Le roman en ligne en Suisse romande

Entretien avec Bastien Fournier et Reynald Freudiger

Approfondimento del 21/10/2013 di Elisabeth Jobin

On prétend parfois que tout le monde, grâce à internet, peut publier son livre lui-même. Toutefois, un auteur qui aurait déjà fait l’expérience de l’édition, rassemblé un lectorat et quelques critiques autour de ses publications, aurait peut-être plus de légitimité à prendre possession du web. Le tirage papier de précédents opus serait un gage de qualité, tandis que l’auteur se serait construit une renommée viable. Ce chemin, du papier au web, les Suisses Bastien Fournier et Reynald Freudiger l’ont suivi: leurs romans feuilletons, commencés en début d’année 2013, sont publiés à raison d’un épisode par semaine, et sont à suivre sur leurs sites. Internet se fait lieu de l’expérimentation, permettant aux auteurs de prendre des risques sans être confrontés à la pérennité du papier.

Plus concrètement? Dans le «roman évolutif» La Traque de Bastien Fournier, le narrateur raconte la fuite à la laquelle l’a poussé une affaire de fraude fiscale. Dans les Alpes valaisannes puis le Lavaux, l’homme passe de cache en cache, aidé par d’énigmatiques complices, révélant au fil des épisodes un peu de la genèse de sa cavale. Madame Pomme, de Reynald Freudiger, adopte un autre ton. De courts textes exposent à la troisième personne les observations d’une enseignante de gymnase. Si le premier texte mise sur une intrigue, le second affectionne les phrases qui claquent, pour rapporter quelques instantanés amusants, cyniques ou philosophes.

Viceversalitterature.ch, plateforme internet pour la littérature romande, partage des affinités avec le mode de publication de Bastien Fournier et Reynald Freudiger. À l’occasion d’une rencontre à Vevey, nous leur avons donc demandé de présenter leur démarche.

Viceversalittérature: Pourquoi ces romans en ligne, alors que vous avez tous deux publié chez des éditeurs romands reconnus?

Reynald Freudiger: En fait, j’avais tout d’abord hésité quant à l’opportunité de publier dans les médias traditionnels, avant de prendre la mesure de la liberté qu’offre internet. J’aime la souplesse de ce support. D’autre part, j’ai eu envie de m’emparer de la forme brève. Mon premier livre était un roman, le second un recueil de contes. Ces deux premiers ouvrages, globalement tragiques, partagent un univers géographique commun. Avec le troisième, je voulais faire something completely different, pour paraphraser les Monty Python. Madame Pomme s’empare donc d’une forme encore plus courte. Les épisodes que je poste chaque semaine sont des microrécits avec chute, qui peuvent aussi se lire de manière indépendante. Je reste cependant convaincu qu’en additionnant un certain nombre de ces récits autour d’un personnage, de quelques motifs et de quelques thèmes, on arrive à quelque chose de cohérent qui peut devenir véritablement un roman. L’ensemble des petits textes me paraît plus intéressant que l’addition des parties.

Bastien Fournier: Pour ma part, j’avais vraiment envie de faire quelque chose avec internet. Je suis parti là-dedans pour finalement m’emparer de la forme assez classique du feuilleton: la publication régulière constituait pour moi un des intérêts majeurs du projet.

VVL: Bastien, tu t’es lancé dans un feuilleton à suspens. Est-ce une manière de t’assurer la fidélité de tes lecteurs, de semaine en semaine?

BF: Pas tout à fait. Je me suis toujours intéressé à l’histoire de l’écriture et à ce qu’on peut faire aujourd’hui avec les formes anciennes, dans une logique de continuité. La Traque est pour moi une façon d’interroger l’histoire du feuilleton, dont les journaux aujourd’hui publient moins. Je ne sais pas si je joue réellement avec le suspens, mais il y a en tout cas le jeu de l’accroche en fin d’épisode. Cela dit, je n’ai jamais tenté l’expérience de relire l’ensemble des textes, ce qui me serait certainement pénible. Je travaille vraiment à l’aveugle, de semaine en semaine. Pour tout dire, je ne sais pas du tout où ça va.

VVL: Basez-vous votre aventure web sur le modèle d’autres écrivains?

RF: J’ai suivi deux écrivains régulièrement sur internet, un Argentin tout d’abord, Hernan Casciari. C’était la première fois que je lisais un roman-feuilleton sur internet. Quelque chose d’assez différent, mais dont la forme me plaît beaucoup, est le site d’Eric Chevillard, L’autofictif, sur lequel l’auteur publie des aphorismes souvent narratifs. Plutôt que des modèles, j’avais là deux écrivains qui démontraient qu’internet permet de faire des choses très bien.

BF: Les écrivains cherchent une manière dont s’approprier d’internet, et ce n’est pas encore chose faite. J’en suis moi aussi à cette phase de recherche. Il y a des choses à exploiter, comme le côté participatif du média, qui court toutefois le risque de lasser son public assez rapidement. Car un des gros points négatifs de cette nouvelle forme de publication est son immédiateté. À mon sens, cette dernière caractéristique est antilittéraire. Pour moi qui ai toujours eu une vision assez classique du travail littéraire, qui révèle une voix humaine, la littérature web constitue un paradoxe que j’essaie d’explorer.

VVL: Outre son côté expérimental ou participatif, internet offre aussi la possibilité «d’échapper» à l’éditeur. L’auteur est alors le seul maître de son texte, de son écriture jusqu’à sa mise en ligne…

BF: Le monde de l’édition implique des jeux de pouvoir puisqu’il regroupe beaucoup de gens qui décident si toi, en tant qu’écrivain, tu existes ou pas: le journaliste, l’éditeur, le libraire, etc. L’émergence du média internet permet de ne pas se soumettre à tout cela, de défier ce monde-là. Qu’on me comprenne: je ne suis pas du tout en conflit avec le monde du livre, au contraire, j’y participe. Mais je pense qu’il y a aussi une nécessité de retrouver un souffle plus spontané, qui ne passe pas par tous ces réseaux contraignants. Et puis le support libère l’écriture. C’est hors circuit, en quelque sorte.

RF: Ce qui me plaît, ce n’est pas tant d’être mon propre éditeur que d’atteindre un public un peu différent. J’aime avoir un rapport immédiat d’auteur à lecteur. Et puis ce sont des textes qui échappent au circuit romand, qui est étroit! Ils rejoignent les réseaux plus vastes des territoires français ou francophones. Grâce au compteur dont mon site est pourvu, je remarque que des lecteurs me suivent au Québec, en France, etc. Bien sûr, le roman en ligne paraît moins contraignant, beaucoup plus léger que le livre traditionnel, cependant on voit qu’un réseau se met en place au-delà des frontières. On rencontre un intérêt littéraire sur internet qui est autre que dans le monde du papier. Un exemple serait le blog La république numérique du livre, de Bernard Morlino, qui reprend le nom du blog de Pierre Assouline. Morlino a rendu compte du Roman de Madame Pomme, découvert je ne sais trop comment.

BF: Dans l’édition romande, la plainte habituelle est qu’on ne passe pas les frontières. Avec internet, ce problème-là n’existe plus. La seule difficulté est de faire connaître le projet.

VVL: Dans vos deux cas, l’écriture de romans en ligne n’indique pas un renoncement à la publication traditionnelle. Comment parvenez-vous à mener de front différents projets littéraires destinés à différents supports?

BF: La semaine, je travaille à mes textes de plus longue haleine et le dimanche, c’est La Traque — l’épisode publié chaque dimanche est vraiment frais du jour! Et, à travers l’exercice, j’essaie de me discipliner. En fait, ce projet d’écriture rapide constitue une manière de travailler qui contraste avec la «littérature papier», qui est le lieu du discours pensé. Par ailleurs, internet est libérateur, puisqu’on n’a pas besoin de se préoccuper de savoir comment le texte sera reçu, on n’a pas besoin de séduire des journalistes, etc. Et même par rapport aux lecteurs, internet est un lieu où on peut se planter sans que ça porte à conséquence. Mon projet web est vraiment expérimental, tandis que la préparation d’un livre s’étend parfois sur des années et est donc plus contraignante.

RF: Pour ma part, je ne poursuis pas deux projets en même temps. Je ne distingue pas non plus une écriture rapide pour le web d’une autre, plus rigoureuse, pour le papier. Globalement, je passe autant de temps sur le projet Madame Pomme que sur un autre. La différence est que, puisque mes textes sont publiés épisodiquement et que je m’interdis de les retoucher, il n’y aura pas, finalement, cette étape où je reprends et retravaille l’ensemble du texte.

VVL: Quelle est l’échéance de votre projet?

BF: Je ne la divulgue pas — je veux me laisser la liberté. 

RF: De mon côté, j’ai prévu de faire une année pleine, de janvier à décembre. Ensuite, il y aura publication papier, au début de l’année prochaine normalement, avec des illustrations l’Albertine, aux Éditions de l’Aire.

VVL: Pourquoi cette publication sur papier?

RF: La lecture internet papillonne, sans vraiment prendre compte de l’ensemble des épisodes, tandis que j’ai envie de faire quelque chose qui soit de l’ordre d’une œuvre cohérente. Seulement, dès qu’un texte se fige sur internet, que le feuilleton s’achève, il meurt. Internet exige le renouvellement, tandis que lorsqu’un texte est achevé et figé sur le papier, il commence seulement à vivre.