Quelques années de moins que la lune

Germano Zullo

«Il y a un commencement. Il y a une fin. Entre les deux: le grandir. J'ai toujours grandi avec beaucoup de questions et très peu de réponses. Et si au départ, j'avais soif de réponses, je vouai par la suite un véritable culte aux questions. Quelques années de moins que la Lune tente de reconstituer les chemins, devrais-je dire les labyrinthes, qu'il faut parcourir pour aller d'une question à l'autre. Pourquoi je suis né? Qui est mon père? Qui est ma mère? Pourquoi j'écris? Dans quelle mesure le vécu façonne l'imaginaire? Dans quelle mesure l'imaginaire façonne le vécu? A sept ans, je décidai d'être écrivain. Trente ans plus tard, le petit roman que j'entamais alors n'est toujours pas achevé. À l'ombre d'œuvres essentielles qui ont jalonné mon enfance et mon adolescence, je raconte ici l'histoire de ce texte primitif, en retrouvant un peu des matériaux qui forgent un esprit, mais surtout, en explorant l'architecture complexe du mystère qui nourrit la création.»

(Germano Zullo)

Recensione

di Brigitte Steudler

Pubblicato il 16/01/2007

A l'enseigne de la collection «Rétroviseur» a paru en septembre passé Quelques années de moins que la lune , texte attachant dans lequel Germano Zullo retourne sur les traces de son enfance et adolescence. L'auteur, habitué à s'adresser aux enfants dans des albums illustrés par Albertine, sa compagne, connus sous les titres de Le Génie de la boîte de raviolis, Violette et Ficelle, Marta et la bicyclette… et parus comme celui-ci à La Joie de lire, ravit son nouveau public par la simplicité, la sensibilité et la fraîcheur de son style.

Fils d'immigré italien arrivé dans la campagne genevoise en 1957, Germano Zullo nous conte par de courts chapitres (jamais plus de trois pages, et dont tous les titres font référence à une œuvre littéraire, cinématographique ou musicale: Tintin au Congo, Maciste aux enfers, Tex contro tutti, Pinocchio, Voyage au centre de la terre, Nadja, Fahrenheit 451, La Dolce vita, Les Fleurs du mal, …) les épisodes d'une enfance heureuse de laquelle émerge la découverte de la lecture puis, de façon récurrente, la passion dévorante de l'écriture. Sans emphase et empreint d'une rare pudeur, Germano Zullo nous détaille ses jeux plutôt solitaires (les petites voitures accaparant tout l'espace du salon) ou diverses occupations l'emportant dans des aventures rêvées (avec la jeune fille au pair de la famille chez qui sa mère fait des ménages, et que retenue prisonnière par ses patrons, Germano délivrerait pour l'emmener sur une autre planète à bord d'un vaisseau spatial), ou alors des méfaits moins oniriques tels que tuer les poissons rouges de sa petite voisine, «libérer les lapins des N. sauf Nénette parce qu'elle a dévoré ses petits, briser les carreaux des Brustini, un vieux couple acariâtre». De la confrontation du jeune immigré avec sa patrie d'accueil (il optera l'âge venu de posséder le [passeport] rouge comme ses parents) Germano choisit de nous restituer certaines émotions peut-être plus fortement que d'autres. La première, celle par lequel commence le livre consiste à de ne pas parler le français comme la majorité des habitants de son quartier mais un dialecte qui, bien qu'italien ressemblerait plutôt à de l'arabe.

Le tableau est posé d'emblée sans griefs aucuns. Expression d'une vive émotion puisque demeurée intact jusqu'ici et démontrant que le très jeune enfant perçoit bien ce que cette différence peut comporter de ségrégation voire de négation. Ainsi commence Germano Zullo: «Nous sommes italiens. Cela doit être important car Madame P., notre voisine du dessus, ne cesse pas de le répéter sur tous les tons: "«Ah voilà les italiens… C'est le petit des Italiens…. La femme de l'Italien…. Le mari de l'Italienne….» Oui, nous sommes italiens. Notre village s'appelle Gioia Sannitica. Un véritable trou au pied de Monte Erbano, province de Caserta, à quelques kilomètres au nord de Napoli». Voici donc Germano confronté à sa double appartenance géographique contraignant la petite famille (lui, et ses parents) à des déplacements en train alors riches en expériences marquantes qui amène le petit Zullo à chaque période de vacances scolaire s'immerger dans la terre et la patrie d'origine de son père.

Les sensations qui l'attendent sont fortes, peut-être empreintes de craintes irraisonnables éprouvées par le jeune enfant et de la perception innée de règles différentes, de contextes économique et sociologique totalement opposés. «Il existe une frontière très nette entre la Suisse et l'Italie. La Suisse est verte, liquide, fraîche. L'Italie est terreuse, ignée, emplie de mirages. … Elle est emplie de ruines et de coins sombres. Elle grouille de mystère. Le temps y devient aléatoire.»

Certes, la dualité ambivalente qui imprègne la vie du jeune Germano ne l'empêchera pas d'évoluer l'adolescence venue comme un jeune homme totalement intégré, seule l'obtention du passeport rouge… à croix blanche lui fera revivre avec force l'éclatement de sa condition d'enfant d'immigré. «A l'époque, l'obtention du «rouge» entraînait la perte du «vert», le passeport italien.Je suis furieux.Ce n'est pourtant qu'un morceau de papier. Et puis, je suis né en Suisse, je vis en Suisse, j'ai l'accent genevois. Avec mes rousseurs, je ne ressemble même pas à un italien. J'ai plutôt l'aspect d'un Britannique. Alors, pourquoi cette terrible impression de trahison? Pourquoi ce soudain abyssal manque de l'Italie? Ce sentiment d'appartenance presque morbide à une nation qui désormais ignore jusqu'à mon existence?» (p. 61)

Cela dit, le récit de l'immersion dans deux cultures différentes ayant forgé et proprement inspiré la personnalité du jeune Germano (portant en sus le prénom du grand père paternel décrit comme farouchement secret et porteur d'un regard bleu clair impénétrable) ne doit en aucun cas faire oublier la magie du texte conté par le grand Zullo d'aujourd'hui et qui réside principalement dans l'évocation détaillée de sa passion naissante puis dévorante pour l'écriture et la lecture. Saisissant vite l'importance des enjeux, Germano mettra tous les moyens à sa portée pour se forger des méthodes aptes à s'approprier ce travail de création intense qui est pour lui la rédaction d'un texte. Germano Zullo dans Quelques années de moins que la lune nous narre le récit d'une véritable aventure. Commencée par l'apprentissage de la lecture et l'acquisition de sa première bande dessinée dont le titre seul L'énigme de l'Atlantide évoque l'immensité du programme et des expériences littéraires à venir, la seule, l'unique peut-être, passion d'une vie qui, dès la rencontre avec sa bien aimée Albertine se muera en principal motif d'existence: «Lorsque j'écris, j'ai besoin de toute la sensualité de l'univers. Lorsque j'écris, j'ai besoin d'aspirine C effervescente. Lorsque j'écris, je creuse un trou jusqu'au centre de la terre en pensant y découvrir quelque chose. Probablement le trésor de l'Atlandide.Lorsque j'écris, je suis un parasite. Je ne donne rien à l'univers. Je ne suis utile à personne. Lorsque je n'écris pas, j'écris toujours.» A découvrir, faire lire et partager assurément!

Rassegna stampa (selezione)

[...] Le grand art de Germano Zullo est d'avoir réussi à retrouver son regard d'enfant pour décrire son univers de l'époque. Univers marqué par les origines italiennes du petit Suisse, par Gioia, le village des ancêtres, où l'enfant se rend durant les vacances. Aujourd'hui, Germano Zullo dit que tout cela a occupé une place essentielle dans la formation de son imaginaire: «Gioia est un lieu géographique mais pour moi c'est aussi un lieu littéraire. Une boîte à secrets, à trésors, un objet sur lequel je dois travailler.» Son cours récit est un condensé d'émotion et de pudeur [...] Et à la fin de son livre il a la même pudeur pour suggérer ses souffrances d'adolescent et sa rencontre avec Albertine, dont on devine qu'elle lui a sauvé la vie. (Sylvie Tanette, L'hebdo)