Le Royaume des oiseaux

Marie Gaulis

En faisant parler Max le patriarche débonnaire et Mary sa femme américaine, puis Joson le grand-père voyageur et Dora la bien-aimée grand-mère, Marie Gaulis raconte le lieu aimé de l’enfance, une terre savoyarde à la fois réelle et rêvée. Dans le château familial, la peinture s’écaille, les canalisations gèlent, les cheminées fument, les guerres passent. Tandis que les aïeux, désormais âmes légères comme des oiseaux, se confient, honnêtes, la narratrice se souvient, réfléchit et se console. Dans Le Royaume des oiseaux, Marie Gaulis saisit la place que prennent parfois malgré nous les légendes et les rituels ancestraux et les confronte à la nature si sensuelle et à la vie d’aujourd’hui.

(Présentation du roman, éditions Zoé, 2015)

Recensione

di Marianne Brun

Pubblicato il 25/01/2016

Poursuivant une œuvre dont les textes hybrides mêlent contemplation poétique, autofiction et réflexion anthropologique (dernièrement aux éditions Zoé Lauriers amers, 2009 et Le Rêve des naturels, 2012), Marie Gaulis sonde ici par l'entremise de sa narratrice «le lien invisible et puissant qui (l)'attache à ces pierres, ces pièces, ces odeurs», celles du château savoyard que détenait sa famille avant de le vendre au cours du XXe siècle.

Qu'est-ce qui nous retient à un lieu envers et contre tout? Et, en définitive, que renferme-t-il pour créer une telle attraction? Voilà ce qu'analyse l'auteure. Et, pour ce faire, elle écoute ceux qui hantent toujours les lieux: ses ancêtres qui ont connu le déclin de la famille et concouru à la vente des biens.

À présent dégagés du poids des responsabilités, grands-parents et arrière-grands-parents évoquent, au gré de quatre chapitres rédigés à la première personnes, la «rude indolence» de leur vie de château. Ancrés autour d'un lieu emblématique de la propriété, ces récits possèdent une grâce, un détachement insufflé par la nouvelle condition de mort de leurs locuteurs, un «éternel flottement». Il n'y a plus de conflit, plus de combat, plus de rancœur. Il n'y a pas non plus de regret ni de nostalgie. Apaisés, ils caressent des souvenirs, parfois cuisants, que l'auteure retranscrit en phrases amples et lentes, délicatement lyriques, attentives au moindre signe qui éveille les sens. Le texte paraît en apesanteur, à l'image de Marie, l'arrière-grand-mère américaine, confinée au château où «(elle) vivai(t) dans un étrange et perpétuel présent, qui est celui des contes et des rêves, avec ses rituels saisonniers, ses visites, ses longues soirées mornes, le rappel constant d'une sorte de rang à tenir, on ne savait plus pour qui ni pour quoi».
En pénétrant au château, on entre en effet dans une dimension particulière, en retrait du monde, repliée sur une histoire familiale qui se perd dans la nuit des temps. Si les hommes se confortent dans cette «force de l'inertie» et se sentent rassurés, «(accompagnés) dans (leurs) quotidiennes vicissitudes» par les portraits de famille et les traditions séculaires, les femmes quant à elles, faire-valoirs possédant instruction et fortune, rejettent ces «vieilles idées moribondes, (...) principes périmés, (...) préceptes dont la valeur vient de ce qu'ils ont été transmis, comme des reliques». Et comme tous constatent qu'ils viennent d'assister, impuissants, à la «fin d'un monde», affleurent alors le thème de l'«archaïsme» opposé à la modernité.

La lignée familiale est victime d'une apathie congénitale, un «essoufflement (...) manifesté, chez nous, par notre incapacité à faire face au monde qui changeait, par notre peur masquée sous la nonchalance, de tout changement», comme l'évoque Max, l'arrière-grand-père. Or, la société évolue aux portes du château. Comment s'inscrire dans le présent, comment sauver la propriété de sa ruine programmée ? Accueillir ou combattre la modernité, ses tuyaux d'eau chaude et ses salles de bains? Réfreiner ou favoriser le métissage pour ne pas appauvrir le sang familial, comme cela a été le cas par le mariage des arrière-grands-parents?
La narratrice s'immisce alors dans ces monologues, prenant de plus en plus de place jusqu'à l'épilogue en ouvrant une perspective ethnologique. Cela crée un changement de registre et de ton qui met du temps à se justifier et qui explique de manière un peu littérale ce qu'on discernait à travers les propos des quatre ancêtres. Elle fait ainsi le rapprochement entre les tribus amérindiennes, dont son arrière-grand-mère américaine est sans doute issue, et cette aristocratie en fin de parcours. Les premiers ont disparu «faute de renouvellement» et sa «vieille famille s'est (...) laissée doucement tomber, comme un fruit blet», tomber «dans la vaine nostalgie d'une époque qui ne fut jamais bénie mais embellie par les récits et les mythes».
Aussi, ses ancêtres sont-ils perçus comme de bons sauvages. Marie en tête, qui possède ce sang indien. Elle a exacerbé le tempérament «vif» du chasseur et «une certaine foi dans la force de la vie et des hommes» qui lui a fait prendre les travaux de rénovation du château à bras le corps. Puis Max, l'arrière-grand-père, qui chasse et parle la langue vernaculaire des paysans du coin. Leur fils Joson qui s'enfonce dans les bois avec son chien et que sa femme qualifie d'«animiste». Enfin cette dame, la grand-mère, peignant sans fin la jungle polynésienne.
Dans son contrepoint, la narratrice explique que le salut vient de la mixité, du mouvement, de l'impermanence des choses et des êtres. Il suffirait de «(retrouver) l'air et l'espace, le vent vif», pour se régénérer et ranimer l'esprit de famille. En attendant, cet esprit s'est dématérialisé, le château en tant que repère ne l'incarne plus:

Nous transportons avec nous, où que nous soyons, des traces visibles de toute cette accumulation, dispersée certes, parfois vendue, perdue ou volée, mais tout de même, il nous reste un héritage, anachronique, inutile, en partie immatériel, pesant et rassurant.

En définitive, l'attachement à ce château tombant en ruine tient à la fascination exercée par ce coin de nature qui a repris ses droits là où le temps s'est arrêté. Les vieilles croyances religieuses et familiales sont remplacées par une fusion quasi animiste avec les lieux. «Peut-être avais-je le sentiment d'exister, quand je marchais et traquais les bêtes et sentais l'odeur de leur sang, d'être relié à un temps plus vaste que celui de ma vie, à une terre, à un paysage plus encore qu'à un nom et une histoire familiale» dit Max. Et longtemps après leur mort, c'est cette communion païenne qu'ils célèbrent en croyant «au chant des oiseaux et au passage des nuages».
Le récit est hanté, la prose en lévitation. La beauté du Royaume des oiseaux repose ainsi dans l'évocation délicate de la vie immobile qui sourd des vestiges de toute civilisation perdue, qu'elle se réfère à un microcosme familial comme à une ethnie. Une douce mélancolie qui peut faire songer aux ruines antiques d'Hubert Robert.

Les bassins sont toujours là, j'imagine que l'eau y coule, la précieuse eau des fontaines, et que les nymphes viennent s'y baigner sous le regard distant et amusé des ancêtres, qui ne sentent plus aucun poids sur leurs épaules: tout s'est évaporé sauf la permanence ancienne et chaque jour rafraîchie des buis, des houx, des hêtres et du lierre.

Telle est la conclusion de la narratrice.