Fordetroit

Alexandre Friederich

«C'est bien les kilomètres bruts, le fait d'être coupé de son histoire, en lieu inconnu, avec des chiens et un homme qui manipule une lampe, un homme coupé de soi, le fait d'explorer cet abri neuf, dormant peu, ne dormant pas puis dormant dix, douze, quatorze heures, physiquement soustrait, c'est bien ce refuge hors de soi que je viens trouver et les voitures qui filent le long de la John C. Lodge Freeway emportent des parties de mon corps. Dans quelques jours, quand elles auront tout emporté, j'obtiendrai ce que nul n'obtient dans un monde familier: une disparition.»

Autrefois métropole trépidante, Détroit forme aujourd'hui un décor de carton-pâte. Entièrement dévastée, elle répond désormais aux besoins de l'industrie du cinéma, ou bien de photographes néo-romantiques, en arrêt devant ces splendides ruines postindustrielles. Alexandre Friederich a choisi, lui, de pénétrer, par la petite porte, si désertée soit-elle, de s'y installer momentanément, de se laisser absorber par cette ville anthropophage. Détroit lui a inspiré un texte fulgurant, mi-récit d'aventure mi-reportage, forme qui lui permet, insidieusement, d'écrire un véritable roman d'anticipation. Puisque la fin du monde a déjà eu lieu ici, tentons de voir dans cet espace-laboratoire ce qu'il en reste. Quelle forme de vie est encore possible après la faillite d'une cité entière, autrefois théâtre d'’un essor économique sans précédent ? La débrouille à petite échelle, l'autogestion localisée. L'auteur décrit avec humour ces menus bricolages, ces petits potagers, ces traces aussi insignifiantes que significatives d'une vie en devenir. Enfourchant son Roadster (d'occasion), il recherche moins les vestiges du passé que la présence. La fascination pour la ville-­fantôme cède devant celle de ses habitants en chair et en os, âmes égarées, voyous, buveurs, ouvriers, chômeurs et autres éclopés du Henry Ford Hospital. À la grandiloquence des images de dévastation, il préfère la trivialité d'instants ou de conversations volés, sauvés de l'oubli – une mère ébahie devant son enfant, soi-disant précoce, les recommandations littéraires d'un ancien pousse-caddie ou Lee et sa sombre histoire de lapins. Détroit forme une maquette à grande échelle du monde à venir. Ce livre en est la parabole.

(Présentation du livre, éditions Allia)

Recensione

di Nathalie Garbely

Pubblicato il 08/01/2016

Récit bref et dense, Fordetroit d’Alexandre Friederich annonce d’emblée son sujet. Il sera question de Détroit qui aujourd’hui ne peut plus être considérée sans son histoire économique. La relation se lit dans l’autre sens également: les effets de l’industrialisation accélérée, menée par Henry Ford, globalisée, seront interrogés à partir de cette ville présentée comme symptomatique de ce monde occidental qui a basculé dans la «décadence». «Détroit est une forme de quintessence.» S’y trouverait «notre avenir d’Européens». C’est l’hypothèse ou le pressentiment que le narrateur (pour ne pas dire l’auteur) de ce texte écrit à la première personne du singulier est venu mettre à l’épreuve, au cours d’un séjour estival de plusieurs semaines dans la cité étatsunienne.

De même que ce paysage urbain et le développement du capitalisme s’interpénètrent, le texte de Friederich mêle les épisodes et les formes discours, y compris à l’intérieur d’une phrase. Ainsi, au début du livre, la description d’une interaction avec des ivrognes titubants devant un magasin spécialisé dans la vente d’alcool est intriquée avec le récit de l’arrivée du narrateur dans son premier logement, associant des éléments subjectifs pris dans le temps du voyage avec des notes historiques, précises, souvent analytiques et explicatives. Par exemple, la description de l’hôpital voisin donne lieu à un développement sur les incendies volontaires, visant à empêcher les occupations de bâtiments vides. La langue de Friederich est rythmée. Le flux, rapide. Le ton, expressif, participe de la force toute particulière de ce livre qui rend compte des errances de ce voyageur européen, de ses rencontres, de ses étonnements aussi face à ce lieu tant marginal que central que de l’Occident. Ce texte, empreint d’un pessimisme désabusé comme d’une auto-ironie grinçante, déconcerte, rebute par endroits et emporte néanmoins par sa construction tressée. Fordetroit intrigue assurément, invitant à des lectures actives et critiques. Un livre stimulant.

Entre récit de voyage et analyse, associant réflexions poétiques, écriture historique et métaphorique, Fordetroit se lit comme un récit d’exploration. La référence est explicite, le verbe «explorer» revenant à plusieurs reprises. On retrouve également dans ce livre les éléments classiques de ce courant aux frontières des genres: la confrontation avec une altérité déconcertante, une interrogation sur ce qui rend le monde habitable, des observations sur la géographie et l’organisation sociale locales, sur les conditions de voyage ou encore le vol d’oiseaux indiquant la direction des terres. L’explorateur de ce texte, un narrateur solitaire, n’est cependant au service d’aucun pouvoir, qu’il soit religieux, militaire ou économique. «Dans ma poche, j’ai glissé une brosse à dents et un stylo. Voilà les objets dont j’ai besoin…». Pourtant la référence à l’exploration évoque davantage qu’un rapport étroit entre l’observation d’un espace et l’écriture: elle porte également l’histoire de la colonisation et de la traite négrière que Friederich rappelle à plusieurs reprises et qui mène jusqu’au début du 21e siècle en passant par Ford. Ainsi, cette nouvelle exploration de l’Amérique correspond-elle à un projet de mise au jour d’un processus en cours: il s’agit moins d’avancer sur des terres inconnues que de dévoiler une histoire et de prendre la mesure de l’actuelle dérive d’un continent toujours à la proue du navire capitaliste, qui œuvre à sa déshumanisation:

Ne rien savoir de soi. L’étrangeté. Ce drame. Concernant l’Asie ou l’Afrique, il y a étrangeté, mais c’est une affaire de coutumes, de mœurs, de religion, une question de degrés. Pas en Amérique. Aux antipodes, les peuples ont des vocations sanglantes. Ils sont enfants et fous, rieurs et primitifs. L’homme est amoureux, cruel, guerrier. Il déborde, il exulte, il danse. À ses moments, il prie, médite ou se recueille. Pas en Amérique. Pas à Détroit. À Détroit, il est frappé d’étrangeté. Mis au rang des articles surnuméraires. Ce progrès porte un nom : la mort de l’humanité.

Le texte est empreint de deux autres champs sémantiques: le religieux et la maladie. Ils nourrissent la charge invective de ce livre, qui prend la forme du pamphlet autant que du récit de voyage. Il serait d’ailleurs dommage de vouloir classer ce texte, que ce soit du côté de l’essai ou de l’écriture viatique, car c’est de ce mélange d’analyse livresque et de compte rendu d’expérience que Fordetroit tire sa singularité littéraire et sa vigueur.

Dans ce récit de quelques semaines passées à Détroit, les soucis logistiques du voyageur occupent une place importante. Rien n’est simple, la ville obéissant à une organisation qui échappe à celui qui vient d’ailleurs. Après avoir éprouvé des difficultés de circuler dans cette ville à pied, le narrateur achète un vélo de seconde main et se laisse guider peu ou prou par le hasard pour cet arpentage non-raisonné. Bien qu’il observe un vide relationnel immense dans cette ville abandonné, le narrateur fait plusieurs rencontres, à commencer par Robert qui lui loue sa première chambre. Taiseux, l’homme est tout occupé à son entraînement sportif exigeant et fascinant, ainsi qu’à l’entretien de ses deux chiens, Red et Russia. De façon générale, les contacts sont limités. Le plus souvent, le voyageur ne fait que croiser les gens, chez un marchand de glace ou dans un bus. Les discussions se font plus rares encore. La rue n’est plus le lieu d’échanges ni d’élaborations collectives d’idées, ce que déplore celui qui vagabondait avec bonheur sur les bitumes européens des 1980 et 1990. Pourtant, de nombreuses voix sont données à entendre dans Fordetroit, de la brève citation aux dialogues de plusieurs pages. Dans ces scènes, par exemple à la réception d’un hôtel où se plaint un client suite à une lessive qui a détendu les chaussettes de sa fille, Friederich réussit à faire entendre le slang nord-américain dans le français et par là-même à donner corps à ces individus.

L’interrogation de la langue ponctue également le texte. Non pas à propos de l’anglais, mais du «monologue intérieur», «l’activité du puits du langage», en d’autres termes la voix intérieure de la figure de l’écrivain. Dans les dernières pages du texte, le rôle de l’art et de la littérature plus généralement sont directement remis en question:

À me balader dans Détroit pour mesurer à l’aune de ce corps d’industries effondrées nos possibilités de rebond, je pressens que l’art est la seule issue. Du moins en a-t-il été ainsi à l’âge moderne: engagé dans un processus d’abrutissement général, le besoin d’art devient criant. Mais aujourd’hui, ce processus est allé trop loin. Peut-être que lorsque la laideur a tout envahi, l’art disparaît.  

Le pessimisme du propos semble alors contaminer tout désir de résistance, même littéraire. Néanmoins, par la bande, le texte contient des germes capables d’ébrécher la tentation morbide finale, à l’image des mauvaises herbes: «Pissenlit, ortie ou bourrache, ces parasites cassent le béton. Gazée, la plante éternue. Le jardinier s’en va? Elle ouvre la gueule et bouffe la pierre». Les jardins communautaires de Détroit ou le bonheur éprouvé par ce narrateur-écrivain loin de chez lui en sont la marque discrète.

Restent les remises en questions, nombreuses et salutaires. Car c’est précisément en renonçant à interroger le monde que l’écrivain céderait au mouvement de déshumanisation, puisque l’être humain est avant tout un «chercheur». Aux lecteurs de prendre le relais.