Le grand, le jeune et l’excité

Hélice Hélas Editeur

Approfondimento del 23/02/2015 di Vincent Yersin. Photographies: Marc-André Marmillod

Vevey, mercredi 13 février 2013

Il fait très froid à Vevey. C’est notre premier rendez-vous.  Il y a même de la neige.

Les hirsutes Stéphane Bovon et Pierre Yves Lador nous reçoivent dans l’Atelier 20, l’espace dédié au livre qu’Hélice Hélas partage avec la relieuse Nathalie Compondu. L’endroit est un peu excentré, derrière la gare, et aucun badaud ne se presse contre la vitrine. Le local est occupé par diverse presses et tables. Du papier y est stocké. Des dessins rouges un peu pop habillent un mur tout blanc. C’est le quatrième emplacement qu’ils occupent : «Avoir de bons locaux, c’est toujours compliqué.»

La folie de bondir sur ce qui surgit

Nous trouvons des chaises; ils nous laissent diligemment les meilleures. On nous offre une bière. Une BFM. Déjà, hors des circuits commerciaux. Nous nous installons autour d’une petite table verte, dans une sorte de corridor restreint au fond de l’atelier, près de l’ordinateur. En face, Stéphane Bovon: immenses lunettes rondes, pull rayé, visage lippu et poupin, enseignant, gardien de nuit, éditeur. En 2003, c’est lui qui avait fondé Castagniééé (à gueuler comme de Funès), avec d’autres camarades. Six ans plus tard, avec Lador puis un troisième associé, Alexandre Grandjean qui nous snobe aujourd’hui, il est à l’origine de la société en nom collectif Hélice Hélas (toujours de Funès, mais dans un autre film). Deux ans d’existence, seize titres au catalogue, cinq collections : «Et on verra bien jusqu’où on tient, cette fois!» Santé.
Sans ligne éditoriale prédéfinie, à l’affût du «surgissement toujours à l’état naissant», les patrons d’Hélice Hélas se définissent comme «amateurs dans les deux sens du terme».  Bénéficiant de l’expérience de Lador, silhouette bien connue du monde des lettres romandes (le plus âgé, auteur prolixe, il fut entre autres bibliothécaire, imprimeur dans les années septante et membre du conseil d’administration des Editions de l’Aire), des idées remuantes de Grandjean (le plus jeune, toujours à Dorigny) et de l’impressionnante énergie de Bovon (d’âge intermédiaire), Hélice Hélas se présente sous un jour peu guindé. Ces passionnés revendiquent «le côté festif» de leur pratique: spectacles scéniques performatifs, bandes-annonces (oui oui, des trailers comme on dit normalement), vernissages de livres, promotions sur Facebook, relation très étroite aux arts graphiques, les idées fusent dans cette jeune maison dont l’image est «en construction». Si quelqu’un leur suggère que cela part un peu dans tous les sens, Lador et Bovon répondent en cœur, rigolards, avec des mouvements d’hélice dans les doigts : «Qui vous a dit déjà qu’il fallait toujours et absolument chercher à faire sens?»

Ellipse et laps, Bucéphale acaule, Mycélium mi-raisin, Et cætera…

Les noms que portent leurs collections sont un poème. Lador sort de la poche de sa chemise orange (est-ce sa veste ? une fois je l’ai vu dans un salon en Moon Boots) un morceau de papier. Il l’y avait mis pour s’en rappeler. Il lit: «“Mycélium mi-raisin”, consacrée à la littérature. “Ellipse et laps”, la collection de bande dessinée.» Et là, il marque une pose: «La BD, c’est plus détendu que la littérature, nous voulons importer cet esprit-là.» Il poursuit : «“L’Illettrisme vaincra”, consacrée à de courts textes dans un langage neuf – projet rimbaldien aux contours peu définis». Il y a encore «Paon dans ton Q. I.», leur collection de pamphlets illustrés. Un genre peu courant, le pamphlet, en Suisse romande, à part quelques exceptions notoires (Avez-vous déjà giflé un rat? de Chessex ou Soyons médiocres! de Barilier). «Mais nous voulons faire des pamphlets qui vont déclencher les réflexions et faire avancer des problématiques, pas forcément traiter tout le monde d’enculé», précise Bovon. Lador termine par «Bucéphale acaule», pour les titres qui ne cadreraient pas avec les autres collections. Effectivement, on ne sait jamais : «Et qu’on ne vienne pas dire que l’édition en Suisse romande, c’est chiant!»
La «pratique sérieuse d’un délire ludique», voilà leur activité définie. Leur enthousiasme est contagieux. Nous parlons de science-fiction, de bandes dessinées d’artistes et dévions sans trop savoir comment jusqu’à Gaston Cherpillod dont ils peuvent se vanter d’avoir publié l’ultime texte, quelques mois avant que l’auteur du Chêne brûlé ne prenne congé, définitivement. Un pamphlet, justement. «Lui, il n’employait pas de machine à écrire et rédigeait tout à la main.» Ils racontent la peine qu’ils ont eue à le déchiffrer. Les choses changent. «Aujourd’hui, grâce aux techniques numériques, l’éditeur peut tout faire et ça va sauver le livre!», dixit Bovon, bien excité.

Et le commerce dans tout ça?

Pratiquant «le système du tout, tout le temps, sans intention d’être riches», les agités d’Hélice Hélas ne retirent pas (encore) de bénéfices de leur activité éditoriale et s’estiment contents lorsqu’ils ne perdent pas (trop) d’argent. Sauf pour le travail de correction, ils sont actifs du manuscrit au bon à tirer. Et les compères se disent particulièrement attentifs à la qualité matérielle des livres produits, sensibles à la beauté d’une composition ou au grain d’un papier. «On les fait mille fois mieux qu’à L’Age d’Homme», s’amuse Bovon, exhibant des dizaines de piles de livres à l’appui. «Regardez vous-même», s’exclame-il, en désignant marges et miroir de page d’un bouquin tout frais qu’il vient de choper sur l’étagère.
Cependant, malgré l’excellente facture de leurs ouvrages, ils avouent volontiers être nettement moins doués pour le volet commercial de leur activité. «Allez voir Morattel, pour ça! Demandez-lui comment il fait. C’est un pit-bull. Il sait les vendre, ses livres», assure Bovon, qui le connait bien puisque c’est lui qui assure la mise en page des publications du Chaux-de-Fonnier (qui lui doit également le petit cerveau de son logo). Assez peu affectés du succès ou de l’insuccès commercial de leurs titres, et réalistes quant aux intérêts et dispositions du «grand public» à l’égard de la chose littéraire, les sympathiques compères sont trop occupés de projets pour s’en formaliser, sans doute pressés par le temps: «Cinq ou six textes sortent encore entre aujourd’hui et le Salon du livre, en mai.» Autant d’ouvrages singuliers, uniques peut-être. Foin de distinctions génériques – roman, bande dessinée, nouvelles, science-fiction, pamphlet, roman policier: aucune limite a priori n’est revendiquée ni ne se dessine dans le catalogue en plein boom d’Hélice Hélas.

Bizarreries et autres textes dessinés

Bien que «les journaux ne soient plus un baromètre» et que «des livres marchent sans que personne n’en ait parlé, et inversement», signalons tout de même, entre autres motifs d’étonnement, le roman graphique Corps carbone de David Brülhart, un très bel objet imprimé sur quatre ou cinq papier différents. Ou encore, au rayon des bizarreries, l’étrange Voilà voilà, second polar en alexandrins (oui, vous avez bien lu) de Pierre Queloz. «Parce que dans l’édition», diagnostique Stéphane Bovon, «soit on devient fou, soit on l’est déjà à la base.»
Le service de presse est excellent. Pierre Yves Lador, quichottesque, et Stéphane Bovon, qui ressemble effectivement à un personnage de bande dessinée, nous chargent d’exactement vingt-six volumes : «Vous aussi, vous êtes comme nous, vous devez les aimer les livres, hein?» Nous partons tout contents.

(Ps : Recroisés au Salon du livre, en face des nains coulés et des absurdes planches de Plonk & Replonk, ce qui leur va assez bien, les trois cinglés nous chargent encore – et en double exemplaire s’il vous plaît – les bras de quelques pamphlets encore chauds. Vraiment, un sens inné de la promotion… Est-ce là qu’est l’os ?!)

Nom complet : Hélice Hélas Editeur. Raison sociale: Société en nom collectif. Date de fondation: juin 2011. Lieu: Vevey. Fondateurs: Stéphane Bovon, Pierre Yves Lador et Alexandre Grandjean.

Collaborateurs actuels: Stéphane Bovon, Pierre Yves Lador, Alexandre Grandjean. Diffusion: Servidis en Suisse; R-Diffusion en France et en Belgique. Impression: Imprimerie Gasser (Le Locle).

Budget annuel: 100 000 francs. Bilan: non communiqué. Subventionnement: villes, cantons. Pourcentage du budget annuel couvert par des subventions: 10%. Parutions par année: 8. Titres au catalogue: 16. Tirage moyen: 500 à 1000 exemplaires.

A-valoir et rétribution des auteurs: pas d’à-valoir, 15 % sur le chiffre d’affaire des ventes. Auteurs au catalogue: 11. Auteurs emblématiques: Dora Formica, Pierre Queloz, Nicolas Sjöstedt, Frédéric Vallotton. Compte d’auteur: non. Auto-publication: oui. Best-seller: Curry, kiwis et caïpirinha, Dora Formica, 2013 (récit de voyage illustré).

Secteurs de publication littéraires: roman, essai, pamphlet. Autres secteurs de publication: bande dessinée d’auteur, livre-objet. Un «écrivain de rêve» à publier à titre posthume: Jorge Luis Borges, Winsor McCay. Un «auteur de rêve» vivant: Tom Tirabosco, Ishmael Reed.

helicehelas.wordpress.com