Anne-Lise Grobéty (1949-2010)

« Tu t'endors / En ton corps / Belle Dame qui mord… »

Approfondimento del 15/10/2010 di Eloïse Aubry

Anne-Lise Grobéty n'est plus. Née en 1949 à la Chaux-de-Fonds, elle était l'un des auteurs romands les plus aimés et respectés de sa génération. Distinguée dès son premier texte, Pour mourir en février, par le Prix Georges-Nicole, première distinction d'une longue série. Députée socialiste de 1973 à 1982, mère de trois filles, elle a marqué le public et la critique par ses quatre romans et ses nombreuses proses brèves, ainsi que par ses incursions dans la littérature pour le jeunesse. Anne-Lise Grobéty se voyait volontiers en « passagère clandestine de ses propres textes », comme elle le disait dans l'entretien qu'elle avait accordé, très malade déjà, à Viceversa Littérature au printemps dernier. La voici arrivée à destination. Il nous est encore possible d'emprunter à notre tour ses vaisseaux. C'est à la jeune chercheuse Eloïse Aubry que nous avons demandé un texte en guise d'hommage. (NDR)

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Anne-Lise Grobéty,

Vous m'avez fait rêver, aimer et sourire.

Vos histoires sont pleines de vie, de poésie, de sensibilité et d'humour. D'humour noir parfois, mais même les plus sombres ont toujours une beauté, une légèreté dans la forme qui témoigne d'un plaisir d'écrire et de vivre. Elles savent toucher à l'essentiel vos histoires, et vous, vous avez su travailler cette langue brute, vous l'avez taillée, limée et ciselée pour en faire votre langage. Vos œuvres sont imprégnées par ce « beau pays de pluie », mais aussi de neige, de soleil et de rosée le matin. Vous parcourriez ce pays et il vous nourrissait d'images et de saveurs qui, mêlées à une musique intérieure vous permettait de coucher toutes sortes de passions.

Grande dame de la littérature romande, vous avez marqué les esprits de plusieurs générations de lecteurs. Vos manuscrits ont donc naturellement rejoint ceux des « grands » de notre pays, à la Bibliothèque nationale. C'est là que j'ai eu l'occasion de vous connaître plus intimement, en me plongeant dans vos cartons et en inventoriant votre fonds d'archives.

Peut-être est-ce cette expérience qui vous a rendue si familière à mes yeux, mais je crois surtout qu'à l'image de vos textes, vous étiez une personne sans pareille. Belle et souriante, audacieuse, vous saviez faire face à la gravité, mais le faisiez toujours avec légèreté. Vous étiez pleine de vie et saviez mordre dedans. Car vous n'avez pas seulement écrit, vous avez également aimé, admiré, exploré, écouté. Vous vous êtes engagée pour les autres. Mais les mots étaient toujours là, à trotter dans votre tête jusqu'à ce que vous les posiez bien à plat sur une feuille, avec de l'encre « bleue comme le ciel des mers du sud »… Bien sûr, vous n'avez pas toujours pu les libérer ces mots. Votre vie était trop remplie et ne vous laissait que peu de temps pour ces impatients - vous l'expliquez avec tant d'humour dans « Mortes-Plumes » ! Mais les mots étaient toujours là. Quitte à écrire un « Conte-Goutte » entre deux pages de notes du Grand Conseil, vous ne les avez jamais fait taire.

Et ces mots vous ont rattrapée il y a quelques années. Vous leur avez à nouveau consacré une grande part de votre temps et vous êtes remise à les travailler, les tailler, les limer pour les faire résonner à nouveau, Jusqu'à pareil éclat .

Puis est arrivé ce jour où, au détour d'un sentier, vous avez croisé la route d'un dragon… Vous écriviez il n'y a pas si longtemps avoir bien l'intention de le terrasser… Mais c'est lui qui a finalement pris le dessus dans cette lutte qui a dû vous rappeler celle de La Jeune Fille et la Mort de Schubert que vous aimiez tant. Cela ne vous faisait pas peur, vous aviez compris très vite que la mort est une certitude.

Il ne reste plus à présent que la musique de vos textes, qui continuera à résonner en moi, et vos mots, qui seront toujours là pour me faire rêver, aimer et même encore sourire.