans la traduction des poèmes, qui est en projet aux éditions Zoé. Souvent, quand on traduit de la poésie, on est appelé à renoncer à la contrainte des rimes pour ne pas écrire des vers un peu forcés. Chez Walser, il faut revendiquer cet aspect «vers de mirliton». Il est soucieux de la rime, avec une maladresse voulue. C'est amusant, un jeu, vrai défi. On essaie de se glisser dans l'attitude de Walser qui attrape ses rimes, et de garder le côté maladroit.

Qu'est-ce que la traduction, pour vous?

C'est une forme de lecture avec d'autres moyens que ceux de l'histoire de la littérature. On essaie de rendre compte des différentes dimensions du texte, telles qu'on les perçoit. Chaque traducteur travaille avec sa sensibilité, mais aussi avec sa relation à la langue. Si je recommençais à traduire certains textes, cela donnerait sans doute quelque chose de différent. Ça n'est jamais fini! La traduction est aussi une sorte de jeu de rôles. On s'identifie à l'écrivain, au code qu'il a choisi, au rôle qu'il endosse. On se met dans sa peau.

Vous vous déguisez, comme le fait Walser dans «Vie de poète»...

Oui, Walser décline ici une imagerie du déguisement qui crée une connivence pour son traducteur. Il s'affuble de divers costumes et poursuit un questionnement sur l'extravagance. Le poète est un marginal, mais doit-il montrer son extravagance dans sa manière de s'habiller, ou doit-elle appartenir à son texte uniquement? Il est partagé entre une éthique des marges, de la liberté, et une envie d'être accepté par la société, voire de servir - il a été laquais et homme à tout faire. Dans «Vie de poète», il se déguise en poète romantique, raconte des histoires de manière linéaire, et fait référence à un poète qui change tout le temps d'identité...