La fondue au Soleil

Editions Encre Fraîche

Approfondimento del 26/04/2015 di Vincent Yersin (photos Carine Roth)

Genève, samedi 23 février 2013

Ce matin-là, nous avons rendez-vous avec les animateurs des Editions Encre fraîche. Au Petit-Saconnex, dans un établissement public. Parce qu’ils n’ont pas vraiment de locaux. Du train, cinq minutes de bus et nous voilà agréablement situés sur une petite place villageoise. Nous trouvons le Café du Soleil, qui prépare «la meilleure fondue de Genève». Pour l’instant il est pratiquement vide. Une ardoise indique le déci de Château de Duillier à 4 francs 10. Trois personnes seulement y sont attablées: un jeune type de notre âge, chemise bleue à carreaux, du genre blond sensible au soleil. Et deux femmes, plus âgées et d’apparence un peu bohème. Chineuses, peut-être artistes. L’une porte un béret et une écharpe couleur carotte. Ils nous attendent; nous n’avons qu’une ou deux minutes de retard. Et encore, nous avons traîné un peu avant d’entrer. L’air frais tonifie. Joli quartier. Bucolique même. L’église est datée de 1844. Nous nous présentons. Les mains se touchent. Poli, poli. Dix heures, c’est tôt et personne n’a l’air tout à fait réveillé. Des cafés, du thé. Nous sommes assez loin de ressembler vraiment à Raoul Duke et son avocat. Les tables, à gros pieds métalliques fixes, sont coulées dans le sol. On ne peut pas les bouger pour s’approcher, alors on tend l’oreille.

Amis associés

Trois amis. C’est ainsi qu’ils se présentent. Il y a Alexandre Regad, Catherine Demolis, Adriana Passini. Nous ne saurons pas exactement comment ils se sont connus. C’est qu’ils sont mystérieux, se font des politesses, ne prennent pas facilement la parole avant les autres. L’amitié, doublée d’un goût pour le monde associatif et la musique, est à l’origine d’Encre fraîche. Secrètement réunies autour d’un manuscrit d’Olivier Sillig – La Marche du Loup, donné à lire par «un ami» (encore un) – leurs bonnes volontés se fédèrent. «Si ce texte ne trouve pas preneur, c’est nous qui l’éditerons.» Ils fondent une association. Sans but lucratif, tout ce qu’il y a de plus standard, avec président, secrétaire, comité. La structure réunit actuellement trente-cinq membres cotisants. Le livre fondateur paraît, trois ans plus tard. L’édition prend du temps. C’était en 2003. Depuis, ils n’ont plus arrêté. «Le meilleur moment, c’est quand on reçoit le livre fini et qu’on l’apporte à l’auteur. Dans la main, c’est magique! C’est devenu un objet. Le camion les amène, il faut décharger les palettes, sous la pluie parfois.» C’est ça aussi le métier d’éditeur.

Nous avons donc devant nous un président, une vice-présidente et une trésorière, qui sort déplacer sa voiture parce qu’elle  n’aime pas les amendes». «Nous sommes partis de rien: pas un franc», précise-t-elle en revenant. Structure collective et démocratique, la maison comprend aussi une commission littéraire de cinq membres (dont Alexandre et Catherine) chargés de lire et choisir, à l’unanimité, parmi la dizaine de textes qui leur parvient chaque mois, les trois parutions annuelles. Alexandre, l’air frais des gens qui bossent sans jamais se fatiguer, commente: «Nous nous faisons un point d’honneur de discuter tous les textes proposés, de motiver nos refus.» Catherine précise: «Il s’agit d’un travail soutenu pour lequel il faut savoir trouver l’équilibre. Le danger, ça serait de faire “jury”.» Il en va de même des relectures et amendements pouvant être suggérés à un auteur: pour nos trois éditeurs associés, une bonne balance est vitale lorsqu’on veut faire évoluer un texte. «Le plus délicat, c’est de ne pas brusquer les écrivains. Une race assez susceptible.»

Qu’est-ce qu’un livre sans lecteurs?

«Continuer de publier!», voilà le but de cette maison initialement destinée à promouvoir des voix nouvelles et des premiers romans (chose faite avec Sébastien Ramseier, Eric Driot ou notre copain Arthur Brügger). Ni poésie ni théâtre pour l’instant au sein des trois collections qui se distinguent par leur format. Encre fraîche marche «au coup de cœur». «Et, comme les coups de cœur collectifs sont plutôt rares», seule une poignée de volumes voit le jour chaque année. En effet, et sur ce point-là les trois parlent d’une même voix, «il ne s’agit pas seulement de produire des livres, mais surtout de les faire vivre».

Encre fraîche ne s’est pas attaché les services d’un diffuseur ou d’un distributeur. Pour se différencier, Alexandre, Catherine & compagnie multiplient les initiatives originales: balades littéraires, à pied, à vélo, en pédalo, spectacles en tous genres, chocolats spéciaux pour le Salon du livre, repas… Le plus souvent dans la veine des cafés-librairies qui fleurissent dans les pays non francophones. «Nous aimons la nourriture, les pâtisseries, le vin. Tout cela fait bon ménage avec les livres. La veine de ces établissements qui existent en Allemagne, en Italie, où vous pouvez acheter de bons produits locaux et de la bonne littérature, ça nous parle», confirme Alexandre en avalant son café. «Nous sommes très actifs, surtout après le livre». Les livres sont ainsi «maintenus en vie» plus longtemps que dans le circuit traditionnel. Dans ces happenings, ils profilent toute leur production. Mais pas seulement: Encre fraîche est une maison altruiste, collaborative, et les auteurs de partenaires ou d’éditeurs amis sont toujours les bienvenus. Une serveuse arrive, nous passons au blanc.

Bientôt midi. Nous sortons du Soleil, attirés par une hausse prometteuse de la luminosité. La photographe fume une petite cigarette roulée en nous attendant sur une chaise en fonte. Le ciel se dégage un peu, elle pense pouvoir prendre quelques images. Nous marchons, mais vraiment deux minutes, jusqu’au jardin enneigé de la maison de Catherine. Il y a une grande échelle pour chat contre la façade, et, sur sa boîte aux lettres, à côté du petit logo des Editions, de nombreux autocollants en faveur de la condition animale. Ce jardin doit être très agréable, surtout en période estivale. Aujourd’hui le soleil ne chauffe pas et nous nous gelons un peu les pieds. L’objectif fait des miracles, ça blague, ça se détend. Et je deviens éclairagiste pour quelques instants, manipulant un flash portable qui, à coup sûr, saura magnifier les joues rouges de froid que nous arborons tous.

Le tremplin et l’aéroport

Retour au café, qui se remplit petit à petit, et les langues se délient. «Nous sommes des électrons libres dans le panorama romand. Avec Internet, les blogs, tout cela, l’appartenance locale est moins évidente et ne compte plus au premier chef», estime posément Alexandre. Nous passons à la question dérangeante, aidés par le Château de Duillier: n’ont-ils pas le sentiment, parfois, de n’être que les ramasse-miettes des gros éditeurs ? Obtiennent-ils un Sillig seulement lorsque celui-ci ne parvient pas à publier en France ? Alexandre esquive et retourne le raisonnement: «Encre fraîche est plutôt un tremplin. De plus grands éditeurs peuvent  repérer des auteurs débutants chez nous, et c’est valorisant.» Nous poursuivons dans notre liste des questions sensibles: l’auto-publication ? A nouveau, la parade est brillante, le sens de la promotion inné: «Nous organisons un concours littéraire chaque année (en 2013 sur le thème de l’aéroport), pour le Salon du livre. Ça fait écrire les gens. Et comme c’est anonyme, on peut aussi participer!», détaille Alexandre. «On peut même gagner», renchérit Catherine. «Le cas s’est déjà présenté quand Adriana a remporté par surprise la compétition et vu son texte publié.» La coupable ne pourra pas se justifier; elle a filé en douce juste avant la moitié-moitié.

Milieux et modèles

Le lieu se fait sonore. Une clientèle grisonnante l’envahit. Coudes sur la table, santé! santé! petit blanc cornichons fondue. Tout devient Berne, Uri. Dans cette ambiance helvétique et rougeaude, Alexandre tord ses doigt et se fait presque mélancolique: «Ça prend un temps fou de s’intégrer dans le paysage romand. Ce n’est plus comme avant, l’édition et la littérature. Il n’y a plus vraiment de grandes figures. Ça s’est fragmenté et la presse n’a pas suivi le phénomène. L’intérêt porté est bien moindre, même si de plus en plus de livres sortent, et qu’il y a plus d’auteurs, plus d’éditeurs. La promotion, maintenant, il faut l’assurer soi-même.» Quelle est leur figure modèle, dans cette catégorie? «L’abnégation de Marlyse Pietri, chez Zoé, est admirable. Elle a montré la voie. C’est une éditrice qui a marqué le paysage, durablement.» Bien sûr, nous sommes à Genève.

Au Soleil, la fondue est effectivement très bonne, mousseuse et sans fil. Catherine nous annonce en remuant sa fourchette que le polar romand a tout l’avenir devant lui et qu’il deviendra grand. Elle est la première à évoquer ce thème. Pas la dernière, assurément. Le mot de la fin sera pour Alexandre: «Ce qu’il nous faut, maintenant, c’est un local. Etre chez nous. Ce serait le rêve.» Nous commandons un autre demi.

 

Nom complet: Editions Encre Fraîche.
Raison sociale: Association à but non lucratif (35 membres).
Date de fondation: 2001 (premier livre en 2004).
Lieu: Genève.
Fondateurs: Catherine Demolis, Claire Regad, Yves et Joël Mugny, Alexandre Regad.
Collaborateurs actuels: Alexandre Regad, Catherine Demolis et Adriana Passini (comité de l’association); Alexandre Regad, Catherine Demolis, Nicole Staremberg, Cornélia Wermelinger et Christophe Preisig (commission littéraire) Diffusion et distribution: maison.
Impression: Florence (Italie); Slatkine (Genève) depuis 2010.
Auteurs emblématiques: Olivier Sillig, Francine Collet.
Compte d’auteur: non.
Auto-publication: possible.
Best-sellers: Kitsune, Amélie Ardiot 2007; Le don d’Elise, Francine Collet, 2007; La Marche du Loup, Olivier Sillig, 2004.
Secteurs de publication littéraires: roman, nouvelles, récit, témoignage, concours.
Modèle éditorial: Actes Sud.
Un «écrivain de rêve» à publier à titre posthume: Stefan Zweig.
Un «auteur de rêve» vivant: Sylvie Germain, Andreï Makine, Yoko Ogawa.