L’Oragé

Douna Loup

Rabe marche en poète. Il sait ce qu’il devient. Il devient une langue. Il marche dans la nuit, il pense à la gloire, il aspire à la gloire. Je deviendrai quelqu’un dont on se souviendra. Je dois écrire encore mais maintenant je sais. Et il s’éloigne sur le sentier poussière. Un jour il faudra traduire cette nuit. Pour l’instant il faut la vivre. La manger et la traverser. Rabearivelo avance dans le soir, il est cette langue vivante qui traverse la nuit.

     Antananarivo, 1920. Rabe, orphelin d’une famille princière déchue, gagne de petites sommes en travaillant la dentelle. Il est feuilletoniste à l’occasion. A presque vingt ans, il rencontre Esther, poétesse de dix ans son aînée. Ils forment alors un pacte : veiller sur l’œuvre de l’autre.

     Ce roman s’inspire de deux figures majeures de la littérature malgache, Jean-Joseph Rabearivelo et Esther Razanadrasoa, dite Anja-Z. L’écriture de Douna Loup recrée les audaces et les richesses nées du va et vient d’une langue à l’autre, du français imposé à la poésie Hova. D’enthousiasmes en créations, Rabe, Esther et leurs amours successifs nous interrogent sur la liberté des sentiments, la liberté d’expression, la liberté absolument.

(Quatrième de couverture, éditions Mercure de France)

Élire domicile dans les langues: Douna Loup, «L’Oragé»

di Romain Buffat

Pubblicato il 15/02/2016

Dans son troisième roman paru au Mercure de France, L’Oragé, Douna Loup ressuscite deux figures de la poésie malgache des années 1920, Jean-Joseph Rabearivelo (ou Rabe) et Esther Razanadrasoa. Deux personnages complémentaires sur tous les points puisqu’il est devenu l’un des grands noms de la littérature malgache tandis qu’on a gardé d’elle d’infimes traces seulement; il est attiré par les lettres françaises et les règles de la poésie alors qu’Esther fait le choix radical de n’écrire qu’en malgache. Esther a dix ans de plus que Rabe, elle est la première femme à publier, il l’admire, elle est foncièrement libre dans ses relations et il y a dans le rapport qu’elle entretient avec Rabe quelque chose de l’ordre du roman d’initiation. En effet, les dix pages inaugurales retracent la période des années 1907 à 1920, les jeunes années de Rabe, «petite flûte», qui semble prédestiné à devenir poète et quitte l’école à treize ans. C’est en autodidacte qu’il découvre la littérature française et ses grands noms. Le tout se passe sur l’île de Madagascar dans le contexte de la colonisation française: découverte de la poésie pour Rabe, recherche de liberté pour Esther. Tout cela ouvre un espace de résistance à l’oppression. Par ailleurs, le texte ne cesse d’osciller entre la langue standard et oppressive des colons, qui apparaît entre les chapitres comme des intermèdes:

faire des jeunes Malgaches des sujets fidèles et reconnaissants de la France, et à cette fin se consacrer à l’enseignement de la langue française, de l’histoire, de la géographie (p. 143)

Et la langue comme moyen de résistance pour Rabe et Esther:

Avoir le choix ce n’est pas choisir le noir ou le blanc, c’est trouver une couleur en soi.
C’est créer le blanc qui nous correspond ou le noir qui nous répond. Le créer. Chaque fois différent. Le créer, ne rien accepter qui soit tout fait, tout préparé, tout prémâché. Notre devoir est de recréer notre vie, si l’on veut qu’elle soit nôtre. Il nous faut la mâcher. (p. 199)

Mais vouloir classer ce texte dans une catégorie particulière comme celle du roman d’apprentissage est illusoire, tant le roman ici se présente comme une scène d’expérimentations littéraires. Monologues intérieurs, poésie en prose ou versifiée, tout vise à interroger la langue; non pas la langue française ou malgache en tant que moyen de communication et d’échange, mais la langue en tant que lieu de poésie («Poezia»), lieu à creuser, à malaxer et à mâcher pour créer. Voilà la grande affaire de Douna Loup, qui fait dire à Esther:

Ma grande direction, c’est la liberté d’être, c’est la Poezia, Rabe.
Créer de l’être, créer de la création, créer de la matière toute libre.
Alors tu vois bien, il n’y a plus d’importance aux petits désirs contradictoires, ceux-là sont faux... (p. 198)

Car ce qui est en jeu, comme le dit Esther, c’est la liberté, que ce soit dans ses poèmes, dans ses prises de positions dans les journaux ou dans ses relations qu’elle multiplie. Mais comment concilier les deux langues quand on est, comme Rabe, tiraillé entre la sienne propre et celle de l’oppresseur alors que celle-ci renferme des trésors qui s’appellent Baudelaire, Verlaine ou Valéry ? C’est dans l’entre-deux, dans le dialogue entre les deux langues, dans la traduction, dans cette nuit que Rabe marchera:

Rabe marche en poète. Il sait ce qu’il devient. Il devient une langue. Au centre de lui-même dans cet espace qui tiraillait, cet espace de bataille entre les deux langues aimées, là dans ce centre-là qui a fait son tumulte est née une langue à soi, une langue au-delà qui inclut et surpasse. Il marche dans la nuit et il est cette langue. (p. 222)

La langue de Douna Loup elle-même joue de ce va-et-vient entre le français et le malgache, fait cohabiter les deux langues en insérant un glossaire au milieu du livre qui sonne comme un poème, ou en faisant entendre la langue maternelle des personnages dans leur monologue intérieur. Enfin, le français de Douna Loup joue d’une esthétique de la juxtaposition, en limitant parfois la ponctuation et en s’attachant à la matérialité des mots, ces «petits projectiles qui remuent», comme l’écrit Isabelle Sbrissa, citée en épigraphe de L’Oragé. Une langue rythmée, qui revient à la ligne quand elle veut, une langue qui tente de traduire le sentiment de liberté absolue vers laquelle tendent Esther et Rabe.