Aruè – Poesia Valladra – Poésie romanche de Basse-Engadine et du Val Müstair

Denise Mützenberg

Une anthologie bilingue de 336 pages: 28 auteurs des XXe et XXIe siècle traduits par une dizaine de traducteurs, souvent avec la collaboration des auteurs

(Présentation du livre, éditions Samizdat)

Recensione

di Walter Rosselli

Pubblicato il 16/11/2015

Cur ch’eu discuorrarà rumantsch, quand je parlerai romanche…
Denise Mützenberg a-t-elle imaginé son anthologie poétique au cours de cet après-midi de 1977, lorsque ces mots lui sont venus dans la bouche? Ou alors quand elle a publié son premier recueil de poèmes bilingues, Dschember schamblin, l’œuvre qui a donné naissance aux éditions Samizdat, en 1992, et qui s’ouvre justement par ce vers – Cur ch’eu discuorrarà rumantsch?

Son anthologie Aruè – Poesia Valladra – Poésie romanche de Basse-Engadine et du Val Müstair est assurément un travail de longue haleine, le labeur d’au moins une décennie de recherches passionnées et de rencontres passionnantes. Mais Denise Mützenberg n’a certainement pas attendu de parler la langue rhéto-romane, qu’elle a apprise il y a longtemps à l’occasion de ses fréquentes visites dans les Grisons, pour mûrir son projet. Elle n’a pas attendu non plus d’être touchée par la muse de la poésie: elle la cultivait déjà depuis son enfance.

L’intérêt et l’affection pour le romanche, cette langue qui reste insolite aux oreilles de nombreux francophones, se sont éveillés en elle grâce à son mari, Gabriel Mützenberg (1919-2002), auteur lui aussi d’une Anthologie rhéto-romane (Lausanne, l’Âge d’Homme, 1982) et de l’essai Destin de la langue et de la littérature rhéto-romanes (Lausanne, l’Âge d’Homme, 1974/1991). Et ce sont leurs nombreux voyages en Basse-Engadine, en visite chez des amis, amitiés qui deviendraient de plus en plus nombreuses au fil des années, qui lui ont fait découvrir la remarquable richesse des poètes locaux, notamment celles et ceux qu’elle côtoie désormais avec une fidèle régularité. C’est donc grâce à la sensibilité de Denise et de Gabriel Mützenberg à l’égard de cette langue et de cette poésie que nous tenons aujourd’hui dans nos mains un florilège de lyrique rhéto-romane de Basse-Engadine et du Val Müstair, recueilli dans Aruè – Poesia Valladra, en romanche vallader, justement, le favori de l'éditrice.

La valeur artistique de ce bel ouvrage se perçoit déjà avant de le feuilleter, en admirant la splendide image de couverture, fruit de la peinture de Jacques Guidon, dont deux extraits de l’œuvre lyrique se lisent également dans cette anthologie. Puis dans la particulière sonorité du titre: Aruè – Poesia Valladra, déjà un poème en soi.

Au-delà de la qualité artistique et poétique il y a une indéniable importance culturelle et linguistique. Aruè – Poesia Valladra – Poésie romanche de Basse-Engadine et du Val Müstair: le caractère bilingue de cette anthologie s’annonce dès le titre. Elle est conçue, certes, comme Dschember schamblin, pour les amis de l’éditrice habitant ‘la Bassa’, c’est-à-dire à l’extérieur des Grisons, mais aussi pour les poètes rhéto-romans qu’elle admire et dont elle étend ainsi la notoriété. À l’œuvre des vingt-huit poètes faisant partie du choix de l’éditrice s’allie dès lors le travail de passeurs de langues d’au moins six traductrices et traducteurs, parmi lesquels, en très grande partie, Denise et Gabriel Mützenberg eux-mêmes, tous supervisés par l’œil averti de Dumenic Andry.

Et finalement, sa localisation: Poésie romanche de Basse-Engadine et du Val Müstair. Il ne s’agit donc pas d’une collection poétique couvrant l’ensemble du monde romanche, ni même de l’Engadine, preuve de la fertilité de ce terroir qui remplit à lui seul une anthologie de plus de trois-cents pages.

Structurée en trois parties asymétriques, l’anthologie Aruè est d’abord une histoire de rencontres. Sa première section, justement intitulée Inscunters, présente une généreuse palette de l’œuvre de six poétesses et poètes que Denise Mützenberg a rencontrés personnellement. Tous, à l’exception d’Andri Peer, mais dont la voix habite l’éditrice depuis cinquante ans et dont l’œuvre fut associée aux débuts de Samizdat par sa traduction du recueil poétique Office des morts, de Maurice Chappaz, comme elle-même le précise dans le mot qui introduit les pages dédiées au poète de Sent. En effet, chacun des volets consacrés à ces poètes – Duri Gaudenz, Luisa Famos, Rut Plouda, Leta Semadeni, Andri Peer et Dumenic Andry – s’ouvre par leur photo et par un mot de l’éditrice illustrant leur rencontre, le lien d’amitié qu’elle a tissé avec ces personnes, l’importance qu’elles ont dans sa vie.

La deuxième partie, Clamaint, terme qui peut être traduit par ‘portail’, ouvre le regard sur un choix de dix-neuf poètes du vingtième siècle plus ou moins (re)connus, parmi ceux-ci, également deux auteurs très appréciés d’abord pour leur prose: Oscar Peer et Cla Biert, ce dernier par un essai de prose poétique. Si chaque plume y est représentée par un choix plus restreint de poèmes que l’éventail dédié aux poètes de la première partie, le nombre de personnes évoquées ici est trois fois supérieur.

La troisième partie, Langue aimée, langue empruntée, très brève, donne la parole a trois personnes qui ont choisi le vallader comme langue poétique, Warren Thew, Angelika Overath (prix de littérature du canton des Grisons en 2015) et Denise Mützenberg elle-même. La poésie comme passion, la poésie pour apprivoiser une langue, mais aussi pour exprimer leur attachement à la région qu’ils ont choisie.

Une brève biographie à la fin de l’ouvrage permet de faire la connaissance de chaque poète et de quelques traductrices et traducteurs. Elle est suivie par une généreuse bibliographie qui donne un aperçu des principaux ouvrages romanches traduits en français.

Ce n’est donc pas une anthologie structurée chronologiquement depuis la préhistoire de la lyrique romanche jusqu’à nos jours, divisée selon les courants ou les écoles poétiques. C’est un appel du cœur. Sans la prétention d’être exhaustive ni représentative (Annetta Ganzoni, dans son avant-propos, la compare à quelqu’un qui cueille des fleurs selon son propre goût et ses préférences), l’éditrice présente néanmoins un remarquable choix de poètes et de poèmes embrassant l’œuvre de monstres sacrés tels que Peider Lansel et Andri Peer jusqu’à de jeunes artistes contemporains, y compris un chanteur-compositeur.

Une anthologie poétique dans la langue qu’elle chérit, avec la traduction de chaque texte pour le rendre accessible au public francophone: le rêve d’une passionnée de poésie et de la langue rhéto-romane s’est donc accompli. C’est également un bel hommage à ces poètes qui font vivre et qui valorisent leur langue par leur art. Et scha’l rumantsch mour’ ün di, si le romanche meurt un jour, pour reprendre les paroles du poème de Denise Mützenberg qui clôt ce bel ouvrage, il faudra, certes, renommer les fleurs alpines aux noms aussi poétiques que ‘grusaidas’, ‘machöas’, ‘chalamandrins’ et ‘sfendacraps’, mais un florilège de la lyrique rhéto-romane restera gravé à jamais grâce à cette anthologie.