Allegra

Philippe Rahmy

Londres, été 2012. Tandis que les Jeux olympiques se préparent dans l'effervescence, Abel erre à travers la ville, un carton sous le bras. Jeune trader plein d'avenir, père attentionné, il vient de tout perdre. Lizzie, sa compagne, l'a chassé de leur appartement et Firouz, son ami, son mentor, l'a viré de la banque où il l'avait fait embaucher. Échoué dans un hôtel au milieu d'autres laissés-pour-compte, migrants et réfugiés, Abel décide de remettre de l'ordre dans sa vie. Il se heurte à l'hostilité de Lizzie, qui refuse de le laisser voir Allegra, leur petite fille, et au chantage odieux que Firouz exerce sur lui. Quel prix devra-t-il payer pour redevenir celui qu'il était?
Dans ce roman sous haute tension, Philippe Rahmy brosse le portrait d'un homme consumé à la fois par le désir et le déni.

(Présentation du livre, éditions La Table ronde, 2016)

Allegra ou dompter le serpent

di Marina Skalova

Pubblicato il 05/05/2016

Le roman Allegra est paru dans les premiers jours de 2016, alors que l´Europe se remettait tout juste de la gueule de bois qui a succédé aux attentats de novembre. Dès les premières pages, on sent que c’est depuis ce monde ci, depuis le réel qui nous entoure, que Philippe Rahmy nous parle. Un monde où les émotions d´un jeune père côtoient la violence des gaz lacrymogènes, où les réfugiés arrivent par milliers tandis que des Jeux Olympiques se préparent, où des manifestants déferlent dans les rues avec des masques Anonymous sur le visage, pendant que les marchés s´affolent. Avec une prose concise, épurée, surprenante de prime abord pour les lecteurs qui ont connu son lyrisme douloureux dans Mouvement par la fin (Éd. Cheyne) ou le grouillement foisonnant de Béton armé (Éd. La table ronde), Philippe Rahmy relève le défi d´écrire sur l´ici et maintenant, en y campant un personnage aux multiples zones d´ombre.

L´action se passe à Londres en 2012, mais cela pourrait aussi être Paris, New York ou Berlin.
L´auteur nous invite à suivre Abel, un homme issu d´une famille d´immigrés d´origine algérienne, qui a grandi dans le sud de la France. Après avoir obtenu un doctorat en mathématiques, il est venu faire carrière à Londres car « les arabes qualifiés ne sont pas embauchés en France». Il vit ou vivait avec Lizzie, avec laquelle il vient d’avoir une petite fille, Allegra. C´est elle qui a donné son nom au titre du roman.

Le récit s´ouvre sur un couple en crise, gangrené par les silences. Une violence manifeste se dévoile par bribes, on sait que quelque chose a eu lieu mais on ne sait pas quoi, les scènes de couple de plus en plus explosives nous arrivent par flashs, sans que la raison de cette explosion nous soit connue. On sait seulement qu’il y avait un «avant» et un «après», que quelque chose a changé le cours des évènements de façon décisive. On assiste à l’éclatement d’une cellule familiale, à la lente agonie qui lui succède et à l´incapacité du protagoniste à regarder le gouffre en face.

Le couple vit près d´un zoo, l’odeur de la ménagerie imprègne leur appartement, les bruits des fauves rythment leur quotidien. Des lionceaux naissent,  dépècent des seaux de viande, imposent leur règne, comme une métaphore des rapports entre hommes, régis par la loi du plus fort. Très vite, on découvre aussi la présence d´un autre homme, Firouz, un mystérieux employeur qui harcèle Abel par téléphone et lui impose des rendez-vous de façon insistante. Abel travaille pour lui au sein de la Banque Islamique d’Investissement et de Solidarité. Les algorithmes de la finance épousent alors ceux de l’islamisme mondialisé.

Abel finit par perdre son emploi en même temps que sa femme. Fantomatique, il erre dans un Londres cosmopolite, où différentes silhouettes se croisent. On retrouve l´impressionnant talent de description de la ville et de ses protagonistes que Philippe Rahmy avait déjà prouvé dans Béton armé. Avec une agilité éblouissante, il peint le mouvement de la foule, un foisonnement de punks à chiens, traders, SDFs, hommes d´église et de militants. On entend des sifflements, des grincements, des bruits de klaxons, des feux s´allument, des vitrines sont brisées, des policiers barricadent des rues, des explosions résonnent au loin. L´époque creuse ses sillons, des portraits de barbus font la une des journaux, des fidèles se rassemblent devant des mosquées… La ville enroule tous ses figurants de ses tentacules, avale leurs mouvements, les laisse glisser dans son ventre, les engloutit telle une pieuvre.

Une ville prend corps et vibre sur le papier. Le souffle de Rahmy lui donne une forme, assemble et unifie le disparate, le restitue en des scènes puissantes où action et description
s´interpénètrent. De facture contenue dans les premières pages, l´écriture – dont Rahmy parle d´ailleurs comme d´un « serpent » tortueux dans un texte adressé à l´écrivain français François Bon -  se déploie peu à peu dans une prose fluide, sensible et dynamique, une amplitude contrôlée, sans rien de superflu. Résonne alors une mélodie d´une absolue justesse, sans accents débordants ni fausses notes. Art du temps par excellence, demandant distance et recul, l´écriture est ici conjuguée avec brio aux enjeux du présent… tout en télescopant également d´autres temporalités.

Tandis qu´Abel traverse le décor urbain comme en rêve ou en cauchemar, la «bobine de souvenirs se déroule». Les plus belles scènes du livre sont peut-être celles-ci, lorsque le narrateur fait revivre la boucherie de ses parents ou narre la chasse à travers la forêt avec son père, dans l´enfance. Le fils assiste fasciné au spectacle de la cruauté qui règle les rapports entre les hommes et les animaux. Ce sont des images d´une précision vive, à la fois atroces et lumineuses. L´ensorcellement exercé par l´univers impitoyable des abattoirs traverse le roman et le nimbe de son étrange halo. Le monde animal se cristallise alors comme paradigme: «quand on habite près d´un zoo, on change sa façon de voir. A force d´entendre des animaux sauvages, on devient moins civilisé.» La violence infligée aux animaux se dessine ainsi comme fil rouge à travers lequel se lisent les émotions des personnages, tout comme les évènements du récit.

On découvre alors un narrateur entre deux rives, marqué par la mémoire de l´exil, qui a grandi en France sans lien avec son pays d´origine mais qui continue à être regardé comme un « sale arabe ». La cruauté s´immisce dans le quotidien d´Abel et se manifeste progressivement, à travers un lent désintérêt, un désinvestissement de la vie et des autres. Des images au goût de drame lui reviennent sans qu´il ne soit possible de se souvenir ce qui a mené au désastre. L´intrigue est campée comme dans un polar, ses enjeux se révèlent au compte-goutte. Le personnage perd prise et se laisse glisser. Sa vie lui échappe, tel un «plateau de verres en cristal». Devenu sans-domicile fixe à Londres, Abel échoue dans un hôtel qui est également un foyer d´accueil pour réfugiés. A travers ses yeux, l´écrivain livre un très bel hommage à « ceux qui vont et viennent, tenaillés par la faim et par la peur, leur espérance chevillée au corps, sans papiers, illégaux mais déjà membres à part entière de la société anglaise ».

De façon extrêmement habile, Philippe Rahmy entrechoque les enjeux liés à la migration, à la finance et au terrorisme. Au cœur de la globalisation, la métaphore de la boucherie s´impose avec obstination. Les contours d´un attentat visant à déstabiliser les marchés se dessine. Jetant un coup de projecteur sur les liaisons dangereuses entre économie et terrorisme, l´écrivain se saisit des fils que l´époque emmêle et les tisse en une œuvre qui dit le présent et le transcende. Une fiction puissamment contemporaine qui s´affranchit de l´obédience aux faits pour donner à sentir la matrice du réel, révéler ses structures profondes. 

Ainsi, Allegra est une véritable «plongée dans les entrailles» d´un réel à la multiplicité vertigineuse. Grâce à des images à la vitalité saisissante, l´auteur parvient à recréer la dense et touffue complexité de mondes qui se superposent. Les clameurs de la vie collective - chants de réfugiés ou cris d´animaux - pénètrent dans la solitude d´un homme dont la vie éclate en morceaux. Le dehors est en dialogue permanent avec le dedans. Pas de rupture ou de hiérarchie entre les deux régimes, le collectif et l´intime sont traités avec la même attention. Ce qui marque alors, c´est l´humanité du regard, la profonde attention à l´autre comme à soi qui gouverne cette écriture.