Confidences

Max Lobe

Max Lobe est retourné chez lui. Il est allé dans la forêt camerounaise rencontrer Ma Maliga pour qu’elle lui raconte ce qu’elle sait du mouvement de l’indépendance au Cameroun et de son leader Ruben Um Nyobè. Le roman est le récit de Ma Maliga, femme vive et espiègle malgré son âge bien avancé, volubile, généreuse, digressive, dotée d’un bon sens stupéfiant. En racontant, elle n’oublie pas de boire, et de faire boire son interlocuteur. C’est donc avec un mélange de légère ivresse, en tout cas une grande allégresse, et de profonde gravité, que le lecteur découvre l’histoire de l’indépendance du Cameroun et sa guerre cachée.

(Présentation du roman, éditions Zoé)

«Cette histoire, mon histoire?»

di Romain Buffat

Pubblicato il 01/03/2016

Troisième ouvrage de Max Lobe paru aux éditions Zoé après 39 rue de Berne et La Trinité bantoue, Confidences emmène le lecteur au Cameroun, terre natale de l’auteur. Après deux romans dont l’intrigue se déroulait en Suisse, «il était temps de retourner vers cette terre mal connue. Surtout vers cette histoire récente, si peu abordée, voire gommée» (p. 9), écrit Max Lobe dès les premières pages. Confidences mêle deux récits: celui de Max Lobe retourné au pays et celui de Mâ Maliga, une vieille femme témoin du mouvement d’indépendance du Cameroun emmené par son leader Um Nyobè dans les années 50-60.

Le récit de Mâ Maliga commence «doucement-doucement», comme si elle cherchait à éviter le sujet. Elle enchaîne alors les digressions, et le lecteur se perd dans une forêt de phrases touffues, dans la récurrence d’expressions inconnues (Wuyé! Ekiééé!), comme il se perdrait sans doute dans la forêt camerounaise. Peu à peu, le vin de palme aidant, Mâ Maliga replonge dans ces souvenirs plus ou moins nets et conte maints épisodes qu’il serait impossible de recenser ici. Ce qui est intéressant, c’est le dispositif de narration qui ne cesse de mettre à distance ce qui est raconté. On peut se demander quelle part de vérité parvient intacte jusqu’au lecteur, sachant que Max Lobe témoigne par écrit (dans une forme proche du roman) du témoignage oral teinté d’ivresse, d’oublis et de doutes de Mâ Maliga. Et pourtant, malgré cette superposition de couches, malgré tous les filtres par lesquels passe cette histoire oubliée, il semble que le récit ne mente jamais; il garde toute sa force de vérité, porté par une langue constamment enjouée qui ne retient jamais son emballement. Même pour raconter les évènements les plus atroces, la langue de l’auteur (ou de Mâ Maliga) tient la ligne qui est la sienne:

Ils tiraient taratata! taratata! avec leurs longues mitraillettes. Les gens tombaient les uns après les autres, les uns sur les autres. Comme ça comme des moustiques. Ah, mon fils, je te jure que les moustiques de Song-Mpeck meurent encore plus dignement, eux! Wuyé! Là, c’était la vraie sauvagerie. La barbarie. La boucherie. Le massacre. Des bouts de chair ensanglantés partout. Les forces coloniales tiraient sur tout le monde. Les vraies balles. Les vraies balles de la vraie guerre. (p. 50)

Thématiquement, Confidences se situe dans le prolongement des deux romans précédents de Max Lobe. S’il a changé de décor et d’ambition, l’auteur poursuit certains de ses questionnements et de ses sujets privilégiés; la figure de la mère, par exemple. Figure de la mère qui avait fait venir en Suisse le héros de 39 rue de Berne; dans La Trinité bantoue, c’est le protagoniste qui faisait venir sa mère en Suisse; dans Confidences, c’est le personnage de l’auteur qui va à la rencontre de celle qui tient le rôle de la mère. Mâ Maliga n’est pas la mère de Max Lobe, mais ne cesse de l’appeler «mon fils». La mère est à entendre ici au sens où elle est capable de transmettre l’histoire des origines de tout un peuple. Enfin, la figure de la mère cristallise autour d’elle les autres interrogations qui jalonnent les livres de Max Lobe: la mémoire, la relation entre les différentes générations et le rapport au pays natal.
Confidences est un livre de l’entre-deux. Entre témoignage et roman, entre tradition orale et écrite, entre le Cameroun et la Suisse, entre la voix de Mâ Maliga, profuse, colorée et imagée et celle, plus sèche, aphoristique parfois, de Max Lobe qui interroge la situation actuelle du Cameroun et qui se demande ce que c’est que d’être un Camerounais résidant en Suisse, quand on ne sait que trop peu de choses sur son pays d’origine:

Je pense aux raisons qui m’ont poussé à faire ce voyage au pays.
Je pense à toutes mes craintes surmontées.
Je pense à ces conférences organisées en l’honneur de Um Nyobè, à Genève.
Et de Felix Moumié, son camarade rebelle, exilé en Suisse et empoisonné au thallium en 1960 par les services secrets français à Genève.
Pourquoi suis-je venu jusqu’ici ? Cette histoire, mon histoire ? Pourquoi suis-je venu jusqu’ici ? (p. 275)

La construction du livre elle-même témoigne de cet entre-deux. Le lecteur n’a jamais accès aux réponses du personnage de Max Lobe lorsqu’il est interpellé par Mâ Maliga, comme s’il ne savait pas quelle était exactement sa place dans l’histoire du Cameroun. Même si les voix de Mâ Maliga et de Max Lobe diffèrent et sont séparées par les chapitres, le livre parvient, dans les dernières à pages, à les réunir lorsqu’ils se retrouvent tous deux autour de la tombe de Um Nyobè.

Max Lobe signe peut-être ici son livre le plus important, par sa structure, sa taille et parce qu’il se présente tant comme un objet littéraire que comme un document historique. Enfin, ce livre formule discrètement le souhait que Français et Camerounais fassent un sérieux travail de mémoire.