Petite prose

Robert Walser

Petite Prose, publié en 1917, illustre de manière exemplaire cette période charnière de la vie de Robert Walser que sont les années «biennoises», après Berlin, avant Berne.
Dans ces vingt et un textes de longueur inégale, Walser explore avec jubilation tous les registres de la prose brève, entraînant le lecteur dans un pas-de-deux débridé qui annonce déjà la virtuosité des proses tardives. Mêlant l'autobiographie et la fiction, il fait miroiter une vivante galerie de portraits et de petites histoires burlesques, alternant la satire mordante et une vibrante méditation sur le néant pour conclure avec une prose plus ample, «Tobold». Ce récit, que l'on appellerait aujourd'hui une autofiction, évoque avec malice son expérience de laquais au service d'un comte, dans un château de Silésie...

(Présentation du livre, éditions Zoé)

Recensione

di Françoise Delorme

Pubblicato il 22/04/2010

«Quelle fatigue, la vie, quand tu ne connais aucune pensée qui te porte et t'élève, aucune vision, aucune contemplation qui te réconcilie doucement avec les désillusions que réserve l'existence» (Tobold, Petite prose, p;147).

Deux livres de Robert Walser, Petite Prose et Au bureau, un recueil de poèmes de jeunesse, publiés par les Editions Zoé et tous deux traduits par Marion Graf, laissent entendre tout au long de la lecture que l'on peut en faire, en premier lieu, une douleur infinie. L'écriture, seule, peut la rédimer en redéployant, dans le style si particulier de cet écrivain, de riches pensées paradoxales, des visions lumineuses et sombres, espiègles et sérieuses comme de menues cascades – ce sont les proses, et dessiner de petites miniatures si musicales, des poèmes comme des tableaux eux offerts à et sauvés de «la sombre clarté du matin».

Petite prose, profusion de fins détails, chers à Walser. Habituellement il les manie jusqu'à leur presque dissolution dans une sorte de confusion savante, traversée ça et là de digressions concentrées, éclairantes. Ici, la tentation et la fascination du néant est contenue dans un ensemble que le singulier du titre enjoint de ressentir comme un continuum. Je perçois souvent les textes de Walser comme les manifestations d'un feu intransigeant: un feu intérieur, bien sûr, mais aussi le crépitement de tout ce qui, sans cesse, se consume dans le monde. Tout finit en cendres. Mais parmi elles, un brandon se ranime, éclaire à nouveau et réchauffe. Expression d'une joie, mais on risque à la nourrir de «ressortir toujours tout noir de la cave à charbon, ce que le concierge avait l'habitude de critiquer d'un: Tobold, de quoi avez-vous l'air!». Oui, Robert Walser s'efforce de rendre flamboyants tous ces mots parfois si difficiles à ressusciter.

Petite prose rassemble vingt et un textes de facture généralement plus classique qu'à l'ordinaire, du moins en apparence. Beaucoup d'entre eux se présentent comme des portraits. Portrait de la neige, obsession de ce poète qui trouve ainsi l'occasion d'exposer autant un «art poétique» que le rêve fragile d'un art de vivre: Tout est voilé, nivelé, atténué. Là où régnait le multiple et le divers, il n'y a plus qu'une chose, la neige; et là où il y avait des contrastes, il n'y a plus qu'une seule chose, la neige. Quelle douceur, quelle paix dans toutes les apparences diverses, parmi toutes les formes reliées pour composer un seul visage, un seul tout, rêveur. une forme unique règne. Ce qui dépassait beaucoup est amoindri, et ce qui saillait de la communauté est au service, au meilleur sens du terme, d'un ensemble grandiose, beau et bon. (Tobold, Petite prose, p.53). L'art du poète, oui, mais tout aussi bien son tombeau.

Quelques-uns de ces portraits sont aussi des hommages, il s'y déploie peu d'ironie, une sympathie très affirmée. Hommage au docteur Franz Blei, qui l'aida à se faire connaître et à découvrir la vie littéraire. A Louise, alias Luisa Schweizer, une «prolétaire» vivace et généreuse rencontrée à Zurich dans sa jeunesse. Et Rosa trouve son modèle dans Rosa Schätzle, traductrice qu'il apprécia. D'autres personnages plus mystérieux habitent ces textes, qui reviennent de livre en livre, de même qu'un narrateur parfois très agité qui semble pouvoir se dédoubler à l'infini, surtout dans Tobold, la prose finale. Sous couvert d'y donner malicieusement à lire une «étude sur l'aristocratie», Robert Walser, qui s'appuie sur une réelle et curieuse expérience de laquais , livre une introspection sans concessions, traversée ça et là d'éclats réfractés d'une philosophie humaine, profonde et surprenante, à la fois lucide et absurde.

Il est peut-être plus facile d'entrer dans un livre comme Petite prose sans connaissances sur l'auteur que dans des textes plus courts et plus diffus tels que Nouvelles du jour par exemple. Pourtant, tout est là, l'extrême honnêteté d'un écrivain attelé à rendre au mieux les contradictions d'impressions subtiles mêlées à des conclusions à la fois saugrenues et lucides, l'immense solitude d'un être peu apte à la vie sociale ainsi que la tout aussi immense nostalgie d'un amour impossible, traitées avec la douceur et l'ironie nécessaires.

A l'opposé de ces courtes proses où s'entrechoquent parfois durement des petites îles de sens, les poèmes de Au bureau, poèmes de jeunesse (parus en 1909, mais écrits dix ans auparavant), brillent chacun par leur unité, leur si lumineuse concentration. Présentés ici en version bilingue et illustrés par de charmantes vignettes gravées de son frère Karl Walser, ils donnent à entendre l'extrême musicalité du texte d'origine et à reconnaître le travail de la traductrice Marion Graf (que lui soit ici encore exprimée toute l'admiration qu'elle mérite). Peu différents des poèmes ultérieurs, déjà parfaitement aboutis, une force peu commune s'en dégage, fervente et douloureuse à la fois. Moins drôle et moins remuant que les proses, parfois d'une invraisemblable légèreté soudain si désirable, chaque poème s'unifie autour d'un centre secret, comme chaque flocon de neige se ressemble, différent de chaque autre flocon. Malgré la force de gravitation qui nous cloue au sol, quelque chose de fugace et de labile parvient à s'échapper, allégeant le cœur, le rendant heureux, l'égayant. C'est la tâche de celui qui allume les lampes , de celui qui prépare et allume les poêles: J'apportais donc aux hommes, soit à mes maîtres, à côté de la lumière des lampes dont ils pouvaient jouir grâce à mon zèle empressé, pour ainsi dire également la chaleur qui ranime, qui égaie et je puis prendre la liberté de prétendre qu'à l'égard de ces derniers exercices et manipulations, j'avais atteint une maîtrise et un art incontesté. (Tobold, Petite prose, p.161) Effectivement, chaque poème scintille, solitaire et éclairé par la lumière de chaque autre poème.

A la fin de la courte postface instructive et si attentive qu'il ajoute à Petite prose, Peter Utz assure que «l'énergie qui fait avancer les textes de Walser, ces derniers finissent par la dispenser en chaleur, au-delà même de leur point final.» Que dire de plus juste ? Je ne peux me retenir de relater une expérience faite dans le cadre d'un travail poétique avec des élèves d'une dizaine d'années. Je leur ai lu le poème «Etoile du matin»:

J'ouvre la fenêtre
sur la sombre clarté du matin
La neige a cessé de tomber,
une grande étoile est à sa place.

L'étoile, l'étoile
est merveilleusement belle.
Blanc de neige, le lointain,
blancs de neige, les sommets.

Sainte, fraîche
paix du matin dans le monde
chaque bruit tombe, distinct;
les toits brillent comme des tables d'enfants.

Tant de silence et de blanc:
vastes et belles solitudes
où chaque parole trouble
le froid silence; en moi, quel feu!

Je leur avais demandé auparavant de noter par écrit leurs impressions. Voici trois d'entre elles qui m'ont émue et m'ont semblé naïvement mais sûrement pointer la saisissante force de ces poèmes:

- «J'ai imaginé que Robert Walser était redevenu un enfant qui est en train de se réveiller, qui ouvre la fenêtre et voit «la sombre clarté du matin» qui se révèle.»

- «Je vois une étoile dans la neige, dans le paysage blanc et froid. Quelqu'un la regarde en brillant des yeux et je pense qu'il brûle de la toucher.»

- «J'ai imaginé un paysage de neige avec une grande place où il y a une étoile au milieu. Et Robert est chaud parmi le froid.»

Oui, Robert est chaud parmi le froid. Voilà.