Fille

Rahel Hutmacher

Fille: dans ces quelques pages, serrées et vibrantes, une mère, Rahel Hutmacher, face à sa fille, en une sorte de huis clos. Mais huis clos qui est ouvert sur la nature, traversé par les vents et la neige, envahi par tout un bestiaire mouvant. Ce «monde» est, réellement et apparemment, celui du conte. Et Rahel Hutmacher ne se prive pas de jouer à la sorcière. Cependant, de même qu'une sorcière n'est pas que méchante, qu'elle détient des savoirs, pouvoirs et secrets transmissibles, de même, le conte «de fées», déjà dans la tradition, n'est pas qu'idyllique. Et, si Rahel Hutmacher s'entend merveilleusement à jouer du merveilleux, c'est pour nous faire entendre, comme par antiphrase, de quelles tensions, de quelles inquiétudes, voire de quelles violences la relation mère-fille, immémoriale et ultramoderne, est tissée, jusqu'au déchirement.

Dans cette prose, tout est bref: le livre entier (publié en allemand en 1983), chacun de ses chapitres qui sont autant de poèmes en prose, chaque phrase, chaque mot. Ce que le lecteur retiendra sans doute au terme, c'est un certain rythme, unique, inimitable, comme une respiration haletante d'attention et d'inquiétude. C'est donc à une enfilade de variations musicales sur quelques motifs désespérément obstinés que nous sommes invités.

Recensione

di Elisabeth Jobin

Pubblicato il 16/11/2010

Le plus difficile, lors de la traduction de ce roman? Imiter le rythme. Trouver des équivalents, de l'allemand au français, pour rendre cette brièveté que l'on retrouve partout dans le livre, du le choix des mots jusqu'à la longueur des chapitres. «Ramasser et encore ramasser», insiste Fernand Cambon, traducteur du roman Fille de la Zurichoise Rahel Hutmacher. Tous deux étaient présents pour donner une lecture bilingue, le 27 octobre 2010, au Palais de Rumine à Lausanne. Le Français, tombé amoureux du livre lors de sa parution en allemand, en 1983, a rendu hommage au texte en travaillant minutieusement à sa musicalité. Pour faire apparaître une partition puissante: une mélodie sur laquelle dansent une mère et sa fille en un duo ambivalent. À elles deux, elles déclinent tous les aspects de la relation mère-fille: de l'amour fusionnel à l'amour à sens unique, de l'envie de blesser à celui de récupérer, de la tendresse au rejet. Images, métaphores et bestiaire se greffent au couple, un monde de sous-entendus pour mieux illustrer des liens complexes.

Bienvenue dans le monde du conte. Dans un environnement sauvage, peuplé d'animaux, une mère regarde sa fille grandir. Elle enseigne à son enfant à se mouvoir dans une nature à la fois dangereuse et rédemptrice. Elle s'explique : «je souhaite que ma fille ait les yeux ouverts: aie peur. Les oreilles ouvertes, avec une peau de loup: tremble. Aie peur quand ils arrivent en riant; ne reste plus une seule nuit dans ton lit: c'est seulement comme ça que tu resteras en vie et auprès de moi». Ainsi, la mère s'arme de mots, de sorts et de symboles pour protéger sa fille, qui, devenue grande, prend la fuite, avant de revenir en pleurant. La mère regarde évoluer celle qu'elle nomme Fifille avec une fascination distante.

Une enfilade de courts chapitres évoque les différents stades de la vie d'une femme: son enfance, ses amants, son départ, son retour en larmes. Inévitablement, le livre parle ce rôle que la fille décide d'ignorer, celui qui dit que «chaque femme doit habiter sous l'eau et attendre qu'il en vienne un qui jette son filet pour l'attraper et la sortir de l'eau.» Mais, plus profondément encore, le roman raconte les contradictions qui entretiennent l'amour, celui qu'une mère offre à une fille qui ne sait pas le recevoir. Ou une valse d'émotions: la mère retient sa fille puis la renvoie, veut s'éclipser dès que son enfant a le dos tourné. «Sèche mes larmes, ferme ma vieille maison humaine et ai tôt fait de me bâtir un nid dans la forêt; ma fille sera étonnée quand elle reviendra», dit la mère, qui ne peut se décider à se séparer de sa fille.

La mère du roman serait-elle Rahel Hutmacher? Pas nécessairement. «Lors de l'écriture, je me sentais autant mère que fille». Et d'insister sur l'universalité du couple présenté dans son texte. Un thème qui n'a pas manqué de toucher bon nombre de lecteurs lors de sa parution. «J'ai été étonnée de voir à quel point mon livre a touché le public, se souvient l'auteure. Les images évoquées ont en éveillé d'autres chez le lecteur, d'autres émotions. Chacun a compris le livre à sa manière. Les métaphores qu'il contient ont beaucoup d'interprétations possibles. De plus, l'écriture instaure un climat d'hypnose: durant la lecture, on s'échappe, et on s'entend soi-même,» analyse-t-elle.

Un homme pour traduire un livre aux personnages exclusivement féminins? Eh bien oui. Fernand Cambon a été immédiatement séduit par ce duel mère-fille, tension d'une relation que négocie l'écriture. C'est donc lui qui a entamé les démarches qui ont permis de publier ce roman, 27 ans après sa parution en allemand. Rahel Hutmacher, ne parlant que peu français, a fait appel à une amie bilingue, Mara Meier. Celle-ci s'est faite juge de la qualité de la traduction. L'auteur a finalement donné son feu vert, ressentant toutefois un sentiment d'étrangeté face à la traduction: «La traduction est bonne, mais ce n'est tout de même plus vraiment mon texte», ajoute-t-elle encore.

Cependant, à entendre la lecture bilingue au Palais de Rumine, il est clair que Fernand Cambon est parvenu à relever le défi. Le rythme, la musique, les fréquentes répétitions sont respectés et soignés pour sonner d'une belle unité. L'effet est instantané: on se laisse entraîner par le conte, on laisse parler les images. Il est difficile de résister à ce livre, entre prose et poésie. Sa finition fascine. Jusqu'à se laisser entraîner par la violence des émotions, les yeux mi-clos, pour errer dans une forêt couleur terre.