Le cran des éditeurs

Une plateforme qui réunit sept éditeurs romands

Approfondimento del 23/11/2016 di Marina Skalova (photo: Claude-Alain Marmillod)

Plongée dans l’obscurité, la salle du cinéma Bellevaux ressemble à un vaisseau: tout en longueur, avec ses sièges rouges qui brillent tels des phares. Le dos tourné vers les spectateurs, une femme vêtue de noir dessine au crayon sur une toile blanche, comme sur un écran. Jean Prod’Hom, blogueur de longue date dont les chroniques, remarquées par l’éditeur d’Antipodes, ont donné lieu à Marges, lit des extraits de son œuvre. Tandis que sur la toile, arbres et sentiers s’esquissent, il est question d’un «chemin qui n’a ni commencement, ni fin». Le crayon creuse les sillons défrichés par le texte, il l’accompagne, trace d’autres trajectoires, l’ouvre à des significations parallèles… et parfois, il dévie.

Une déviance – ou plutôt, une déviation - encouragée par les sept éditeurs qui forment le Cran littéraire: La Baconnière, Éditions d'en bas, art&fiction, L’Âge d’Homme, Héros-Limite, Antipodes, Hélice Hélas. Pour la troisième saison, ils proposent un programme riche en découvertes littéraires, parmi d’autres surprises. À un rythme de croisière d’environ une fois par mois, des performances littéraires se déroulent au cinéma Bellevaux, à Lausanne. Le principe est simple: pour chaque soirée, deux éditeurs au minimum, parfois trois, invitent l’un de leurs auteurs à proposer une performance littéraire. Les auteurs ont carte blanche. En fonction de leur imagination, ils proposent toutes sortes de formats, parfois seuls, parfois en collaboration avec d’autres artistes. «Souvent, on est surpris, on découvre les auteurs sous un jour nouveau», confie Andonia Dimitrijevic, la directrice des éditions de L’Âge d’Homme: «j’ai eu beaucoup de plaisir à voir certains de nos auteurs se dévoiler un petit peu.»

Après Jean Prod’Hom, c’est au tour du poète tessinois Leopoldo Lonati, accompagné de Pierre Lepori et de Mathilde Vischer, qui ont traduit ensemble Le parole che so / Les mots que je sais (En bas). À mille lieues d’une lecture trilingue académique, les trois auteurs performent – c’est vraiment le cas de le dire - une chorale polyphonique, où les sonorités s’entremêlent, perforant l’espace, par soubresauts. Au rythme de ces entrelacs sonores, des images à fort grain, montées à partir de films en Super 8, se déploient sur l’écran de projection, où elles confluent et se confondent. Enfin, le poète et prosateur François Debluë clôt le bal. Ses Fragments de vie d’un homme ordinaire (L’Âge d’Homme) sont lus par la comédienne Anne-Maud Meyer, accompagnés à la guitare par l’auteur-musicien Stéphane Blok: une performance d’un genre plus classique.

«Aucun des sept éditeurs n’entend la même chose sous la notion de performance littéraire: c’est justement ce qui fait la richesse», illustre Alexandre Grandjean, directeur des éditions Hélice Hélas et co-fondateur du Cran littéraire. Cette diversité est à l’image des catalogues des éditeurs: introduire des croisements entre ces univers souvent hétéroclites permet une offre réellement novatrice. «C’est assez diversifié pour que cela ait un intérêt de regrouper différentes personnes et c’est assez similaire pour que l’on puisse tout de même faire quelque chose ensemble. Chacune de ces maisons ont une identité propre, mais le mélange donne justement quelque chose d’intéressant», résume Andonia Dimitrijevic.

Ainsi, la première soirée de la saison, au titre évocateur «Dentelle sauvage», a réuni les poèmes de supermarché de l’Islandais Andri Snaer Magnasson (En bas), mythologie des surfaces marchandes d’après la comédie divine de Dante, et une performance-rock issue de The Savage Life (Hélice Hélas), roman graphique et road-movie traduit de l’américain. Les prochaines soirées de la saison s’annoncent chacune sous des auspices différents: «Voir Ségovie et mourir» promet l’évasion avec Espagnes (La Baconnière) d’Alain Freudiger et Villes englouties (Antipodes) de Raphaël Baroni. La suivante, «Anatomie désastre» plonge les spectateurs dans des univers littéraires noirs et fascinants: Vingt-cinq os plus l’astragale de Barbara Polla (art & fiction) et Malax de Marie-Jeanne Urech (Hélice Helas). «Hostile hiver» invite le lecteur à pénétrer les ténèbres des Saisons des ruines de Bertrand Schmid (Âge d’Homme), avant de découvrir l’installation Cinéquarium de Brigade Complexe (art&fiction).

Pour les éditeurs impliqués, travailler ensemble est une évidence. «Dans chaque maison d’édition, il y a un lutin qui fait quelque chose», explique Romain Fontenelle-Aury de l’Âge d’Homme. Cette coopération permet de tisser des ponts entre les univers des auteurs. «Les maisons d’édition interagissent nécessairement ensemble car le monde de l’édition est petit, ce sont de petites et moyennes maisons d’édition. Nous regrouper renforce notre impact». Sur le modèle des structures théâtrales réunies en pôles, le Cran littéraire est une plateforme démontrant que l’union fait la force. Ainsi, éditeurs et auteurs bravent le chacun-pour-soi, qui caractérise souvent le monde du livre.

Summum de cette collaboration: sur une proposition de l’Âge d’Homme, les sept éditeurs ont également repris ensemble la Librairie La Proue, en plein cœur de Lausanne, en contrebas, dans la rue des Escaliers du marché. Un bel espace littéraire, où chaque éditeur peut présenter son catalogue et mettre en avant ses nouveautés. Les éditeurs se répartissent les permanences, à tour-de-rôle. Fréquents, les vernissages des livres drainent une foule souvent bigarrée: avec le Cran littéraire, ce sont également les publics qui se mélangent. Un joli théâtre d’évènements, et une belle vitrine pour la littérature romande.

Entretien avec Alexandre Grandjean (directeur d’Hélice Hélas et co-fondateur du Cran littéraire)

Viceversa: Pouvez-vous nous parler de la naissance du Cran littéraire?

Alexandre Grandjean: En été 2015, j’ai participé à plusieurs réunions entre éditeurs, lors desquelles nous nous sommes rendus compte que nous étions assez isolés dans notre travail. Nous avons voulu mutualiser nos efforts. Nous avons d’abord pensé à créer une structure ou d’engager une personne en commun pour nous décharger administrativement, être plus efficace. À la suite d’une séance organisée par Isabelle Falconnier, autour de l’Histoire de la littérature en Suisse romande, j’ai rencontré Jean Richard, le directeur des éditions d’en bas. Nous avons commencé à discuter, lui aussi a manifesté l’envie de travailler avec d’autres éditeurs. Le soir même, j’ai rencontré le responsable du cinéma Bellevaux, qui m’a proposé d’accueillir une performance d’Hélice Hélas. Nous avons contacté les éditeurs pour lesquels nous avons une estime particulière et les avons invités à venir avec nous. Ce qui était d’abord censé être une simple performance Hélice Hélas est devenu l’acte de naissance du Cran littéraire.

En l’espace d’un été, nous avons trouvé un titre, réalisé un logo, élaboré notre premier programme et envoyé nos demandes de subvention. Nous nous sommes un peu lancés à la-va-vite, sans savoir à quoi cela allait mener. La première soirée du Cran littéraire a été incroyable. Nous avons accueilli une quarantaine de personnes. Les médias ont assez bien suivi: c’était plutôt surprenant, sept éditeurs qui se mettent ensemble, cela ne concordait pas avec le récit habituel des relations entre éditeurs.

Tout le monde a les engueulades légendaires du Salon du livre en mémoire. Le climat était peut-être différent dans un monde du livre qui n’était pas encore en crise. La nécessité de collaborer était peut-être moins forte, je ne sais pas. Dans le contexte actuel, on se rend compte qu’on ne peut pas fonctionner tout seul. C’est dans notre intérêt de collaborer. Et puis, de nombreux auteurs publiés dans plusieurs de nos maisons nous relient les uns aux autres. En travaillant ensemble, on peut leur offrir une plus grande visibilité. C’est faire un geste fort de soutien aux auteurs d’affirmer que les éditeurs en Suisse romande ne sont pas en concurrence. À partir de ce moment, les dynamiques deviennent collectives.

Pourquoi avez-vous choisi d’investir le medium de la performance?

Le choix de la performance et du segment de la performance littéraire repose sur plusieurs envies. Le texte est au centre, c’est lui qui doit primer avant tout. Mais ce n’est pas pour autant qu’on ne peut pas créer des liens avec d'autres types d’art: la vidéo (on est dans un cinéma, ça tombe bien!), les arts plastiques, la musique… C`est précisément là qu’on va se décloisonner nous-mêmes. La performance sert à intégrer d’autres personnes, à trouver d'autres perspectives. Je trouve que c’est essentiel dans le monde actuel de la littérature. Il y a sept ans, il n’y avait aucune lecture, aucune soirée littéraire qui se faisait en français. J’ai initié des cabarets littéraires. Je me suis rendu compte que les lectures très traditionnelles étaient une impasse: pour toucher un autre public, il fallait changer la forme – sans dénaturer le texte, mais inventer de nouvelles choses autour. L’auteur a une voix, il a un corps, même s’il est parfois un peu timide: c´est aussi cela qui fait la substance d’un texte. C’est un immense potentiel à exploiter.

Sans la crise du livre, éprouveriez-vous la nécessité de vous unir?

À mon sens, c’est l’un des facteurs qui rend nécessaire que des éditeurs indépendants se rassemblent, notamment pour avoir un poids par rapport aux grands groupes. Mais ce n’est pas le seul. Je pense que nous avons aussi une nouvelle donne en Suisse romande: la présence de plusieurs jeunes éditeurs incite à se regrouper. Les éditeurs faisant partie de l'ancienne génération ne sont d’ailleurs pas forcément intéressés par notre façon de faire. Nous travaillons sur un principe de mutualisation. Nous avons des intérêts communs: on se rend service, tout le monde s’entraide. Cela permet de lutter contre le désespoir ambiant qui a tendance à s’installer chez de nombreux éditeurs, notamment chez ceux qui n’arrivent plus à dégager de salaire avec cette activité.

Ce qui est intéressant, c’est que notre génération d’éditeurs peut aussi aider d’autres éditeurs arrivant par la suite à émerger. Nous ne sommes pas des concurrents: plus de livres existent en Suisse romande, publiés par le plus d'éditeurs, mieux c’est. Le fait de travailler ensemble nous permet aussi d’être plus visibles: désormais, le Cran littéraire s’exporte, il a été invité aux Livres sur les quais, au Printemps littéraire de Bienne, à Livres en lumières à Ferney-Voltaire. Nous espérons pouvoir sortir des frontières de la Suisse avec les performances qui auront vu le jour au Cran littéraire.