L’Air des hautbois

Pierre-Alain Tâche

Une des plus anciennes mélodies d'Europe originaire du Portugal, la Folia, a connu son apogée d'abord en Espagne au XVIe siècle puis sur tout le continent. De nombreux musiciens s'en sont inspirés pour des variations célèbres, dont Corelli et Marin Marais.

Dans ces variations en prose, L'Air des hautbois agit comme un souvenir premier. Cette musique peut surgir n'importe où, dans la chapelle d'un village valaisan, au milieu d'un vignoble de la plaine du Rhône, au Pavillon Vendôme d'Aix-en-Provence lors d'un «distingué congrès de psychanalystes» où le hasard a conduit l'écrivain. Y a-t-il une relation entre la Folia et la folie?

L'art de ce livre est de ne pas répondre mais de raconter l'histoire d'une mélodie qui a inspiré plus de cent musiciens tout en faisant vibrer l'univers intime d'un écrivain, comme si celui-ci cheminait avec son ami lecteur, échangeant avec lui ses goûts sur la littérature, la musique, les villes et la nature.

(Présentation du livre, éditions Zoé)

Recensione

di Françoise Delorme

Pubblicato il 14/09/2010

A propos d'un arbre, dont on pourrait trouver l'écho dans la belle petite aquarelle de Hyppolite Coutau qui figure sur la couverture de L'air des hautbois, Pierre-Alain Tâche écrit dans son dernier livre de poèmes La voix verte édité par les Editions de la revue Conférence:

«-mais c'est peu dire qu'il frémit :
il est louange, il glorifie, il chante
(et de tout cœur) quand je peine à trouver
ma voix, dans la cantate végétale
où je voudrais entrer, mais comme on entrerait
dans l'au-delà doré des prédelles.» (Palmier de Saint-Salvy)

Ces vers semblent résonner avec la phrase qui clôt la deuxième variation du livre: «[…] j'éclate et je concentre. Je suis enfin ce que je voulais être : le vent et les grands arbres à la fois. J'ai dessein d'être cela. Et j'aurai vécu mon rêve, le temps de le formuler et pressentant qu'il ne peut qu'être contrarié, sinon trahi.»

Et, comme une formule réussie, la folia, petite forme musicale réduite presque à sa plus simple expression, semble encore contredire un tel pressentiment de trahison car, elle, elle persiste dans la forme de son chant…

Cette petite musique, il ne se souvient plus de quand il l'entendit la première fois, mais il suppose que c'est à la radio, parmi la permanente rumeur. Il s'étonne de sa persistance dans sa mémoire et de son surgissement soudain dans des circonstances très diverses. Son étonnement profond ainsi qu'une interrogation sur la présence multiple de cette folia aussi à travers les âges constituent un des propos du livre.

Il présente une suite de vingt-sept variations et d'une coda et ces variations sont en prose. Le choix de la variation s'appuie sur une «sorte d'intuition», la validité du «secours d'un redoublement possiblement infini, où il (le livre) se précise peu à peu dans la durée, où s'affirment son thème, et comme une scansion, qui lui soit propre.»

Les recherches historiques et géographiques sur l'origine et la vie, la métamorphose aussi, de cette forme musicale, la folia, pourraient, en créant une sorte de chronologie, apporter apaisement et même sérénité; mais un mouvement, comme circulaire, un peu inquiétant l'embroussaille en des aller-retour un peu brouillons, des mouvements un peu agités, une accumulation de références, de siècles entremêlés, d'interprétations contradictoires. Mouvement circulaire qu'une belle image fixe un instant dans les dernières pages de la dernière variation : un manège, sur une place, tourne au son d'une improbable folia, jouée par un instrument mécanique un peu désuet, un orgue de barbarie un peu grinçant. Entendre cette musique à la fois populaire et savante, singulière et commune donne à savoir au poète que «cette folia murmurante et presque nasillarde, – la plus fragile de toutes celles qu'il m'aura été d'entendre – était, à l'évidence, l'enfance même, inatteignable, et sa blessure.»

J'ai été au premier abord très surprise par ce texte plus adressé qu'à l'habitude, mais paradoxalement plus distant que les poèmes pourtant si retenus d'Etat des lieux et de Nouvel état des lieux. En apparence fort décousu il m'opposait une sorte de rigidité, de fixité aussi. Je crois même que je me suis un peu ennuyée à la première lecture. Ce ressassement, ces retours brusques et sans raisons, ces listes de références, cette accumulation de connaissances dont certaines se rattachent cependant à la relation, puissante et émouvante d'expériences personnelles (musicales et voyageuses dans le pays quotidien et proche), semblaient parfois un peu vaines, et sans chaleur. Variations sur des variations, le risque est grand de se perdre. Pierre-Alain Tâche nous en avertissait dès le début.

Et puis, je me suis prise au jeu. J'ai écouté et réécouté la folia, dans diverses interprétations. Et j'ai relu plusieurs fois ce livre, avec un plaisir de plus en plus certain et, surtout le surgissement en moi d'une réelle et forte émotion. Je me suis attachée à ce livre qui se découd, se disperse et diffuse peu à peu «son redoutable élan de nostalgie incontrôlable» mâtiné d'un «très doux sentiment d'exister».

Pierre-Alain Tâche convoque le monde et ses représentations en avançant un peu à l'aveuglette à travers cette forme qui lui est moins familière. Certaines de ces variations m'ont fait penser à certains textes de Ponge, plus particulièrement Carnets de notes sur un bois de pins. Mais il me semble que L'air des hautbois est moins assuré dans un plaisir jubilatoire d'écrire qui va finir par réussir à tenir son objet, (même si c'est pour se résoudre en objoie). Préférences, jugements moraux, évocations critiques, passages dans l'œuvre d'autres poètes en particulier celle de Fernando Pessoa, trous de mémoire, jeux de miroirs, jeux sur le mot folia, feuille, feuilles, folie, Folie… A travers cette errance désordonnée, le poète entraîne le lecteur. Et il finit par l'étonner aussi, par ce jeu permanent entre l'évocation plutôt retenue d'une intimité plutôt passionnée et d'une extériorité qui semble répondre, souvent par surprise : «on aura compris que la folia m'accompagne intérieurement, où que j'aille, mais qu'elle erre aussi, hors de moi et qu'elle peut se rappeler à mon bon souvenir, là où je ne l'attends pas.»

Une telle suite de renversements successifs n'est pas sans risque ni ambivalence : peut surgir aussi bien une image structurante qu'un éboulement, le dessin progressif d'une perte. L'un et l'autre sont déjà contenus dans le mot folia, petite structure mélodique élémentaire et claire qui surgit de tout un fouillis spatio-temporel impossible à débrouiller qu'elle contribue cependant à produire: la-mi-la-sol-do-sol-la-mi, la-mi-la-sol-do-sol-la-mi-la. Ces syllabes, pour un non-musicien, ne signifient rien (il n'entend rien à leur déchiffrement). Mais à les regarder longtemps, il saisit des réitérations ainsi qu'une avancée, qui rend différents les deux segments qui composent la formule, permettant ainsi de recommencer tout en continuant et ainsi de suite.

Et, bien sûr, monte alors une question: le lecteur ne peut s'empêcher de se demander pourquoi des variations en prose plutôt qu'une suite de poèmes qui aurait peut-être pu mimer plus facilement le jeu réitéré et changeant d'une courte formule. Pourquoi cette quête sous la forme d'un essai décousu pour finir par saisir que l'on ne pourra plus tenir dans ses mains ni dans sa voix la petite forme simple de l'enfance? Peut-être parce qu'il devient plus difficile, en vieillissant, d'échapper à la rumeur et à son train. Cette prose un peu arborescente chante, mais moins qu'un poème. Et, dans l'élan affaibli d'une «lassitude tranquille», elle parle du chant. Pourtant, la folia, devenue au cours de ce livre une ritournelle populaire un peu simplette, revenue de très loin (dans la vie du poète comme dans la vie de l'histoire), dessine dans l'imagination du lecteur quelque chose comme la trajectoire toujours trop rapide d'une étoile filante.

Un «maintenant» scintille qui va, avec la vie du poète, finir par se consumer. Pierre-Alain Tâche, cependant, n'emploie pas le mot «consumer», mais «brûler», ce qui ne saurait être indifférent . Je regarde par la fenêtre et je vois les fleurs d'avril, les arbres blancs dans l'air léger. Et je sens cette «lassitude tranquille». Qu'elle submerge, s'il le faut, ou nourrisse, pour le temps qu'il lui reste à vivre, la folia du poète, sans cesse à venir, à croître, à mourir avant de brûler - comme le seront les os!

Nota critica

L’œuvre poétique de Pierre-Alain Tâche, menée parallèlement à une carrière de magistrat, a commencé en 1967. Avec L’Air des hautbois, il publie un premier livre en prose, sorte d'autobiographie déguisée et distanciée. Le récit déroule des variations sur le thème de La Folia, courte suite de notes du XVIe siècle qui resurgit sans cesse dans nombre d'œuvres musicales. Elle intrigue le poète d'autant plus qu'elle le visite souvent. Un mouvement circulaire, un peu inquiétant, embroussaille ces variations en des aller-retour agités, une accumulation de références, de siècles entremêlés et d’interprétations contradictoires. Dans la dernière variation, un manège tourne au son d’une mélodie grinçante, jouée par un instrument mécanique ; « cette folia, […], la plus fragile de toutes celles qu’il m’aura été d’entendre – était à l’évidence, l’enfance même, inatteignable, et sa blessure. » On retrouvera le questionnement attentif de Pierre-Alain Tâche dans La Voix verte (2010), un recueil de poèmes qui vient de recevoir le prix Kowalski et dans lequel une vive curiosité du présent se conjugue à une intense nostalgie.

(Françoise Delorme, Viceversa Littérature 5, 2011)