La Poésie en Suisse romande depuis Blaise Cendrars

Marion Graf

Cette anthologie – la première en France à être consacrée à la poésie suisse d'expression française – entend faire oublier le discrédit qui frappe les écrivains de langue française qui n'ont pas eu la chance d'être nés dans l'hexagone. Par un juste retour des choses, elle nous permet de découvrir des poètes engagés dans la défense d'une identité, l'évocation d'un lieu et la célébration d'une langue.Conçu par Marion Graf et José-Flore Tappy, cet ouvrage comporte quatre sections couvrant près d'un siècle de poésie. Il s'ouvre sur des textes de Blaise Cendrars ou de Charles-Ferdinand Ramuz pour se clore sur la présentation de poètes nés après 1945, comme Jacques Roman ou Sylviane Dupuis. Entre ces deux pôles situés de part et d'autre du XXe siècle, figurent de grands noms de la littérature suisse, parmi lesquels Philippe Jaccottet ou Nicolas Bouvier. Au total, plus de trente-cinq poètes se trouvent ici rassemblés.Cette anthologie est associée à deux autres ouvrages de la collection «Poètes d'aujourd'hui»: l'un consacré à la poétesse Anne Perrier (novembre 2004), l'autre au poète valaisan Maurice Chappaz (février 2005). L'objectif de ce triptyque est de faire connaître et apprécier en France la poésie suisse romande.

(Présentation du livre, éditions Seghers)

Questions à Emmanuel Laugier

di Francesco Biamonte

Pubblicato il 28/02/2005

Emmanuel Laugier, peut-on dire que cette anthologie s'inscrit dans un intérêt conséquent en France pour la poésie romande, dans le sillage des projets éditoriaux français liés à Gustave Roud ou Anne Perrier? Si oui, comment expliquez-vous cet intérêt? Le croyez-vous durable?

Sans conteste, on peut aujourd'hui, en comparant les différents projets éditoriaux qui mettent en relief les écritures suisses (l'effort étant peut-être encore plus grand pour le côté francophone que pour la Suisse alémanique), au moins prendre la mesure de la richesse et de la pluralité des voix qui compose aujourd'hui, pour ce qui est du régime du poème ou de la poésie, l'écriture suisse, ou de Suisse, si cela a encore un sens que de ramener strictement telle ou telle écriture à une identité nationale propre. Quoi qu'il en soit, l'essentiel veut qu'aujourd'hui ce champ-là d'écritures soit moins occulté, plus visible de ce que certaines maisons d'éditions (je pense à Zoé par exemple, aux Editions Empreintes, mais aussi à L'Escampette qui a publé l'¦uvre poétique complète d'Anne Perrier, etc.) travaillent à leur reconnaissance. On voit mieux aujourd'hui ce que Pierre Chappuis fait en poésie, simplement parce que les éditions José Corti ont décidé il y a plus de dix ans de suivre son travail, qu'au temps où il publiait dans son coin Éboulis. On pourrait citer bien des exemples similaires de ce genre d'isolement, critiquer le peu de curiosité réelle que les éditeurs parisiens portent aux grandes provinces (et la Suisse en fait bien partie), mais aussi bien reprocher au lecteur, en général, d'en manquer aussi et de ne pas aller lire Jean-Marc Lovay, alors que Zoé le publie depuis plus de dix ans (voilà un auteur dont le travail sur la langue, la prosodie, est aussi radical que celui de Valère Novarina, pour moitié Suisse), de ne pas s'attacher non plus à ce que L'Age d'homme a pu faire, parfois dans tous les sens, mais souvent ils furent défricheurs comme peu, en publiant fidèlement l'¦uvre de Jean Vuilleumier (il faut lire dans la collection «poche Suisse» l'extraordinaire Rideau noir ou même La Désaffection), les carnets de Georges Haldas, ou bien encore la meilleure traduction, et ce dès 1978, du Commis (Der Gehülfe) de Robert Walser, mais sous le titre de L'Homme à tout faire (réédition PS N°185), etc. Il faudrait parler aussi de la méconnaissance totale en France d'un Peter Bichsel, dont Gallimard avait il y a 20 ans publié les Histoires enfantines; son Chérubin Hammer et Chérubin Hammer aura, lui, en 2001, fait simplement l'objet d'une page dans le journal Le Matricule des Anges, mais rien ailleurs, en librairie ce fut plus de retour que d'exemplaires vendus. La littérature de création, suisse ou jurassienne, ou toulousaine ou occitane?! toute la littérature de création en fait a besoin d'être soutenue, par tous les moyens (les aides de l'État étant là essentielles), si elle veut trouver des lieux de publication qui n'aient pas comme seul horizon celui de la rentabilité pécuniaire rapide. On sait la lenteur dont cette littérature a besoin pour être, ne serait-ce que lue par une centaine de lecteurs.

On pourrait aussi prendre la première question en sens inverse: dans l'anthologie Gallimard de la poésie française du XXè siècle parue en 1983, mise à jour et rééditée en 2000, le lecteur suisse peut être surpris de ne pas trouver Gustave Roud ou Jean-Georges Lossier, ressentis comme des figures tutélaires - même si d'autres romands y figurent. Partagez-vous cette surprise?

Là encore, l'anthologie de poésie est la première a refléter ses manques, parce qu'une anthologie est génériquement un choix restreint d'auteurs; n'empêche que certaines anthologies n'en valent pas d'autres, il y a celles qui sont dans les ornières et celles qui prennent les sentiers battus plus facilement. Je ne jette pas la pierre à celle dont vous parlez, c'est déjà un travail énorme, mais disons que le genre de l'anthologie n'échappe pas à une volonté de clarification qui, parfois, se confond avec un "c'est déjà ça" presque paresseux ou en suivant des conseils de seconde main. On peut regretter en effet que dans une anthologie de poésie d'expression française on ne trouve pas Gustave Roud, Jean-Paul Pellaton, Jean Vuilleumier, Jacques Mercanton, Jean-Marc Lovay, Adrien Pasquali, que les femmes également soient aussi peu présentes là où je suppose qu'elles écrivent et publient bien. En fait le pont entre le lecteur et les responsables éditoriaux est là évident. De l'un découle l'autre. On ne sort pas du cercle.

Pour sortir du cas particulier de la Romandie: qu'en est-il des poésies belge ou québecoise en France? Bénéficient-elles aussi d'un intérêt neuf (pour autant qu'elle aient aussi été marginalisées jusqu'à présent)?

Je ne saurai pas tout à fait ou vraiment vous répondre, mais il semble bien que le problème suisse, si l'on peut le réduire à cette difficulté qu'ont les français à passer la frontière, à la sauter ou à jouer avec elle dans le champ ouvert des écritures, se reporte d'une certaine façon sur la Belgique et sur le Canada, l'océan aidant bien! On connaît un peu mieux les écrivains belges, le côté francophone, des gens comme Eugène Savitzkaya par exemple (mais les éditions de Minuit ont beaucoup joué à sa reconnaissance en France) alors que les flamands restent, eux, à part Hugo Claus, très marginalisés, bien qu'il s'y fasse, j'entends dans le domaine poétique, des choses formidables.

Pour les lettrés romands, les poètes retenus par la nouvelle anthologie composent un choix irréprochable, que l'on pourrait aussi dire sans surprise - sans y mettre de reproche. Bref, on y voit un choix fait pour la France. De votre point de vue, comment commenteriez-vous ce choix? Quelque chose vous-a-t-il spécialement frappé? Auriez-vous attendu (ou espéré) autre chose?

On peut toujours trouver des absents, c'est sûr, mais pour le lecteur voulant avoir un panorama assez complet de la poésie Suisse depuis Cendrars, celle-ci me semble tout à fait répondre à son projet. Le seul reproche que l'on pourrait lui faire est de ne pas avoir inclus des auteurs qui, si ils semblent n'avoir que peu de rapport avec l'idée du poème en vers (rien que Le Canal exutoire ou le Grand entretien, les textes de La Fourmi rouge en général, etc. de Cingria auraient pu être une piste à creuser), travaillent néanmoins dans les fossés des genres, ils sont dans les remblais, dans l'ombre de tout ils inventent une rythmicité spéciale à leur narration, ou, au contraire, absentent toute narration au c¦ur d'une approche descriptive du monde, échangent l'esprit de la liste énumérative contre l'agencement linéaire de l'espace et du temps, bref des écrivains qui travaillent à l'élaboration de poétiques très spéciales: Jean-Marc Lovay (j'insiste), par exemple, est vraiment, au sens littéral du terme, l'un des héritiers de l'esprit ultrarapide, aussi loufoque que grave, d'un Cingria par exemple.

Dans sa préface, Bruno Doucey cite Bertil Galland, évoquant le «principe d'une différence essentielle» dont se revendiqueraient les auteurs romands. La quatrième de couverture insiste au contraire sur le caractère insaisissable du paysage ainsi tracé. Quel est votre propre point de vue? Ressentez-vous dans la poésie romande ce «principe d'une différence essentielle»? Ou pour poser la question en termes plus généraux, peut-être trop généraux: la poésie (romande ou non) a-t-elle davantage à gagner ou à perdre dans la mise en avant de ses composantes identitaires, par opposition à ses dimensions universelles?

Ce qui compte c'est moins l'effet identitaire d'une littérature, ou d'une poétique, bien qu'on puisse aussi en repérer les traces ci et là, que la façon dont chaque écriture travaille, malgré elle, à la mise en fonction de sa propre rotative intérieure, brassant tout, sa langue et son chinois à elle, sa terre et les saignées antédiluviennes qui viennent l'aspirer ou l'inspirer, si vous me permettez d'employer ce vieux mot: elle va faire tourner sa voix dans les rouleaux conducteurs comme elle le peut, sa logique sera celle de l'écart, de l'oblique, de la diagonale, sa singularité de n'avoir été fidèle qu'à ses propres infidélités, soit même, comme le disait Leopardi, jusqu'à en venir à la haine de son pays natal.

Rassegna stampa (selezione)

«Une anthologie est toujours discutable, et La poésie en Suisse romande depuis Blaise Cendrars ne fait pas exception, dont les choix ne manqueront pas d'être contestés. Pourquoi celui-ci et pas celle-là? Pourquoi cet extrait et pas cet autre? Et moi, et moi, et moi? En considérant à la fois l'ensemble et le détail, le caractère «incontournable» de certaines œuvres et la multiplicité d'options possibles entre le très convenu et le plutôt inattendu, force est pourtant de saluer une entreprise satisfaisante dans les grandes largeurs, déployant un éventail bien représentatif de la poésie romande et se «risquant» à ouvrir celle-ci à la prose poétique (cela semble aller de soi pour un Gustave Roud) et à la prose tout court (avec un Cingria, dont les extraits ne sont pas hélas de sa veine la plus géniale) ou à la parole théâtrale, heureusement représentée en l'occurrence par un Valère Novarina, fort peu «romand» au demeurant. Si les trois premières sections, vouées à l'illustration des valeurs les plus reconnues, nous paraissent les moins contestables, la quatrième se ressent évidemment plus des accointances d'un milieu et d'un réseau dans lesquels gravitent Marion Graf et José-Flore Tappy, laquelle se trouve d'ailleurs bien représentée, même si Bruno Doucey a l'élégance de relever qu' il lui a forcé la main … Le côté «poétiquement correct» apparaît du moins, que certaines voix autres eussent défrisé, comme celles d'un Claude Tabarini, d'une Corinne Desarzens ou d'un Jacques Probst. Un principe général fait enfin problème, visant à une prétendue équité de dotation, sans relation proportionnelle aux dimensions réelles de l'œuvre. Celle d'un Jacques Chessex paraît ainsi bien chichement illustrée, au bénéfice de pairs trop bien servis à notre goût.» (Jean-Louis Kuffer24 Heures, 15.01.2005)

«L'anthologie de la poésie en Suisse romande qui paraît ces jours-ci chez Seghers est la première du genre publiée en France. En quatre sections, elle présente 34 auteurs du XXe siècle, de ceux qui, nés avant 1900, ont «inventé un lieu de parole» à ceux qui, nés après 1945, «parlent dans la précarité». Elle s'assortit de brefs portraits de chacun des auteurs retenus et d'un éclairant tableau d'un siècle de poésie dans notre pays, brossé par la spécialiste qu'est Marion Graf (historique, éditeurs, revues, accueil critique, relation au monde). Quant à José-Flore Tappy, elle-même poète, elle a apporté à cette entreprise commune sa compétence d'éditrice de textes à partir d'archives littéraires. […] Ce que cette excellente anthologie ne dit pas, c'est la bonne santé de ce secteur de l'édition par rapport à la France. Le tirage moyen d'un recueil est le même de part et d'autre de la frontière, alors que le public potentiel est plus de trente fois plus nombreux dans l'Hexagone. Effet de périphérie peut-être, mais qui n'a pas empêché la Suisse romande de concilier marginalité et rigueur.» (Isabellle Martin, LeTemps, 22 janvier 2005)

«L'ouvrage recouvre plus d'un siècle de poésie romande, de Blaise Cendrars à Charles-Ferdinand Ramuz en passant par Philippe Jacottet et Nicolas Bouvier. Mais qu' ont-ils en commun ces auteurs, outre le fait d'être nés au même endroit (mais à des moments différents )? Ce fait suffit-il vraiment à leur donner une identité commune? Etre d'ici plus que d'ailleurs inculque-t-il forcément l'amour du pays romand? Et chanter la Suisse revient-il nécessairement toujours à la célébrer? […] Notre pays peut prendre, selon les auteurs, des formes très diverses. L'évocation de la nature est bien sûr propre à nombre d'écrivains. Pourtant, loin des romantiques images d'Epinal célébrées par la littérature de Jean-Jacques Rousseau, les vers de Corinna Bille, Valaisanne d'adoption et épouse de Maurice Chappaz, blâment la rigidité helvétique: «Pays acide / Mal mûr / Aujourd'hui, / Nos bouches se resserrent à sa vue / Et le désirent.» […] L'autre fracture qui parcourt tant le pays que sa production poétique reste la religion: une différence palpable persiste entre la littérature protestante et catholique. Les auteurs de la première projettent souvent leur culpabilité dans leurs vers. Ainsi, Philippe Jaccottet écrit: «Déchire ces ombres enfin comme des chiffons, / vêtu de loques, faux mendiant, coureur de linceuls: / singer la mort à distance est vergogne / avoir peur quand il y aura lieu suffit.» […] Si l'art des écrivains nés dans la zone francophone de Suisse ne peut en aucun cas être réduit à la «poésie romande», pour répondre à la question du début, le combat valait tout de même la peine d'être mené. L'objectif affiché du directeur des Editions Seghers, Bruno Doucey, est de «faire connaître et apprécier en France la poésie suisse romande» et de «faire oublier le discrédit qui frappe les poètes de langue française qui vivent au-delà de nos frontières». Ainsi, cette anthologie est associée à deux autres ouvrages, l'un paru en novembre 2004 et consacré à la poétesse Anne Perrier, l'autre à paraître en février et qui sera dédié à l'œuvre du poète valaisan Maurice Chappaz.» (Linn LevyTribune de Genève, 29 janvier 2005)

«[…] L'anthologie poétique comporte de nombreux textes en prose. Les responsables de l'anthologie (Marion Graf et José-Flore Tappy) ont estimé, à juste titre, que la forme poétique traditionnelle, celle des vers rythmés, faisait parfois faux-vieux comparée à l'expression plus libre. C'est évident pour Edouard-Henri Crisinel ou Gustave Roud. Mais ont été choisis aussi des textes de prose d'auteurs poétiquement éprouvés comme Philippe Jaccottet, Lorenzo Pestelli, Corinna Bille. Parti pris heureux. Car il peut y avoir comme un glissement naturel vers le poème court, chargé poétiquement par un vocabulaire à longue résonance dans notre imaginaire, comme l'aube ou les larmes. On aboutirait alors, en suivant cette pente, à la création d'une forme aussi convenue que de nouveaux alexandrins. Les choix «prosaïques» de l'anthologie démentent ce qui pourrait être un académisme romand. De même, la référence unique à nos paysages familiers est rompue d'une part par les écrivains voyageurs: Et ce matin sur les draps propres / la petite tache de sang des punaises / mais le lit était bon (Nicolas Bouvier, "Soho", juillet 1970). […]» (André Gavillet, Domaine Public, n. 1632, 28 janvier 2005)

«[…] Ma l'editore Seghers non ha finito di stupire la Svizzera Romanda: pubblica infatti ad apertura del 2005 una vasta antologia dedicata alla poesia svizzera di lingua francese, curata da Marion Graf e dall'ottima poetessa José Flore Tappy, 300 pagine che si spingono fino ad Alain Rochat, autore nato nel 1961. Ottimo colpo editoriale, si può dire, anche se la scelta appare forse un po' cauta. Al di là della mancanza di stile dell'inserire anche una delle due curatrici tra gli autori antologizzati (ma è l'editore, a quanto pare, ad aver insistito), si può infatti «rimproverare» a questa'antologia di non osare granché. Vi si incontrano solo i nomi confermati e prevedibili (con l'aggiunta di Cingria e di Ramuz, la cui ammissione tra i poeti è forse un poco opinabile, così come di Valère Novarina, che potremmo considerare un poeta francese), ma non si affaccia nessuna generazione nuova, o in divenire, nessuna voce d'outsider. Da Cendrars a Bouvier (autore di un unico, non fondamentale, libro di versi), da Roud a Jacques Roman (attore e scrittore dalla vena turbolenta ed eccessiva), praticamente nessuno manca all'appello. Ma un rimprovero che si può fare solo dal nostro punto di osservazione interno: certamente a Parigi le voci di Crisinel e Matthey (due grandissimi, purtroppo un po' dimenticati), del pasionario Voisard o della metafisica Dupuis parranno nuovissime.» (Pierre Lepori, Rete2 - RTSI)