Safran

Marina Salzmann

Safran est le deuxième recueil de nouvelles de Marina Salzmann. À travers les onze histoires qui le composent, l’auteure explore divers aspects d’un monde hanté par sa propre disparition. Elle met en scène des personnages qui, tous à leur façon, tentent de résister à l’absurdité ou à l’anéantissement de leur existence.
Ainsi Camille réfugiée dans une Chine imaginaire y retrouvera peut-être son amour perdu. Agnès et ses collègues opposent à la bureaucratie et à l’aliénation une logique transmutatrice à la Lewis Carrol. Faute de mieux, on peut toujours essayer d’échapper au contrôle des caméras, habiller les morts ou décorer des cafétérias d’usine. Et on peut parler. Parler au vide, parler pour prendre congé ou pour faire comme s’il y a quelqu’un. Il y a quelqu’un.

Un extrait de nouvelle:
«Assise sur la plage, je regarde la petite fille. Elle a chaussé des palmes en caoutchouc de couleur bleue. Elle essaye de marcher en levant haut ses jambes à peine plus longues que les palmes. La pierre, le sable, la mer et le ciel, tout autour d’elle semble vivant. Les angles trop affûtés des rochers paraissent s’adoucir autour de la petite fille. Les arêtes perdent leur tranchant, la per­spective s’incurve. Autour de la petite fille le monde est ovale et penché.
J’ai écarté quelques mégots avant d’étaler ma serviette-éponge sur le sable. Maintenant je suis assise un peu crispée sur son côté recto où sont brodés à la machine des coquillages stylisés. Deux frises de berniques me bordent en haut et en bas quand je m’allonge. Enfin, pas tout à fait car, ma serviette-éponge étant un peu courte, la frise inférieure m’arrive au mollet. Un épineux que je ne puis identifier jette à terre et sur moi et ma serviette-éponge une ombre mouvante aux contours indéfinis. C’est avec un groupe d’une quinzaine de personnes, des collègues de travail accompagnés de leurs familles, que je passe mes vacances d’été. Ils se trouvent à une dizaine de mètres en rang d’oignons sous un bosquet. Les limites de leurs linges se chevauchent. Mon fils Sébastien, seize ans, est avec eux, sa serviette presque identique à la mienne, sauf qu’au lieu de coquillages elle a des motifs d’ancres de bateau.»

(Présentation du recueil, Bernard Campiche éditeur)

Recensione

di Nathalie Garbely

Pubblicato il 22/02/2016

Safran, le titre du second recueil de nouvelles de Marina Salzmann, évoque une couleur chaude, un jaune orangé comme celui de la couverture du livre. Or, dans les douze récits, domine une atmosphère pesante voire oppressante. Dans «Fugue», «La meilleure façon de boiter», «Congeler», «Méthode» et les autres nouvelles, se retrouvent les thèmes de l’angoisse, de la solitude, de la disparition, ainsi qu’un balancement entre raison et folie. Le monde contemporain y est dépeint comme vidé de sens, à force de normes et de contrôle. Dans ce sombre tableau, un espace d’échappée se dessine cependant grâce à l’expression artistique. Celle-ci peut prendre la forme de la peinture, de la musique, de la danse, de l’écriture ou simplement de la prise de parole s’apparentant au chant, voire à la logorrhée. Recourant à l’absurde et au fantastique, accordant une large place aux perceptions sensorielles de ses personnages, Safran interroge aussi bien nos rapports à la réalité qu’à ses représentations.

Racontée à la première ou à la troisième personne du singulier, chaque histoire s’articule autour des perceptions d’un personnage, celles d’une femme le plus souvent. Les menus gestes du quotidien y sont décrits de sorte à faire entrer l’étrange dans le banal. La langue familière (par des structures de phrase et le vocabulaire) est également présente dans l’écriture de Marina Salzmann, très sensible au rythme, que ce soit dans des phrases longues et sinueuses ou, autre contraire, brèves et percutantes.

«Chantier» ouvre le recueil et donne le ton. Une femme observe l’avancée de travaux sous ses fenêtres, dont le vacarme a remplacé le rassurant « tacatac tacatac » d’un vieux train. Toute la géographie du quartier est transformée sous l’action des machines. Les arbres sont coupés. Des voies de circulations sont obstruées, empêchant les contacts dans le voisinage. Même le rapport visuel entre la protagoniste et « NoirNoir » est devenu impossible, les gravats cachant désormais la fenêtre de ce voisin faisant partie de son intimité. L’avancée des travaux de terrassement est détaillée, sans que le projet global ne devienne saisissable. Mais peu à peu le chantier prend de plus en plus de place dans le quotidien de cette femme. Il contamine son univers, jusqu’à son intériorité. Le trou semble se creuser en elle comme dans le sol. Toutes ses observations et toutes ses sensations sont rapportées avec une distance qui introduit une instabilité. La femme raconte, «dans la rue, les gens me regardaient avec suspicion. Ils ne voyaient pas que le monde était en train de disparaître, aspiré par le trou, et j’ai compris qu’ils pensaient que j’avais perdu la raison». Traverse-t-elle des hallucinations? La question ne sera pas tranchée. En revanche, ses impressions s’affirmeront.

Tout était absolument plein et maintenant il n’y a plus que ce qui manque. Le trou est allé creuser dans le monde si bien rempli, je sais que ça va tomber, je crois percevoir le début de l’effondrement de ces lieu autrefois saturés de toutes sortes de séries et de collections mais où, plus rarement, quelque chose n’existait qu’à un seul exemplaire, pour étinceler sur la monotonie du reste.

Parallèlement, s’impose un flux de parole, qui apparaît comme un moyen de faire face. Parler «toute seule», parler «tout le temps pour [s]’alléger du poids étrange du trou», parler «sans relâche» devient une forme de résistance – ou de survie:

il me suffit de proférer, peu importe qu’elle soit vraie ou fausse, peu importe qu’elle soit insensée, une parole.

Les onze nouvelles suivantes suivent également le pourtour de ce trou par lequel s’évide le sens de la société contemporain, un creux circonscris de règles et scruté par d’innombrables caméras de surveillance. Certaines empruntent la voie de l’absurde. Dans «Rank», une femme photocopie ses clefs pour conjurer son angoisse de les perdre. Dans «Issue de secours», la réorganisation d’une salle de réunion, qui pourrait être la salle des maîtres d’une école, est repensée en termes poétiques et politiques, donnant lieu à des dialogues comiques. D’autres récits sont construits sur des mises en abîme, participant à l’atmosphère d’étrangeté avec laquelle Marina Salzmann décrit la société contemporaine, et plus précisément le mouvement aliénant de ses profondes transformations. Si la chute de ces récits, élément clef de toute nouvelle, n’est pas toujours convaincante, l’écrivaine réussit à maintenir tendu le fil du récit s’appuyant sur des points de basculement.

En contre-point, qu’il soit peinture, musique, écriture ou une profération de parole proche de l’incantation, l’art apparaît dans Safran comme un espace de liberté qui s’impose telle une nécessité. C’est par l’expression de sa voix, de quelque forme qu’elle soit, que chaque personnage est pleinement présent, vivant et humain. Il s’agit moins de combler le vide que de donner son et matière à des sensations, provoquant un «bien-être», un apaisement. Dans «Blumen», la protagoniste cherche à se souvenir de la voix de sa grand-mère germanophone. Celle qui écrit s’interroge sur l’héritage reçu de cette femme qui n’a mis sur papier que des listes de courses. Autant que par le récit, c’est par les couleurs d’une robe pour cette grand-mère, en patchwork coloré, pensées comme les aplats d’une peinture que l’écrivaine se fera entendre.

Dans «Zone interdite», un récit d’anticipation, un couple décide de passer de la «Zone habitable», à la «Zone interdite»:

Ils ne peuvent plus supporter la surveillance constante dont ils font l’objet, un sentiment d’enfermement et d’angoisse s’est emparé d’emparé d’eux.

La nouvelle se clôt avec la description d’un tableau de couleur «jaune safran», dans laquelle on reconnaît la couverture du livre:

La femme et l’homme sont nus, assis face à face en plein champ. Au-dessus d’eux les collines et le ciel composent une frise. Dans cette lumière d’or qui semble venir de très loin, les corps et les blés sauvages sont tellement confondus qu’ils semblent déjà avoir été dématérialisés.

Échappatoire autant que présence au monde, l’expression artistique, symbolisée par la chaude couleur de safran – qui se révèle un titre excellent – est ainsi célébrée tout au long du livre.