L’éditeur shorts-baskets

Paulette Editions

Approfondimento del 16/06/2015 di Vincent Yersin; Photographie: Odile Meylan

Lausanne, mardi 25 juin 2013

Sébastien Meier est un très jeune type aux cheveux clairs plutôt décoiffés. Son regard est bleu franc, ses yeux un peu fatigués. Il porte des Converse marrons. Une petite barbe parvient à le vieillir un peu. C’est le directeur, et unique collaborateur, des Editions Paulette. Nous l’attendions depuis quelques minutes devant un multiplexe lausannois, et il arrive en fumant une cigarette roulée d’un bon diamètre. Avant d’aller manger ensemble un roastbeef au Bistrot du Flon («je ne gagne rien là-dessus», indique le patron en désignant les assiettes de viande particulièrement bien servies, «heureusement que je me refais avec les aubergines comme plat du jour»), Sébastien Meier nous entraîne en direction de son local, qu’il va «quitter bientôt, de toute façon». Sur la sonnette, le nom des Editions Navarino est biffé et on peut lire celui de Paulette au-dessus, ajouté au stylo. Le palimpseste curieux de la petite édition romande… Nous entrons et traversons un bureau d’architectes, des graphistes peut-être. Un repaire de gens à grosses lunettes qui nous saluent faiblement, dissimulés derrière leurs Macintosh, de petits dessins sur papier calque à la main. Sébastien ouvre une porte au fond, et nous voici dans une pièce toute en longueur et trop blanche. Des cartons sont faits, du stock et du déménagement. Les murs sont nus. Les fenêtres hautes, avec des barreaux de métal. Même bien éclairé, le bâtiment conserve de sa vocation industrielle un petit air carcéral.

Gentille Paulette

«Mes deux parents travaillent dans l’impression, et j’ai eu de très bons profs au Gymnase», explique Sébastien, ses jambes fines traversant un short rayé. «J’ai entrepris des études universitaires, après mon bac littéraire. Deux fois. Mais je les ai vite abandonnées. J’ai été ouvreur au théâtre, j’ai eu plein de petits boulots. Puis je me suis lancé dans l’édition.» Il s’assied sur un bureau pendant que nous examinons quelques-uns de ses bouquins. «Au moment de me choisir une vie, le livre m’a paru naturel.» Il admet néanmoins avoir été quelque peu prédéterminé par «l’odeur de l’encre et bruit des machines» dans lesquels il a baigné enfant. L’édition, il s’y lance avec fraîcheur, franchement, comme un va-tout. Cette méthode ingénue explique même, selon lui, son principal succès, le premier roman d’Aude Seigne, Chroniques de l’Occident nomade, distingué en 2011 par le Prix Nicolas Bouvier et désormais réédité chez Zoé. «C’était devenu trop gros pour ma structure, il fallait offrir une visibilité plus grande à ce texte. Quand je me suis retrouvé dans ma cuisine à préparer 400 services de presse, j’ai compris que j’avais atteint les limites du système D.» Ne s’est-il pas senti volé ? «Zoé m’a acheté les droits. Et je suis très heureux que cela se soit fait avec eux, parce que j’aime vraiment le travail et le catalogue de cette maison.» Une maison qui distribue par ailleurs tous ses ouvrages. «Mais si Aude est d’abord venue chez moi, c’est parce que Paulette ne fait pas peur. Elle est gentille Paulette. Elle est sympa.» Il aurait presque un sourire. «Je ne ressemblais à rien et ne ressemble toujours un peu à rien!», explique pudiquement celui qui rend hommage à sa grand-mère en éditant ses livres sous ce prénom. (Bravo ceux qui pensaient aux fusils qui se portent à l’épaulette ou au salami qui se débite en tranches. Passons.)

Paulette is back!

L’activité de Paulette, initiée en 2009, saluée et soutenue à grand bruit de blog par Jean-Louis Kuffer notamment – ah, la jeunesse –, n’a pas toujours été facile. Sébastien a même marqué une pause d’un an, en 2011, mais on peut lire, depuis ce printemps, sur sa page Facebook : «Paulette is back!» Comment s’en sort-il? «J’y ai mis beaucoup de fonds propres et encore bien plus de temps!» Le catalogue comporte aujourd’hui une quinzaine de titres, très majoritairement des premiers romans.

Nous passons à table. Le restaurant s’emplit. C’est la pause de midi et bon nombre d’employés de banque et de magasin de chaussures viennent presser leurs coudes contre les tables. Nous n’avons qu’une heure, mais Sébastien Meier n’a pas vraiment envie de parler. Il mange, taciturne. La photographe a pris les légumes farcis, elle fait la conversation. Il faut tendre l’oreille, lire sur les lèvres. Cette apparente décontraction, cet anti-snobisme de la maison expliquent-ils que Paulette reçoive un manuscrit au moins chaque semaine? «Aujourd’hui tout le monde écrit. J’ai même reçu des journaux intimes à peine dactylographiés et tout un tas d’écrits bizarres sur des gnomes ou des elfes pendant la folie Harry Potter de ceux qui, naïfs, voulaient réitérer l’exploit», s’amuse Sébastien. Ce qui l’intéresse, c’est d’abord la relation aux auteurs, dont il veut être proche «au delà des liens minimaux habituels dans le métier». Peut-être parce qu’il a écrit lui-même des livres qu’il a publié? «J’écris assez lentement. Pour publier, c’est la même chose. Je sais que j’ai fait la connerie de me publier plusieurs fois, au début. Je ne le referais plus. Ça m’a décrédibilisé, aux yeux de certains.» Peu dispendieux, Sébastien s’exprime en professionnel rigoureux. Même en mangeant ses frites avec les doigts.

Un éditeur dans la cité

Nous embrayons la conversation sur «le problème de la presse écrite actuelle», parce que ça l’intéresse de près, et que ça intéresse aussi Daniel qui repousse son assiette vide. L’activité principale de Sébastien n’est plus Paulette: il travaille désormais prioritairement pour La Cité, bimensuel lausannois de politique et de culture, dont il est le nouveau directeur de publication. Cela lui-permet-il de vivre ? La question le fait sourire, à moitié: «Bien sûr que non. C’est le but, mais on n’y est pas encore tout à fait.» Vit-il donc seulement de livres et de bières pression? «Non, j’ai un deal avec le chômage. Je leur ai dit, au moment de m’impliquer dans La Cité, qu’il valait mieux qu’ils me laissent tenter l’expérience en me soutenant plutôt que de me voir pointer tous les mois dans leurs bureaux parce que je suis contraint de faire des choses que je n’aime pas.» Le bluff et la jeunesse, pas mal d’audace aussi.

Sébastien débarque donc un jour dans l’open space de Fabio Lo Verso («un journaliste que j’admire, quelqu’un d’absolument rigoureux»), au moment où l’équipe fondatrice du titre indépendant vient de se séparer. Les universitaires se sont barrés. Ça tombe bien, lui n’a jamais trouvé sa place sur les bancs de l’académie. Le journal a besoin d’un directeur de la publication, d’une nouvelle direction. Les challenges sont énormes. Il endosse le costume, et prend à cœur de redynamiser le secteur littéraire, quelque peu délaissé. Il est comme ça, Sébastien. Un engagement besogneux et discret. Sans compter. Les heures passées pour La Cité sont innombrables.

Je marche seul…

Son investissement lui permet de relancer concrètement Paulette, en stand-by depuis plusieurs mois: «Mon idée, c’est de publier à la fin de chaque année un gros volume irréprochable contenant tous les meilleurs articles écrits pour La Cité. Quelque chose de beau, imprimé chez Genoud…» Il finit sa pression et poursuit: «Quelque chose qui en jette et qui dure. L’inverse du journalisme.» En parallèle, Sébastien vient d’ailleurs de faire paraître le Manifeste pour une nouvelle presse (en) Suisse du rédac’ chef Lo Verso, dans une nouvelle ligne graphique élégante. Un opuscule noir et indispensable qui s’adresse à ceux qu’intéresse la presse écrite de ce pays. Un livre dense et intelligent, fait un peu à la sauvette, mais pionnier dans le domaine et destiné à marquer durablement les esprits. Ça, ce n’est pas Sébastien qui le dit, mais nous qui l’espérons.

Sébastien Meier se place hors de tout narcissisme: « Moi, ma vie, ma gueule… c’est pas de la littérature, ça ne compte pas.» La solitude pèse-t-elle dans son activité? «Malheureusement, c’est toujours le même problème: il faudrait plus d’argent pour pouvoir payer quelqu’un.» Conscient de son isolement relatif, il sait néanmoins que «la Suisse romande est un bassin riche… on pourrait peut-être simplement mettre plus de forces en commun?» Et quand il dit cela, Sébastien a l’air de porter sur lui un âge indu. L’inertie du «milieu», ça vous marque même les meilleures volontés. Pour l’heure Sébastien a rendez-vous. Il embarque sa sacoche, salue poliment, remercie Le Persil pour le repas et s’engouffre sans se retourner dans ce Flon un peu snob, parmi les halogènes, les sols synthétiques, les allées prétentieuses et les boutiques à la mode.


Nom complet: Paulette Editions.
Raison sociale: association à but non lucratif.
Date de fondation: juin 2009. Lieu : Lausanne.
Fondateur: Sébastien Meier.
Collaborateurs actuels: Sébastien Meier.
Diffusion: Zoé. Impression: «lieu variable, selon l’ouvrage».

Auteurs emblématiques: Aude Seigne, Jean-François Schwaab.
Compte d’auteur: non. Auto-publication: oui.
Best-sellers: Chroniques de l’occident nomade, Aude Seigne, 2011, et Manifeste pour une nouvelle presse (en) Suisse, Fabio Lo Verso, 2013

Secteurs de publication littéraires: théâtre, roman, premières publications.
Autres secteurs de publication: politique.
Model éditorial: «le système D…»
Un «écrivain de rêve» à publier: Romain Gary.