Quelle éthique pour la littérature?

Antonio Rodriguez

Appels au meurtre et à la haine, apologie de la pédophilie, propos racistes ou sexistes, quelles sont les limites de la liberté d'expression en littérature? Le style et la fiction autorisent-ils toutes les transgressions? De Flaubert à Houellebecq, les controverses sont-elles vraiment différentes? Que ce soit d'un point de vue théorique, déontologique ou pratique, il s'agit de comprendre quand et comment débute la censure dans une société démocratique qui défend l'autonomie littéraire. Plus qu'un simple état des lieux, ce livre dépasse l'aspect normatif de la morale pour interroger également les apports de la littérature à l'éthique. Il permet de trouver, à partir des textes littéraires eux-mêmes, les ressources pour proposer de nouvelles formes d'éthique, parfois provocantes, mais toujours nécessaires. Marc Atallah, Pascale Cassuto-Roux, Raphaël Célis, Danielle Chaperon, Daniel Cornu, Jean Kaempfer, Lucie Kaennel, Daniel Lance, Denis Müller, Paul Otchakovsky-Laurens, Florence Quinche, Antonio Rodriguez, Daniel de Roulet, Patrick Stoudmann.

Recensione

di Françoise Delorme

Pubblicato il 20/09/2007

«Les gens qui s'inquiètent d'une lecture forcée, qui ont peur d'aller trop loin, craignent, de manière typique, de commencer. Ils craignent la lecture en tant que telle, comme s'ils avaient peur que les textes ne veuillent dire des choses, et de surcroît ne veuillent en dire plus que vous n'en savez. C'est donc une peur du réel. [...]Pourtant, mon expérience m'apprend que pour la plupart des textes, comme pour la plupart des vies, il n'y a pas excès mais défaut de lecture. ( À la recherche du bonheur / Stanley Cavell, cité par Sandra Laugier dans Ethique, littérature et vie humaine , PUF, 2007)»

Je venais de finir Ethique, littérature et vie humaine, édition d'un colloque de philosophie passionnant conduit par la philosophe Sandra Laugier qui m'avait bouleversée, lorsqu'il m'a été proposé de rendre compte d'un livre lui aussi récemment paru: Quelle éthique pour la littérature? , dirigé par Florence Quinche et Antonio Rodriguez. Beaucoup de livres paraissent sur la relation problématique entre l'une et l'autre dans le cadre d'un questionnement éthique plus global qui taraude la société aujourd'hui: comment agir et comment mener une vie juste? Plus spécifiquement, éthique et littérature entretiennent depuis longtemps, depuis toujours, des rapports dont les tensions sont génératrices de la vie même de la société. C'est du moins le propos de ce livre.

À la première lecture, j'ai été très déroutée par le choix d'une interdisciplinarité très large qui m'a semblé un peu trop hétérogène, pas assez cohérente. Puis, en approfondissant, je me suis aperçue qu'au contraire le choix des intervenants était particulièrement pertinent. La progression de leurs apparitions successives, très sensée, créait un réel espace public liant réflexions philosophiques et littéraires, encadrements juridiques, pratiques de diffusion et de critique, auxquels s'ajoute en guise de conclusion probante un petit texte de fiction qui relance la problématique à l'intérieur de ce monde commun.

L'introduction, qui reprend son mouvement général et offre une approche claire des différentes contributions, est remarquable. J'y ai beaucoup puisé pour la composition de cet article.

La force du style

Antonio Rodriguez, un des deux organisateurs de ce colloque, professeur de littérature française à l'Université de Lausanne, ouvre le premier chapitre «Littérature et philosophie». Il s'interroge, à travers des oeuvres de Flaubert, Baudelaire et Mallarmé, sur la portée de l'invention du style, en faisant apparaître que le XIXème siècle est déjà habité par les mêmes enjeux éthiques qui traversent les conceptions littéraires du XXème siècle — comme celle de Bernard Noël qui, lui, tente de récuser le style comme une norme bourgeoise. Les uns et les autres s'accordent pour donner à la littérature une mission exploratoire.

Le style crée une sorte de médiation qui permet l'unité d'une œuvre, et porte le lecteur à prendre une distance, celle-ci pouvant même devenir critique: «L'acte de volonté lié au style provoque deux résultats principaux [...] Le premier est celui de l'unité d'ensemble et de la composition du texte qui prend totalement le lecteur et l'empêche de procéder à des découpages de l'oeuvre. [...]. Le second résultat est celui d'un épaississement des réseaux de signifiance du texte. Une forme «d'opacité» apparaît [...] qui détourne le lecteur d'une lecture immédiate et linéaire.» Le jugement moral habituel ainsi suspendu dans un «espace littéraire» est susceptible dès lors d'être interrogé autrement, voire transformé.

L' éthique du désaccord

Jean Kaempfer, professeur de littérature française à l'Université de Lausanne, propose de nommer «éthique du désaccord» les rapports conflictuels entre les intentions moralisatrices d'un auteur ou d'une civilisation et le surgissement des puissances du moi-plaisir, des pulsions individuelles. L'exemple littéraire est ici La femme de trente ans d'Honoré de Balzac. L'oeuvre littéraire échappe au processus mortifère (Thanatos) et civilisateur (Eros) en nous ramenant irrémédiablement au singulier et au multiple, au disparate, leur garantissant une forme de liberté. Mais, dirais-je, en avançant sur ce chemin, le roman est peut-être le lieu où Eros et Thanatos collaborent autant qu'ils s'opposent. Et comme le métabolisme permet la vie, cette lutte créatrice rendue visible ouvrirait des possibles pour celui qui lit, interprète les textes et médite son propre cheminement à leur lumière.

Pascale Cassuto-Roux, enseignante à l'université de Paris III Sorbonne Nouvelle, s'interroge avec justesse sur la responsabilité de l'écrivain dans un contexte particulier, celui des appels au meurtre du surréalisme. Elle dénoue la complexité de ce phénomène littéraire en distinguant la «visée du texte» de l'intention de l'auteur. Ce qui ne suffit pas à aplanir les difficultés, mais permet de poursuivre la réflexion sur les relations entre politique et esthétique. Ici, la plupart des questions restent ouvertes tant il est difficile de mesurer la portée réelle des mots. Cependant: Si la vertu de la démocratie est d'être fondée sur le débat, alors on devrait pouvoir tout dire: toute parole, surtout si elle est d'excès, rencontre sur la scène publique une parole contradictoire. Du moins, il devrait en être ainsi et c'est alors la responsabilité du lecteur qui peut, qui doit pouvoir proposer l'autre versant du dialogue, voire de la confrontation.

Une morale de l'amour

Daniel Lance, enseignant à l'Université de Nice et spécialiste entre autres de Jean Genet, considère cet écrivain comme un moraliste, car il remet en cause la morale conventionnelle par le biais d'une morale inversée qui, en tordant les contours habituels du bien et du mal, perturbe les repères du lecteur, l'incitant ainsi à réfléchir, à découvrir l'humanité de tout homme, lui dévoilant une morale de l'amour universel. Cette approche lève en moi quelques réserves. Sans nier la force littéraire réelle de l'oeuvre de Jean Genet, il ne me semble pas qu'une inversion de la morale habituelle suffise à perturber l'ordre des choses. En tout cas, elle le bouscule moins que la simple instauration d'un monde romanesque cohérent et complexe qui génère une riche mêlée de contradictions; elle perturbe les notions même de bien et de mal sans annuler la nécessité d'inventer leurs limites, ce qui est peut-être une des tâches de la littérature.

L'œuvre, garante ou non de la possibilité de juger

Justement, Raphaël Celis, professeur de littérature française à l'Université de Lausanne, s'interroge sur l'oeuvre de Michel Houellebecq. Il revient sur les difficultés que chaque lecteur éprouve dans ce cas à distinguer l'auteur et le narrateur. Par là, il rejoint le questionnement sur le style d'Antonio Rodriguez, les problèmes de distinction entre fiction et réalité évoqués par Pascale Cassuto-Roux et l'approche de la littérature comme surgissement des pulsions archaïques et libératrices par Jean Kaempfer. Il conclut que l'oeuvre de Michel Houellebecq manque de profondeur littéraire et n'ouvre peut-être pas l'espace nécessaire à un véritable questionnement, à un véritable suspens du jugement qui ouvre le jeu nécessaire à sa réinvention.

J'ai regretté, à ce moment, que ne nous soient pas données aussi les réactions du public, s'il y en eût, car elles auraient peut-être encore plus fait apparaître ce qui caractérise par nature l'espace public qu'ouvre la littérature pour que se déploient des questions de société très diverses, essentielles.

La littérature comme décentrement

Mais c'est précisément cela que développe très bien Florence Quinche, philosophe enseignant la littérature française à Lausanne et co-organisatrice de ce colloque. Son intervention, présentée au centre du livre, relie toutes les contributions autour d'une interrogation sur les fonctions communicationnelles de la littérature. Elle propose de définir les oeuvres littéraires essentiellement comme des mondes de significations et de fiction, plutôt que comme de simples descriptions référentielles. Mais comme ces oeuvres de fiction entretiennent un rapport singulier au réel, ces ««alternatives sémantiques» [...] développeraient les capacités critiques, évaluatives et imaginatives des lecteurs.» Elle avance, à juste titre je crois, que «la littérature serait ainsi partie prenante d'une éducation fondamentale à la réflexion éthique, notamment par sa capacité à générer des questions, mais aussi par son aptitude à inciter au décentrement.»

L'acte de monstration

La deuxième partie du livre «Aux marges de la littérature» propose d'autres points de vue nés de formes particulières: spectacles théâtraux, littérature religieuse, littérature de science-fiction.

Danielle Chaperon, professeur de littérature à l'université française de Lausanne, explore ainsi la notion de monstration qui permet de distinguer la spécificité propre au théâtre du mode narratif littéraire. L'espace théâtral engage en effet des êtres humains réels, des actes. La présence courante aujourd'hui d'handicapés, parfois sévères, si elle rappelle la fascination spectaculaire que leur saisissante altérité a toujours suscitée, pose aussi le problème suivant: le comédien n'est pas seulement un monstre, c'est-à-dire celui que l'on montre: il est aussi celui qui montre. Que devient la responsabilité de celui qui ne sait pas qu'il montre? Jusqu'où peut-on aller dans la monstration de handicaps sans mettre en jeu la dignité des êtres, et, surtout, me semble-t-il, jusqu'où peut-on aller sans détruire l'efficacité cathartique et troublante de la fiction?

La littérature religieuse

Denis Müller, professeur d'éthique à la faculté de théologie et des sciences de la religion de l'Université de Lausanne, s'intéresse à l'influence ambivalente de la religion sur la littérature, influence à la fois répressive et créatrice. La force créatrice de la littérature sait résister aux rigidités de la religion et de la morale. Cette liberté créatrice et pourvoyeuse de divers - et par là d'un universel travaillé par ses contradictions — existe déjà dans les Evangiles eux-mêmes, exposant plusieurs points de vue sur une même proposition. La complexité d'un texte comme Paradis perdu de Milton, sorte d'oxymore généralisé, obligerait le lecteur, d'après Denis Müller, à une attention plus assidue, plus imaginative, qui permettrait de questionner à nouveau les notions de bien et de mal, de créer une transcendance qui permettrait au tragique de féconder le réel.

L'autodafé, atteinte à l'humain

Lucie Kaennel, assistante en théologie systématique et en judaïsme à la faculté de théologie de Lausanne, s'interroge sur la présence résurgente des autodafés dans l'histoire, qu'ils soient réels (Berlin, 10 mai 1933) ou fictionnels (Ray Bradbury, Elias Canetti), voire mythiques (Le Livre brûlé de Nahman de Bratslav). Il s'agit pour elle d'essayer de comprendre le rapport que les hommes entretiennent avec les livres et le désir de leur destruction qui revient à porter atteinte à l'humanité dans ce qu'elle a de plus constitutif. Elle poursuit une réflexion passionnante, parfois paradoxale sur les tensions entre tradition et la modernité.

Un présent éclairé par un futur fictif

Marc Atallah, doctorant en Lettres à l'Université de Lausanne, attribue au genre de la science-fiction un rôle subversif. Il la suppose efficace face à l'aliénation technoscientifique pour questionner l'idée d'humanité, pour pointer les menaces qui pèsent sur elle. L'exemple qu'il donne est sidérant. Dans Nouvelle vie de Pierre Bordage, une personne finit par vendre la vie de ses parents, car eux-mêmes avaient hypothéqué sa vie sans mesurer la portée de leur geste, sans autre forme de procès. Nous voilà confrontés à des problèmes économiques, politiques. Au fur et à mesure que le lecteur apprivoise les réflexions de ce livre, et sûrement parce qu'il est interdisciplinaire, des questions purement littéraires et éthiques se dédoublent en des questions d'organisation de la société.

La troisième partie, Déontologies professionnelles, nous fait entrer dans le vif du sujet., mais là aussi en diversifiant largement les approches.

Le regard d'un juriste

L'arsenal juridique garantissant les libertés publiques, c'est ce dont nous entretient Patrick Soudmann, avocat au barreau Vaudois et chargé de cours en droit constitutionnel à l'Université de Lausanne. Corédacteur du commentaire du Code pénal suisse, il nous guide dans les dispositions du code pénal et du code civil qui peuvent s'appliquer aux produits d'imprimerie. Sa présentation, claire et détaillée, soulève vite des questions fondamentales. Tout dépend de notions toujours à négocier longuement et âprement, comme celle de «lordre public» par exemple. Le rôle de l'Etat, des juges, est toujours à interroger dans une démocratie. En matière de liberté d'expression et de respect de la dignité des personnes, les questions sont difficiles à résoudre et chaque solution juridique se révèle un fragile équilibre.

La responsabilité du critique

Daniel Cornu, trente ans journaliste, ancien directeur du centre de formation de journalisme et de communication à l'Université de Lausanne, est très préoccupé par les questions touchant à l'éthique du journalisme et des médias. La responsabilité du critique est spécifique. C'est un passeur. Il produit un discours sur les oeuvres et c'est dans cette distance singulière que se glissent des problèmes éthiques. Le critique doit maintenir et garder perceptible une distance entre le contenu de l'oeuvre et le commentaire ou la critique qu'il en fait, ce qui rappelle que le lecteur doit peut-être en faire autant. Au fond, cette distance qui permet le décentrement de la pensée se répand comme une loi hologrammatique: l'auteur, puis le critique, puis le lecteur en jouent pour penser, découvrir, inventer le monde humain. Elle ouvre le chemin pour la constitution d'un réel espace public. «La critique littéraire anticipe sur la critique politique. Elle donne à la société civile qui s'affirme les moyens de résister à la fois à l'entreprise de l'état et à la tentation de repli sur la sphère privée – tentation que cherchent à faire naître jusqu'à nos jours tous les pouvoirs autoritaires.»

L'expérience de l'éditeur

Paul Otchakovsky-Laurens, éditeur français, apporte la vérité d'une expérience solide en matière de difficultés éthiques et juridiques en définissant d'abord rapidement les spécificités du droit français. Exigeant, il publie des écrivains comme Bernard Noël, Frédéric Boyer, Michèle Grangaud ou Liliane Giraudon.Il lui est en outre arrivé de subir des procès en diffamation, qui relancent le débat sur la distinction auteur-narrateur et rendent perceptibles à nouveau les liens complexes que la littérature noue avec le monde humain et son organisation. Il insiste lui aussi sur la nécessité de la liberté d'expression que l'éditeur se doit particulièrement de défendre. Comme le pense aussi Jérôme Lindon, directeur des éditions de minuit, toute parole doit être libre, même celle d'adversaires redoutables. D'après Paul Otchakovsky-Laurens, «nous avons suffisamment de garde-fous, de règles, de lois, un système judiciaire, un débat démocratique pour que tout puisse être publié.» Si l'encadrement juridique est largement suffisant, il est cependant possible de se demander si le débat démocratique, lui, ne s'est pas enlisé aujourd'hui dans une critique molle, parfois sans exigence ni esthétique, ni intellectuelle, ni même morale, simplement descriptive et souvent complaisante pour avoir voulu reconduire sans cesse un consensus sans contradictions vivifiantes, renouvelantes.

L'écrivain écrit

Daniel de Roulet, écrivain, qui avait subi justement une critique morale non-distanciée violente et imprévue, à la sortie de son livre Un dimanche à la montagne, propose ici un texte qui semble correspondre à la définition qu'il fait du reportage littéraire: reportage, car celui qui l'écrit est allé sur place recueillir les informations [...]. Littéraire, car les faits rapportés sont présentés en interrogeant chaque mot [...] qui pourrait révéler une faille dans le sens. Des textes construits comme des romans, mais sans fiction. Ne connaissant pas moi-même Niklaus Meienberg et n'ayant pas eu connaissance de la polémique autour d 'Un dimanche à la montagne , j'ai d'abord cru à une pure fiction: le narrateur, devenu en quelque sorte anonyme (l'écrivain helvétique D) se dédouble en un journaliste rigoureux, forcé par une critique sauvage et sans talent à une sorte de folie, acculé à vivre une immense solitude, réduit au silence et poussé au suicide après avoir tenté de développer un style puissant à travers des enquêtes inoubliables et troublantes. La fin de ce texte, ironique, réfléchit ce dédoublement à l'infini : de l'écrivain au narrateur, du narrateur au critique, du critique au lecteur. Elle présente une morale qu'il est impossible de poser à plat en l'analysant simplement et qui me pose des problèmes redoutables, qui se ramifient à nouveau pour remonter dans toutes les interventions précédentes et les perturber encore.

La conclusion du texte, la conclusion du livre

Je ne résiste pas au plaisir de citer cette fin, qui est aussi celle du livre:

Dans le foyer d'un théâtre zürichois où l'auteur D. vient de terminer la lecture d'extraits de son dernier livre, la conversation avec le critique littéraire revient à son point de départ :
- Mais enfin, Mr D, vous n'êtes pas Meienberg.
- Vous avez raison, il a trop mal fini.
- Mais moi je pense...
- Vous, vous n'en valez pas la peine.
- Pas la peine ?
- Je ne vous ferai pas le plaisir de me suicider.
Le dos courbé, le critique s'en va en marmonnant juste assez fort pour qu'on ne l'entende pas :
- C'est bien ce que je pensais, ce type n'est pas Meienberg.

Cette fin invite à au moins deux interprétations contradictoires qui donnent raison autant à l'écrivain qu'au critique: l'une consiste à penser que l'écrivain a réussi à se protéger et à protéger son œuvre, mais il le fait au risque de mépriser son adversaire et en n'entrant pas en relation avec lui. L'autre donne le loisir d'imaginer que D — à l'instar de l'Ecrivain du Stalker de Tarkovski — se trompe, en ne jouant pas sa vie même dans son oeuvre. Ainsi, il ne réussit pas à créer un contexte universel et égalitaire, seul espace où peut se jouer le débat — qu'il soit littéraire ou politique, c'est-à-dire le débat démocratique.

En guise de conclusion du livre dans son ensemble, ce violent réquisitoire contre la sourde oreille que la société oppose souvent à la force déstabilisante de la littérature fait apparaître aussi que la vérité, comme le montre magistralement Nathalie Sarraute dans sa pièce Le Mensonge, est autant le contraire de la convention que du mensonge, ce que donne à voir toute fiction littéraire digne de ce nom.

Conclusion

Comme le dit Florence Quinche, dont il faut admirer l'immense travail de mise en résonances de ces diverses approches, loin d'être une évasion dans l'imaginaire, le processus de déréalisation qu'opère l'obscurcissement référentiel nous conduit précisément à penser nos choix selon des points de vue différents à partir d'exemples de fiction, à repenser dans notre existence le sens de nos choix et leurs conséquences. L'imaginaire touche alors intimement au réel [...] Il en va de même avec de nombreuses oeuvres qui, nous projetant dans un univers intemporel, nous posent des questions qui n'ont pas d'âge, mettent en scène des situations possibles pour tout homme et pour toute époque. D'où l'importance du point d'interrogation, de la question du titre. La littérature ne peut se séparer de l'éthique sans se dissoudre dans une atemporalité et une atopie proprement terrifiantes. Il convient plutôt de dénouer et de renouer éthique et littérature sans cesse en fonction de ce qu'elles changent et de ce qui les change.

Quelle éthique pour la littérature ? me semble, par son interdisciplinarité féconde, aussi important que le livre que je venais de refermer Ethique, littérature et vie humaine. Il intègre en premier lieu la littérature dans le débat démocratique (donc politique), sans exclure, bien au contraire, le débat intérieur, plus directement moral. Il affirme finalement que la littérature serait réellement partie prenante de l'invention de l'espace commun permettant ces débats publics et intimes. Il faut souhaiter que ce livre convaincant trouve une large audience et soulève des débats passionnés.