Mourir et puis sauter sur son cheval

David Bosc

Daily Express, 4 septembre  1945: «Personne ne sait encore pourquoi Sonia A., une artiste espagnole de 23 ans, a chuté mortellement de 80 pieds sur le pavé de Queensway, Bayswater. Hier matin, elle a passé un appel téléphonique depuis l’immeuble. Quelques minutes plus tard, elle gisait nue et mourante
dans la rue.»

Quand on a vécu son enfance dans une absolue liberté et que l’entrée dans l’âge adulte ne s’est assortie d’aucun harnais, d’aucune obligation ni désir de servir, de consacrer les bonnes heures du jour au travail, aux soins des enfants ou des animaux, alors la faim de liberté se déplace, elle mute, elle trouve aussitôt d’autres murs à quoi se heurter, d’autres insuffisances : la société, bien sûr, la liberté qu’on n’a pas d’y faire ceci, d’y être cela, mais aussi la limitation du corps et la limitation de l’esprit. Poursuivant un désir à quoi rien ne saurait répondre, Sonia amorce un envol qui n’aura pas de fin.

(Présentation du roman, éditions Verdier)

Recensione

di Nathalie Garbely

Pubblicato il 23/03/2016

Mourir et puis sauter sur son cheval, le nouveau récit de David Bosc s’ouvre par une envolée. La scène est lyrique, sensuelle et désirante, délirante aussi. Elle débute avec le souffle d’une fille, une chaleur qui monte, un feu tout intérieur. Prise dans cette flambée, la jeune fille relève ses cheveux, son jupon, se dénude. C’est dans le regard que porte le concierge sur ce qui se passe dans le hall de son immeuble que les lecteurs prennent la mesure de l’incongruité du geste. S’ensuit l’ascension virevoltante de cette fille aux cheveux flamboyants, course dansée dans la cage d’escalier jusqu’au dernier étage, où elle frappe contre une porte que lui ouvre un «gros homme au visage large», son père, à qui elle adresse des mots désordonnés. «Elle dit que nous ferons avec les oiseaux une race d’immortels». La fille traverse l’appartement et l’homme se fige, comme le récit, dans un geste suspendu.
La vigueur de cette ouverture tient à la langue de l’écrivain qui réussit à transcrire dans ses mots, dans le rythme de ses phrases qui s’allongent par appositions, qui se répondent par répétitions, le souffle haletant de cette fille. Les deux pages, en italique, invitent les lecteurs à porter un regard double sur ce personnage, à la fois du dehors et du dedans, un premier regard qui ne saurait saisir cette fille, ni la retenir.

Dans les pages suivantes, qui se lisent encore comme l’ouverture de ce livre, on apprend que ce jour-là, cette «fille», une artiste-peintre de 23 ans prénommée Sonia, s’est défenestrée. Le décor est planté par petites touches, à travers la description des gestes de son père, Luis A., «ancien ambassadeur de la République espagnole». Celui-ci pénètre dans l’atelier de Sonia à Bedford Gardens, dont les vitres ont été soufflées par les bombes. Ainsi, au détour d’un détail puis d’un autre, les lecteurs comprennent que le drame s’est déroulé dans le Londres bombardé de 1945. Cet atelier laissé en plan est décrit à travers des listes, des énumérations des outils de peintre allongées par un écrivain magnifiquement sensible à la matière et à la couleur, qui excelle à saisir les détails d’une pièce comme d’un geste. Le père chagriné, lui, s’avère bien peu capable d’y voir, aveuglé.

   Il s’est laissé tomber parmi les fers tordus, les blocs de pierre disjoints d’où jaillit la nation des graminées. Sur l’autre rive, la lumière du couchant s’emparait de la poussière folle. Sensation d’avoir eu les poumons arrachés. Les larmes ruisselaient sur son visage, ruisselaient sur les murs d’une citerne fendue. Elle était là, dans la lumière, dans la poussière, dans le vent qui relevait doucement le paysage.
   Et la nuit tomba.

Luis A. – et avec lui les lecteurs –, lit ensuite deux articles de journaux rendant compte de l’événement, rapportant la conclusion du procès intenté à la défunte: «suicide en état de déséquilibre mental». La confrontation de ces deux articles, de même que le jeu de regards entre Luis et les personnages qu’il rencontre contrecarre toute tentative d’explication unique. Luis A. ouvre également le carnet de sa fille que lui amène la police. Il s’agit de feuilles disparates réunies dans la reliure récupérée d’un ouvrage sur les oiseaux: des dessins, des notes poétiques, peut-être des récits de rêves. «Tout cela était sans ordre, mais on devinait le mouvement». Se souvenant que sa fille avait l’habitude de crayonner dans les marges de livres, il retournera à l’atelier. Il y trouvera entre les lignes d’un roman de gare français, sur des dizaines de pages, des notes.

C’est alors que commence «le journal de Sonia», titre donné à la suite du livre, qui en est aussi la plus conséquente. Il apparaît retranscrit par un éditeur. On y retrouve les signes de ponctuation caractéristiques du genre de la retranscription de manuscrit, tels que les parenthèses carrées marquant une incertitude ou une difficulté de lecture. Le jeu, qui rappelle les fictives adresses aux lecteurs des romans classiques, produit régulièrement un effet de distance, invitant à une lecture nuancée.

Dans ces paragraphes descriptifs, réflexifs ou narratifs, on lit le portrait de la jeune femme qui flirte avec la folie, mais également le tableau d’une époque. On y croise des figures célèbres. Les références, nombreuses, sont plus ou moins explicites. Inutile sans doute, pour apprécier ce texte, de connaître le détail des thèses sur la pulsion de Sigmund Freud que Sonia lit «avec appétit et agacement», les textes de Büchner et de Nietzsche, la Bible, les expérimentations pédagogiques d’Alexander Neill à Summerhill, la peinture de Lucian Freud (petit-fils du psychiatre) et de Jérôme Bosch. Toutes ces références sont au service d’une interrogation qui traverse le livre: comment vivre pleinement libre?, comment composer à l’âge adulte – surtout «si l’on a vécu son enfance dans une absolue liberté» – avec les limitations et les «insuffisantes» qu’imposent «la société, bien sûr, […] mais aussi la limitation du corps et la limitation de l’esprit»?

Le texte avance par touches insistantes. Reviennent encore et encore, croisés dans de multiples variations, comme des nuées d’oiseaux dont la forme se recompose à mesure qu’elles avancent, les thèmes du désir et de la jouissance, de l’émancipation physique et politique des femmes, de la sauvagerie, de la création, de la reproduction, du cancer, de l’industrialisation, des liens entre individu et espèce, du lien entre les espèces, les humains, les unicellulaires, les sangsues, les oiseaux. Dans la description que fait Sonia des textes qu’elle aime, on reconnaît son propre journal:

Je préfère [aux romans ficelés] le bruit du tram ou les écrits intimes, les chroniques fragmentaires, la philosophie, les recueils d’anecdotes. […] Bulles infimes de solitude, les vagabonds, les amoureux, les lecteurs, font dans la soupe collective un ferment qui nous sauve. Et si la plupart de ces bulles échouent à remonter à la surface, qu’importe: ça travaille, ça lève.

Dans ces pages, Sonia revient souvent sur le dessin et la langue. Là encore, c’est dans la multiplication qu’elle trouve une échappée au caractère étriqué d’une langue maternelle: «Il me semble que d’avoir toujours eu deux ou trois langues atténuait un peu pour moi la tyrannie du langage.» La danse occupe enfin une place de choix. C’est dans son mouvement, sa légèreté sensuelle que Sonia traverse cette sombre période. Ce livre, véritable journal de la liberté, rend ainsi compte d’une curiosité intellectuelle, d’expériences sensorielles et d’un désir d’envol qui sera fatal au personnage.

Dans les dernières pages du livre est reproduit le portrait de Sonia Araquistáin, qui a effectivement paru dans le Daily Express du 4 septembre 1945. Dans une brève note, David Bosc explique s’être inspiré de son parcours, découvert à la lecture des carnets du poète Georges Henein: il s’en est très librement inspiré, et donc fortement éloigné. L’auteur affirme ainsi la part littéraire de son très beau texte. Sensuel et réfléchi, fidèle au rythme et à la poésie du vers d’Ossip Mandelstam auquel il emprunte son titre, ce texte pense et danse, déployant une vibrante approche du désir de liberté; il emporte.

Rassegna stampa (selezione)

David Bosc [...] nourrit les notes délirantes et belles de Sonia, de sa langue extraordinairement vive et riche, précise, énergique et libre. Elle éclate de couleurs, élémentaire et forte: [...] Le devenir animal de Sonia, qui se rêve en chimère, ses errances, ses longues promenades dans Londres au hasard des inconnus qu’elle suit, l’ombre du poète Georges Henein qui fut l’ami de Breton, convoque l’esprit surréaliste dans ces pages intenses. Et ce feu qui brûle n’est pas sans jeux, ni sans humour. [...] Un livre brûlant, pour cette rentrée d’hiver. (Eléonore Sulser, Le Temps, 16.01.2016)