La Mer des Ténèbres

Elisabeth Horem

Trois récits, un roman.
«Ta langue est ta monture» emmène le lecteur au Levant, sur les traces d’un voyageur suisse au début du XIXe siècle. «Les Bâtisseurs» raconte l’histoire de deux enfants anglais déportés à l’autre bout du monde pour y faire souche et consolider l’Empire. Enfin, dans «L’impossible reconstitution de l’Abbaye de Westminster» – qui est aussi un roman familial – une femme, de nos jours, cherche à surmonter son désarroi en s’embarquant sur un cargo – mais cette traversée sera tout sauf apaisante. Ce dernier récit reprend les fils qui couraient dans les deux premiers, révélant entre leurs personnages si différents une parenté dont la clef se trouve peut-être dans le vers de Baudelaire cité en exergue: ils ont tous eu à traverser leur «mer des Ténèbres». Chacun à sa manière.

(Présentation du roman, Bernard Campiche Editeur, 2015)

Recensione

di Françoise Delorme

Pubblicato il 17/12/2015

J. L. Burckhardt, jeune bourgeois de Bâle né au XVIIIème siècle, entreprend au début du XIXe siècle un long voyage vers l'Orient, vers les sources du Nil. Il a perdu en une vie dissolue une bonne part de la fortune familiale bâtie sur un commerce longtemps florissant. Ces pérégrinations deviendront peu à peu une quête initiatique, un questionnement sur l'identité, la difficulté d'exister entre problèmes de survie et relations complexes, parfois très violentes, avec les pays traversés et leurs habitants. Les aléas qui forment peu à peu la vie sont évoqués dans un savant mélange de riches descriptions, de réflexions construites comme une adresse au personnage par l'auteur et comme une sorte de méditation rêveuse à la fois précise et hésitante sur le désir de connaître et de comprendre, de changer de vie (et donc de langue, de rôle, de nom et de monde), de trouver un havre, «une sorte de bonheur tout de même après toutes ces années, et le loisir enfin de mettre au net les notes accumulées».

Apparaît alors le journal de bord de J. L. Burckardt, livre réel et livre dans le livre: il sera sur la table de chevet d'un des deux enfants de la deuxième histoire et la narratrice de la troisième histoire mesure son propre cheminement à l'aune de cette lecture. Le titre du récit, «Ta langue sera ta monture», trouve là tout son sens: tant qu'un livre existe et trouve un lecteur attentif, la mémoire continuera de se faire, de se défaire et se refaire à travers le temps. L'effet que crée cette mise en abîme est féconde. Elle crée une sorte de continuité chronologique entre les trois morceaux d'un puzzle incomplet qui montre à la fois comment des vies singulières se déroulent à chaque époque et comment chaque trajectoire révèle de nombreuses parentés avec les autres. Le lecteur est fortement incité à faire jouer la première histoire dans les deux autres et réciproquement. Les miroitements éclairent la façon dont la fiction nourrit notre appréhension du réel. Nos vies sont en partie faites des histoires des autres et c'est peut-être ainsi que nous pouvons, parfois, au détour d'un reflet, mieux nous comprendre.

Les deux enfants anglais de la seconde histoire, orphelins de père par revers de fortune (mais de la classe ouvrière, contrairement à notre voyageur des post-Lumières), sont envoyés en Australie à des fins de colonisation. L'esprit de conquête de certains sur les terres (les biens) et les esprits, se manifeste aux dépens de vies individuelles et fragiles dont l'identité reste, là aussi, menacée et malléable à merci. Le bateau sur lequel les deux enfants embarquent leur offre un beau voyage vers un pays qu'on leur présente comme paradisiaque. Cette lumineuse parenthèse est peut-être à l'origine de la révolte qui les saisira lorsque le but de cette déportation, construire un nouveau monde pour de nouveaux dominants, leur pèsera trop, lorsque le désir de s'évader, d'être libre et autonome, prendra le dessus et les poussera à risquer le pire ou le meilleur, la mort ou la vie. Fuir pour vivre, enfin, encore une autre façon de voyager, la seule qui vaille? Se mesurer à la solitude absolue ou rencontrer une oreille compatissante reflètent encore la force des récits qui donnent à chacun, selon les mots de Paul Ricœur, une «identité narrative», même trouée. «Les bâtisseurs» contient moins d'interrogations  philosophiques que le premier récit, mais il est parcouru par chacune d'entre elles qui résonneront dans le troisième. Celui-ci se révèle être la passionnante et talentueuse chambre d'échos des deux précédents.

Il est intitulé «L'Impossible reconstitution de l'Abbaye de Westminster», titre d'un puzzle retrouvé dans la maison parentale par la narratrice, puzzle impossible à finir dont la description semble être celle du roman que l'on est en train de lire:

Il était là, inachevé, sur un grand plateau de bois, certaines parties de l'image avaient été assemblées et isolées les unes des autres, cela faisait comme des îles entre lesquelles flottaient quelques pièces éparpillées, décourageantes tant elles se ressemblaient, toutes de la même forme ou presque et de couleurs sombres, brouillées.  [...] comment être sûre qu'aucune n'avait été perdue au cours des années [...]?

De nombreux souvenirs, effacés en partie, campent en peu de mots de nombreux personnages, font traverser au lecteur divers pays et époques, nourrissent une épopée familiale, souvent tronquée, plus ou moins précise. Par exemple, la relation très attachante d'un amour menacé par la guerre de 14-18, suggéré par la lecture de cartes postales elliptiques, atteste à la fois de l'importance des traces et leur vulnérabilité. La narratrice, en même temps que le lecteur, reconstitue des pans de mémoires individuelles, des bribes d'une histoire familiale et plus largement collective. Peu à peu, elle tisse une réflexion impressionnante sur les facettes contradictoires des désirs humains tout en nous entraînant dans une dernière et étrange traversée sur un monstrueux porte-containers qui semble rassembler tous les fils symboliques de cette puissante construction romanesque.

La photographie de la couverture de La Mer des Ténèbres, prise par Elisabeth Horem elle-même, illustre la troublante aventure de ce bateau. Comme livré au hasard, tel un vaisseau fantôme, il transporte des contenants fermés sur leurs secrets et laboure la mer pour quelles conquêtes inutiles souvent, pour quelles échappées nécessaires parfois? Même si quelques métaphores trop faciles ou quelques incertitudes formelles affaiblissent parfois un style par ailleurs d'une grande sensibilité, précise, inventive et généreuse, il convient de saluer un ouvrage étonnant qui développe les qualités exploratoires de la littérature dans une conclusion qui semble suggérer que l'écrivain, s'il ose suivre des chemins moins courus, peut se trouver en face d'une sorte de vérité, cruelle et douloureuse, d'où sûrement une tristesse revendiquée, que le titre ne dément pas.

Elisabeth Horem réussit à faire jouer l'un sur l'autre et d'une manière radicale les synonymes parfois si éloignés que sont les mots «attente», «quête» et «désir». Elle découvre et défend la nécessité de savoir garder, accueillir ou même rechercher notre étrangeté à nous-mêmes: celle-ci semble la seule garante d'un peu de liberté effective. Elle fait magistralement apparaître les liens complexes et parfois terribles qui existent entre désir de savoir et appât du gain, désir de s'échapper et désir de demeurer, entre besoin d'identité et besoin d'indépendance anonyme, entre forces naturelles et forces humaines qui se conjuguent autant qu'elles se combattent. Et ce en proposant un voyage imaginaire dans l'espace et le temps:

Et moi j'aurais bien aimé m'en aller [...] ni trop vite ni trop lentement parce que ce n'est qu'en se déplaçant dans l'espace ni trop vite ni trop lentement qu'on peut donner une forme au temps, comme si on l'avait rattrapé et qu'on avance à la même allure, sans jamais s'arrêter, sans avoir désormais plus rien à craindre de lui, on franchit les étendues comme de grands morceaux de temps qu'on jetterait par la fenêtre avec cette sorte de liberté joyeuse qu'on gagne à se mettre en danger, à se faire soi-même l'enjeu du jeu, on a l'impression d'être enfin son seul maître - pour l'instant du moins, parce qu'on sait bien qu'il nous attend au tournant, même pas ricanant, patient seulement [...]

Peut-être peut-on lire ces lignes comme une définition du roman, ainsi que de toute entreprise littéraire digne de ce nom.
La Mer des Ténèbres habite longtemps la pensée après qu'on l'a refermé. Et toute évocation de ce livre ravive une forte émotion tout en donnant de nouvelles dimensions au réel, aux rapports que l'on entretient avec lui et avec soi-même. Ils deviennent plus amples, plus complexes, et curieusement, la tristesse, qui avait fini par se transmettre aussi au lecteur, s'en allège d'autant.