François Debluë, «Nouvelles fausses notes»

et d'autres œuvres - conversation autour du travail d'écrivain

Approfondimento del 08/09/2016 di Françoise Delorme

Françoise Delorme: François Debluë, comment définiriez-vous le centre de gravité de votre travail d'écrivain?

François Debluë: Le Temps est le centre de gravité autour duquel je tourne de toutes les façons – et ce depuis mes premiers livres, par exemple Travail du temps qui rassemblait des poèmes écrits entre 1978 et 1985 et dont l'épigraphe de Louise Labé dit:

O noires nuits vainement attendues
O jours luisants vainement retournez...

D'autres titres y font aussi référence, Figures de la patience, Poèmes de la Nuit venue par exemple ou Pour l'instant qui est, lui, un recueil de chroniques et décline un autre rapport au temps, plus circonstancié que les recueils de poèmes. Mais De la mort prochaine aussi et même Conversation avec Rembrandt, à bien des égards.

Dans Nouvelles fausses notes, votre dernier livre, le rapport au Temps, là aussi, est étonnant. Sa substance rappelle celle d'un journal intime, comme aussi celle d’un journal de voyage (si la vie se fait alors voyage). Mais ce serait alors un journal sans date, en désordre?

Oui, il s'agirait d'y brouiller les pistes du Temps, d'en perturber la linéarité et de lui donner une autre forme, moins directement mortelle. Il se compose d'extraits de petits carnets tenus au jour le jour que j'appelle des «sismographes». Les notes qui y figurent sont une saisie presque quotidienne, attentive, une manière de prendre le pouls de la vie, au gré des humeurs. J'assiste à ce qui m'arrive, je réagis à ce qui m'arrive. La réaction primitive se transforme en mots, en assemblages de mots. La métamorphose se fait par la suite en cinq étapes qui, à chaque fois, sont l'occasion de possibles transformations: une première fois, des passages choisis parmi toutes ces notations et remarques au plus près du réel et de l'impression ressentie sont reportés dans des cahiers, travaillés et recomposés. Ensuite, j'organise un nouvel ordre avant de les dactylographier. C'est là l'occasion d'une mise à l'épreuve supplémentaire. Enfin, les épreuves à corriger fournissent l'occasion de peaufiner chaque fragment, de revenir sur le motif. Je ne crois pas trop à la biographie de type linéaire: le temps intime se déroule à plusieurs vitesses, très différentes les unes des autres. Pour en rendre compte, il convient donc de bousculer la chronologie, de la faire jouer pour en libérer une sorte d'universel complexe, parfois presque paradoxal.

Est-ce pour cela que vous mélangez parfois plusieurs «genres» littéraires, ce qui n'est pas le cas dans Nouvelles fausses notes, que vous appelez «votre dernier retranchement»?

Je n'ai pas de «théorie des genres». J'écris sous plusieurs formes qui correspondent à des moments différents, à des humeurs diverses. Je poursuis plusieurs projets en même temps, dans le même mouvement de la vie. J'ai six ou sept livres en cours, chroniques, récits, méditations, poèmes... À un moment donné, l'un de ces projets occupe le devant de ma scène intime et c'est à lui que je me consacre entièrement. Cependant, la prose et la poésie, par les rythmes différents qu'elles génèrent, modulent l'écriture, ouvrent des registres particuliers.
Observer, penser, vivre, ces trois démarches si différentes s'effectuent dans le même mouvement et c'est pourquoi plusieurs modes d'écriture naissent d'une manière assez naturelle. La prose, plus légère, invite à l'humour, au trait incisif, et à une écoute observatrice, plus distanciée du monde et des relations qui s'y déploient. Elle autorise aussi un jeu de questions qui déstabilisent tout ce qui pourrait paraître un jugement péremptoire. Les proses sont plus corrosives que les poèmes, le doute y est plus répandu. Les masques peuvent y grimacer.
Ces Fausses notes, il m'est arrivé de les définir comme mes «derniers retranchements» ou plus encore comme un «petit Champ-de-Mars», un peu comme s'il s'agissait d'un terrain d'exercice, d’un lieu de batailles avec moi-même. C'est aussi un lieu où je me replie pour résister aux agressions du monde. Dans De la mort prochaine, mais c'est vrai de tout livre et quel que soit le mode dans lequel il est écrit, je cherche à me tenir là où je suis. S'y sont imposés simultanément prose et poésie pour donner à sentir une situation instable, déroutante. La rapidité, mais aussi la lenteur d'un métabolisme élaborent une émotion qui cherche à dire un étonnement par rapport au monde, un étonnement aussi par rapport aux mots.
Prose et poésie ne sont pas interchangeables, et je ne tiens pas à les hiérarchiser. Un poème pourra même se retrouver dans deux livres et y occuper alors des fonctions différentes. La poésie, mode où je suis au plus proche de moi-même, sera plus lyrique, plus grave aussi, le plus souvent mélancolique. Mais le monde reste assez clément pour être parfois chanté. Un poème, comme le dit Emmanuel Levinas, est comme «une réponse qui précède la question».

Vous distinguez alors bien ces genres, même s'il vous est nécessaire de les mêler dans un même livre, comme dans Figures de la patience, par exemple, pour les faire résonner jusqu'à créer des interférences entre genres? Vous ne les mélangez pas toujours: Naissance de la lumière ne contient que des poèmes pour faire place au chant d'une manière affirmée; Fragments d'un homme ordinaire (cependant présenté comme un roman) ou Conversation avec Rembrandt, que de petits textes narratifs qui tiennent du récit ou de l'adresse alors que les textes d'Entretien d'un sentimental avec son mur semblent flirter avec la nouvelle. Il n'y pas de mélange dans Nouvelles fausses notes, pourquoi?

J'imagine qu'un linguiste ou qu'un théoricien pourrait reconnaître une variété des formes dans Nouvelles fausses notes. Il y a là des aphorismes, des observations, des méditations, parfois même de brefs dialogues. Cela constitue déjà une sorte d'éventail. Varier davantage aurait menacé de rendre le propos incohérent, à mes yeux.

Certains de vos livres de proses, tel Nouvelles fausses notes, paraissent plus déceptifs, exposés à la fragmentation, à la brûlure d'un doute plus grand. «Prendre des notes», dites-vous, «à qui, à quoi les prend-t-on, sinon au monde alentour? il arrive [...]qu'on les lui rende (en bien, en mal) au centuple». Cette assertion est très intéressante, vous vous arrêtez justement toujours avant le désespoir ou avant un certain type de trou noir qui engloutit une partie de la littérature contemporaine, je songe à Samuel Beckett ou Angelica Liddell ou d'autres. Je pense aussi à la rupture entre plusieurs identités comme l'effectue Pessoa et que vous ne choisissez pas. Pourquoi rendre ce qui a été pris, ou donné?

Je joue un peu sur la formule «prendre des notes», et je n'ai peut-être pas prêté la même attention que vous à ce qu'elle pouvait engager. Mais vous avez raison de vous y arrêter.
Pour tenter de vous répondre, je dirais qu'il me paraît naturel (je n'en fais pas un impératif moral) de rendre un peu de ce qui nous a été accordé. C'est le sens de tout témoignage. Nous témoignons parfois de la beauté du monde. Et de ses laideurs, de ses injustices, de ses violences, nous avons à témoigner aussi. Mais ce que j'en dis là ne doit pas faire croire que c'est une démarche à chaque fois délibérée. Rendre un peu de ce qui nous a été donné, c'est réagir. Et ce n'est pas une démarche très éloignée de la respiration même: nous inspirons (c'est vital!), puis nous expirons: nous rendons à l'atmosphère une part de ce que nous lui avons emprunté pour vivre. Jusqu'au dernier souffle!
Ce qui distingue quelque peu l'auteur-écrivain, c'est qu'il a des réactions de mots écrits, là où d'autres s'exclament d'admiration ou crient leur colère ou dansent ou chantent, etc.

Oui, les mots vous importent particulièrement. Comme vous faites jouer les oppositions, les parentés, vous levez de curieuses  polysémies, vous vous amusez de quelques chausse-trappes inaperçus du langage. Le plaisir vivace que vous prenez à interroger les mots pour ce faire, à vous laisser questionner par eux, est sensible pour le lecteur, qui s'interroge aussi.

Oui, réfléchir au sens des mots est essentiel. Essayer de les voir sous un jour nouveau, les bousculer un peu aussi, pour éviter de s'habituer à eux, fait miroiter des décalages entre mots et choses. Faire entendre autrement les mots renouvelle aussi le monde et le place sous un autre éclairage. Je les signale souvent en italiques pour rendre sensible leur troublante polysémie ou l'emploi curieux qui en est fait aujourd'hui. Peut-être est-ce un emploi parfois abusif, mais il est efficace et tient en éveil. Je reste enchanté par les mots, surpris aussi par leur relative malléabilité, je leur fais toujours confiance, finalement, de même que je fais confiance au monde et aux relations, même problématiques, qui peuvent s'établir entre langage et réalité.

Nous abordons ainsi le problème de la fiction, de la «fausseté» supposée de la note. Le mot "faux" fait partie des mots questionnés. Retenus dans plusieurs titres, même Faux jours (1983) joue sur la polysémie de ce terme. «Fausses notes»: comment l'entendez-vous?

D'abord au sens littéral, celui des musiciens. Il s'agit d'un accroc dans une mélodie, d’un manque de justesse de la note, d’un bruit, d'une catastrophe tout aussi bien. En un sens plus large, je compte parmi ces fausses notes tous les désastres, individuels et collectifs (j'insiste sur «collectifs»), désastres qui tiennent beaucoup de place, au moins 90/100  de désastre pour 10/100 d'émerveillement et de beauté quand tout va bien. Quand j'emploie le mot «beauté», il s'oppose à cette fausseté: je songe aussi à la bonté, à la bienveillance, à l'ouverture, à l'accueil. Comme l'impatience s'oppose à la patience. Les contraires s'éclairent entre eux. Le mot «patience» trouve alors une juste place, si elle est, comme le dit Catherine Chalier une «passion de la durée consentie».
Car il faut une grande patience pour faire jouer le sens figuré de «faux» qui peut renvoyer aux artifices esthétiques propres à l'art (il s'agirait d'une sorte de «maquillage»). Ces «fausses notes» ont tenté de saisir au plus près leur objet et sont devenues autre chose par un travail, une mutation lente et complexe qui essaie de pallier à l'erreur par le souci d'une nouvelle harmonie, pas trop dissonante. Cette harmonie intègre pourtant ces dissonances pour être le plus proche possible de l'expérience humaine. La forme esthétique qui en résulte construit une durée qui nous permet d'habiter le temps. Plusieurs formes concourent à exprimer cette expérience, qui se complètent plus qu'elles ne se concurrencent. La fin de Nouvelles fausses notes comme celle de Fausses notes se fait plus ouverte, comme vous l'aurez remarqué. S'y dégage un nouvel horizon. Sans lui, la vie serait intenable.

Vous faites beaucoup références à d'autres oeuvres par des citations dans vos livres, elles sont fréquentes aussi en épigraphe. Vous nommez beaucoup de peintres, parlez avec conviction d'œuvres picturales (je pense à l'importance de Rembrandt à qui un livre très singulier est entièrement dédié). Vous citez aussi beaucoup de musiciens. Quelle est la teneur exacte du rapport que vous entretenez à la culture, à la littérature, à la peinture, à la musique? Et quelle place tiennent-elles dans votre œuvre?

Le mot «culture» a un côté mondain et académique qui ne me convient pas. Ce que vous semblez désigner de ce nom correspond davantage pour moi à une relation vivante, intime et passionnée que j'entretiens avec des œuvres de peintres, de musiciens et d'écrivains qui me sont chers. Leurs œuvres m'accompagnent et m'éclairent; elles font partie de mon intimité. Leur fréquentation m'accroît sans cesse, elle renouvelle mon rapport au monde, elle m'éclaire sur ce monde et sur moi-même.
Grâce à elles, mes horizons me paraissent plus vastes, elles me donnent la chance de les approfondir. En cela, elles ne diffèrent pas fondamentalement des êtres que j'ai la chance de rencontrer. Avec elles, avec celles des œuvres qui me sont les plus proches, j'entretiens une relation d'amitié et d'amour. Conversation avec Rembrandt en est peut-être l'exemple le plus probant. La peinture a pour moi autant d'importance que la musique et la littérature, je n'établis pas de hiérarchies entre ces passions.
Les peintres qui me sont les plus proches m'enseignent eux aussi la beauté et l'horreur (fascinante souvent). Leur œuvre arrache une durée, patiemment, à la fatalité de la Mort. J'aime des écrivains, des musiciens, des peintres qui éclairent ma vie. Ils me révèlent aussi mon insuffisance. Mon seul regard ne pourra jamais suffire à voir le monde ni à en prendre la mesure. Il s'agit d'amour, d'un amour qui agrandit ma vie.

Un tel attachement aux œuvres des autres, qu'elles soient du passé ou d'ailleurs, se double d'un réel amour du voyage. Vous avez beaucoup écrit à partir de vos voyages. Vous avez consacré un livre entier à la Chine: Une certaine Chine. Vous voyagez beaucoup en Europe et dans Nouvelles fausses notes, vous citez beaucoup de villes, de régions, de pays, parfois avec humour, avec émerveillement aussi. Qu'il s'agisse d'aventures parfois un peu ratées, dérisoires, ou de beautés entrevues vers lesquelles il faudra revenir, votre curiosité demeurerait sans cesse en éveil.

Oui, il s'agit d'un étonnement toujours renouvelé. L'ailleurs nous est comme un nouveau livre ou une nouvelle gravure à découvrir, à déchiffrer et interroger. On change de centre de gravité, nous pouvons ainsi prendre une nouvelle mesure de nous-mêmes. Enfin, en voyage, notre rapport au temps change immédiatement. Comme tout est nouveau, le temps paraît dilaté, tant il fourmille d'informations inédites. C'est le contraire de la routine.

Est-ce que cette temporalité pourrait être comparée à celle, si singulière, de l'enfance, dans sa dimension d'ouverture au monde?

Oui, vous avez raison. Il y a quelque chose d'analogue. Celui qui voyage est rendu à une certaine innocence, à une certaine naïveté. Il est sans cesse livré à la surprise. Mais pour le poète (voyons Baudelaire!), les lieux familiers peuvent, eux aussi, le surprendre!
Reste que, dans le temps du voyage, je suis aussi sensible au caractère éphémère des rencontres.

Un éphémère qui est le caractère même des rêves? Je vois en votre penchant pour le voyage un point commun avec Gérard de Nerval, auquel il est souvent tentant de penser en vous lisant. La mélancolie qui imprègne toute votre œuvre rend cette parenté très sensible.

Oui, la rêverie dénote une parenté certaine avec ce poète. De même qu'il existe en moi un vœu d'apprivoiser la mort, il en existe un qui consisterait à vouloir supprimer la distance entre le monde et moi (un rêve fusionnel) et la garder, voire l'accroître pour plus de sérénité, plus de justesse. La tension entre ces deux rêves me rapproche aussi d'autres écrivains, peintres ou musiciens (songez à Schubert!), de tous les êtres humains peut-être. Ces rêves nous émeuvent comme ils nous façonnent, car nous sommes hantés par la conscience malheureuse de notre insuffisance.
Il est difficile de faire persister le rêve et de résister à la tension qui l'anime, mais c'est lui dans le même mouvement qui fait vivre et écrire. Il est un autre nom de l'amour. Le fragile équilibre que nous pouvons créer dans des poèmes ou des récits, et même dans des fragments qui résonnent ou s'entrechoquent, se risque à cet amour, entre instant et éternité.