Fracas

Pascale Kramer

Lendemain de déluge dans la villa californienne des parents de Valérie. Les éboulements ont dévasté la région. En équilibre instable, un gros rocher menace de s'écraser dans le jardin. Venue aider pour le week-end, Valérie observe l'étrange comportement de sa mère, effaçant méthodiquement les traces de la catastrophe sous l'œil distrait de son mari, médecin à la retraite, visiblement préoccupé ailleurs.

Le danger qui plane ce jour-là sur la famille est bien réel, mais il vient d'autres séismes, plus intimes, déclenchés tôt dans la matinée par le coup de fil annonçant l'accident de Cindy, la jeune fille qui garde les neveux de Valérie… et l'arrivée de son frère.

Recensione

di Pierre Lepori

Pubblicato il 13/02/2007

«Elle avait arrêté de fumer une semaine après avoir emménagé avec Justin dans leur nouvel appartement. Sa volonté face au manque, qui lui travaillait la gorge comme un étranglement, lui fut d'un soutien inattendu devant l'inconfort où commençait cette journée. C'était sur la certitude de sa ténacité qu'elle s'imaginait pouvoir venir à bout d'une vie entière». Anecdotique et presque anodine, cette phrase placée tout au début du nouvel opus de Pascal Kramer pourrait bien receler l'enjeu central de toute son œuvre romanesque. Il s'agit d'un manque, d'une faille, qui traverse de bout en bout une suite de romans à l'allure pensive, d'une rare cohérence et d'une considérable opiniâtreté. Peu importe que la tragédie soit déjà survenue (Les Vivants) ou qu'elle nous percute à la fin du récit (Manu); peu importe qu'elle prenne les allures d'un acte manqué (L'Adieu au Nord) ou qu'elle n'aboutisse jamais à ce que l'angoisse stagnante laisse craindre (Retour d'Uruguay). L'auteure réussit à étirer le temps, embarquer le lecteur dans une atmosphère entêtante, observant ses personnages sous la loupe d'une écriture dense et dépourvue de cynisme. Mais si on a pu remarquer, roman après roman, que l'œuvre de Pascale Kramer se bâtissait comme un seul long récit – où des êtres simples souvent hagards s'empoissent ou se dépêtrent tant bien que mal d'existences marquées par le désespoir – ce Fracas nous propose un net changement de point de vue: des protagonistes aisés (la famille presque huppée d'un médecin «d'une inhumanité clémente que [sa fille] Valérie trouvait conforme à la vérité de la vie»); le décor américain d'une villa avec piscine, à la fois chic et vaguement incongrue, perdue dans la nature rêche des grands canyons. Kramer n'attend pas le début du roman pour faire basculer ce décorum dans l'incertitude: un «déluge» nuitamment y a accompli son «presque somptueux saccage», laissant perché au-dessus des baies vitrées de la villa un rocher énorme et suréel. On comprend vite, quand Valérie accourt à l'appel d'une mère qui ne se laisse pourtant jamais démonter dans son tout-puissant contrôle de la vie et de la situation, que cet après-déluge recèle la promesse d'un règlement de comptes, où le mensonge de l'harmonie familiale pourra soudain chanceler sous des révélations somme toute assez banales, des secrets de polichinelle.

Mais nous ne sommes pas du côté de Tennessee Williams, ni même de Scott Fitzgerald; la main de maître de Pascale Kramer ne laissera jamais réellement éclater le drame bourgeois. Compressé dans l'espace d'une seule journée – rythmée par un rappel constant de la position du soleil et de la chaleur qui monte puis s'étiole – la défaite du bonheur (ou alors seulement des mots qui le feignaient) est racontée par les corps, par les crispations et les violences enfuies, dans un jeu d'échecs de sensations brutes auquel participe toute la cellule familiale, avec une attention toute kramerienne au rôle douleureusement cruel qu'y jouent les enfants. Seul l'enfant absent des «lieux du crime», Justin, fils de Valérie, pourra peut-être échapper à cette glue où la suspicion et l'amour s'enchevêtrent (et sa mère réalise enfin avoir pu l' «aimer au plus juste»). Ni le cynisme sec et brutal du frère Cyril, ni la compassion «sans sensualité» de Valérie ne pourront pourtant sauver cette famille désormais creuse d'une culpabilité primordiale, celle des mots trahis dans «ce décor menacé de pénombre, d'insectes moribonds et d'herbe sale». Juste une explosion, une vraie, au final, mais dont le lecteur ne saura jamais s'il s'agît du suicide de la mère écoeurée ou d'un accident de plus dans la friabilité de l'existence.