Une maison pour les mauvais genres

Éditions Stentor

Approfondimento del 14/02/2016 di Vincent Yersin et Daniel Vuataz, Photo: Carine Roth

«Valeureux Stentor, qui, de sa voix de bronze, faisait autant de bruit que cinquante hommes.»

Assis sur un balcon à la Tour-de-Peilz, un pote, le pote de mon pote, mon amie et moi. Nous buvons un café très noir que nous venons de moudre avec un moulin manuel. Le pote de mon pote dit: «Mon frère, il est sur le point de lancer une maison d’édition. Cela va s’appeler Stentor.» Je m’en souviens bien mais je ne me rappelle pas pourquoi nous en étions venus à parler de cela. Qu’on pouvait voir le lac gris oui.
Maintenant, avec Daniel, nous marchons de nuit à Montreux dans le vieux quartier des Planches en pente douce vers Territet, juste après l’Hôtel Tralala. Nous sonnons à l’interphone d’un bel immeuble avec moulures et reliefs, comme on s’imagine un immeuble montreusien équipé de palmiers plantés dans des pots. La voix qui, de l’interphone, nous enjoint à monter au quatrième, se perd dans un immense larsen.

Faust Arp  et polysémie 

Nous entrons. Un Radiohead assez récent est diffusé plutôt fort dans la pièce d’à-côté. On aperçoit un petit babyfoot. Mais, dans le salon où nous déplions nos ordinateurs, c’est plutôt ambiance tamisée bonzaï-parquet. Au mur est accrochée une gravure: un écorché plutôt flippant. Pièce originale ou habilement reproduite, nous ne nous approchons pas pour l’examiner de près. Derrière nous, dans la bibliothèque de cet homme qui semble s’être sérieusement intéressé à l’iconographie médicale du XVIIIe siècle trône un gros ouvrage sur Lavater qu’on imagine rempli de planches physiognomoniques. Radiohead balance maintenant Faust Arp, une envolée incantatoire super rythmée. Ça nous remet en confiance. Olivier Mottaz arrive de la cuisine avec des bières et un plateau fromages-viande séchée. Il avait tout préparé pour notre venue.
Deux petites piles de livres et un feuillet de présentation sont disposés sur une table basse. Nous tentons de trouver un moyen de rendre confortable le canapé hyper profond dans lequel nous nous asseyons. Ça donne des positions crispées peu pratiques pour la prise de notes ou un avachissement complet très fin de soirée. Nous choisissons la seconde solution et détaillons notre éditeur du soir: physionomie très fine, air jeunet mais cheveux poivre et sel, visage mince, aigu, lunettes ovoïdes un peu lâches qui descendent sur le nez, pullover en grosses mailles. Et, trait remarquable, un genre de corne de brume vaporeuse dans la main ou à la bouche: une cigarette électronique d’une espèce tout à fait immense.

Deux petites piles de livres et un feuillet de présentation sont disposés sur une table basse. Nous tentons de trouver un moyen de rendre confortable le canapé hyper profond dans lequel nous nous asseyons. Ça donne des positions crispées peu pratiques pour la prise de notes ou un avachissement complet très fin de soirée. Nous choisissons la seconde solution et détaillons notre éditeur du soir: physionomie très fine, air jeunet mais cheveux poivre et sel, visage mince, aigu, lunettes ovoïdes un peu lâches qui descendent sur le nez, pullover en grosses mailles. Et, trait remarquable, un genre de corne de brume vaporeuse dans la main ou à la bouche: une cigarette électronique d’une espèce tout à fait immense.
Il faut l’avouer, l’effet de surprise n’est plus le même après le premier numéro du Persil. Mottaz a d’emblée une longueur d’avance quand nous lui demandons de nous expliquer le nom de sa maison: «C’est surtout pour faire chier Rebetez, qui trouve apparemment que les petits parlent trop fort», lance notre hôte d’une voix très calme en poussant avec sourire le plateau de viande froide vers nous. Ça sera le seul gros mot de la soirée, car Olivier Mottaz est de ces personnes qui s’expriment parfaitement, en toute circonstance. D’autres explications sur le Stentor, plus ou moins fantaisistes, suivront. Dont un souvenir pictural, une impression esthétique: «En visitant une exposition de Philippe Cognée, je suis tombé en arrêt devant une immense toile peinte à l’encaustique: un paquet de café, le café Stentor…» Illumination. S’il avait eu assez d’argent, il aurait acheté le tableau sur-le-champ. Stentor, crieur des Grecs à Troie, c’est aussi et avant tout l’idée d’un timbre qui porte, clair et puissant. Nous apprenons que le mot désigne encore un moteur de fusée soviétique au charme rétro, qu’on retrouve sur le logo de l’éditeur. Ou même un protozoaire cilié en forme de trompette qui apparait souvent à l’automne quand les feuilles d’arbres pourrissent dans les flaques d’eau ou les mares.

Deuxième pilier

La suite de la discussion nous fait découvrir comment le chômage peut amener à l’édition. Et comment vérifier des livres à la chaîne peut conduire à la chaîne du livre. «J’étais assistant en histoire de l’art à l’Université de Lausanne et je travaillais à une thèse sur l’illustration anatomique que j’ai finalement abandonnée. Ensuite, il a fallu que je trouve un travail. J’ai bossé longtemps pour Slatkine, à la fabrication. Je révisais environ 7000 pages par mois. J’ai même attrapé une tendinite à l’épaule à force de tourner du papier. J’ai décidé de quitter ce travail.» C’est alors dans l’édition journalistique qu’Olivier Mottaz passe quelque temps. Il devient responsable d’un magazine et «producteur de contenu» pour le site web d’une grosse boîte. Les «cadences de fou» l’épuisent, d’abord. Puis un «ennui abyssal» l’accable. Il quitte de nouveau sa place, cherche une activité «qui fasse sens», se rappelle la joie enfantine ressentie à la réception des quelques manuscrits dont il avait pu, en tant que lecteur, s’occuper pour Slatkine. A ce moment, il se met à penser sérieusement graphisme et ligne éditoriale. C’est décidé: il va concevoir lui-même «de beaux et bons livres». Stentor, dernière née des maisons d’éditions romandes, est inscrite au registre du commerce à l’été 2013.
Olivier Mottaz ne part pas en terre inconnue: expériences de lecteur et de correcteur, notions d’InDesign, connaissances des réseaux du livre, les outils ne manquent pas à celui qui se considère «parfaitement capable d’amener le livre vers sa forme la plus impeccable». Mais pour se lancer, le couteau suisse de l’éditeur contemporain ne suffit pas. Il faut aussi pas mal d’argent. «J’ai d’abord essayé d’emprunter à la banque. Ils n’ont pas accepté. J’ai tenté un microcrédit qui m’a aussi été refusé au terme de toute une procédure. On m’a dit: «Le projet a vraiment l’air passionnant. Mais l’édition, c’est trop risqué pour nous.» Après mûres réflexions, c’est le deuxième pilier d’Olivier Mottaz qui y passe. «Mais s’il n’est pas possible de vivre en faisant des livres, alors autant se jeter du pont du Gard, ça serait à désespérer de la nature humaine!» L’éditeur émet des volutes qui partent au plafond pendant que la dernière piste de In Rainbow, sorte de générique de fin poignant, retentit.

Sexe, science-fiction et compagnie

L’objectif est affiché, très clair depuis le tout début: devenir la «terre d’asile de tous les mauvais genres». Nous abondons vigoureusement, avant de demander des précisions sur les deux derniers termes. «Roman noir, S.F, polar, érotisme… tout ce qui donne du sel à la littérature. On en trouve saupoudré chez presque tous les éditeurs, mais baser toute une ligne là-autour, c’est plutôt rare.» Mottaz feuillette un de ses livres. «Prenez l’érotisme, par exemple: ça n’est pas vraiment un genre, c’est plutôt une manière qui s’exprime dans l’essai, la fiction ou la poésie… Tant qu’il y a de la fesse! Et que c’est intelligent.» Le premier titre du catalogue est un livre pour enfants, mais d’un genre satirique, d’emblée intrigant: les Contes saugrenus pour endormir les parents, d’Émilie Boré, «une fille rencontrée pendant que je faisais du journalisme». En même temps, Olivier Mottaz se lance dans la réédition de textes qui, considérés rétrospectivement, anticipent la science fiction. La collection «Futur antérieur» compte pour le moment deux titres: Les Fourmis et autres pièces conjecturales d’Emer de Vattel, juriste neuchâtelois né deux ans après Rousseau et Le Nouveau Déluge de Noëlle Roger, auteure helvétique plutôt habituée aux rez-de-chaussée des gazettes de l’entre-deux-guerre, originellement paru en 1922 chez Calmann-Lévy. Ces textes d’auteurs méconnus sont présentés, en collaboration avec Marc Atallah et La Maison d’Ailleurs, par une mise en contexte critique. Les parutions de cette première année d’exercice se complètent du Lubric-à-brac de Patrick Morier-Genoud, sorte d’abécédaire sexuel rehaussé de chouettes lettrines porno et dont la couverture se compose de dix-huit photographies de tétons féminins aux différents âges de la vie. « Morier-Genoud publiait ses textes de cul sur un blog, mais en faire un livre, c’est une autre histoire. Voilà en quoi je fais métier d’éditeur: je permets à des projets d’exister. Et qu’on arrête de nous rebattre les oreilles avec ce foutu nivellement de toutes les compétences! On a besoin de passeurs.»

Tant que c’est drôle, libre et intelligent

Consacrer un espace éditorial spécifique aux genres qualifiés de «subalternes» par les grincheux et les pédants, certes. Mais d’où lui vient cet attrait? Mottaz, un peu surpris, évoque les San-Antonio de son père, la «Bibliothèque verte» et les séries qu’on délaisse une fois adulte. Son goût des «livres un peu bizarroïdes» surtout. Puis l’auteur espagnol José Carlos Somoza. Il nous sort le bouquin. On feuillette. Sans transition, il cite Malraux puis déclare «aimer lire Racine et avant tout Diderot», se rouvre une canette et mange un morceau de fromage à pâte molle. Un peu fébrile, Mottaz tire sur son dispositif électronique et produit une vapeur dense, sans odeur; inquiétant attribut futuriste. Nous allumons quant à nous une cigarette traditionnelle et ouvrons la page de l’avenir. Après un premier exercice complet, le rêve de vivre uniquement de l’édition s’est-il quelque peu dissipé? «Il est bien sûr trop tôt pour proposer un bilan sur un an. Certains titres marchent assez bien. Les premiers retours fiables commencent à me parvenir. Pour l’instant, je propose en complément une offre de service éditorial», poursuit l’amateur de ces gravures qui, pour montrer nerfs, tendons et tissus, vous pèlent l’entier d’un type. Mottaz nous annonce aussi que, dans l’idéal, la mise en orbite du Stentor passera par «une occupation accessoire à 50 %», «la délégation de la compta», «des directeurs de collection» et «un changement d’appartement». Diffusé pour le moment par Servidis en Suisse, Mottaz ne pense pas encore à la France, songeant à peine commencer à chercher du côté des subventionneurs traditionnels, dont il s’est entièrement passé la première année. Tout le mérite est pour lui.
Décalés, un peu louches, les projets d’avenir collent bien à l’esprit de la maison. Il évoque pour nous une sorte d’«Atlas des lieux du crime en Suisse romande». Avec passion et gestes, Mottaz raconte une poursuite à pied dans telle rue du Lausanne de la Belle Epoque («Je suis sûr que ça peut cartonner!»), enchaîne avec un voyage sur une comète rêvé sous l’ancien régime par un type sérieux qu’il aimerait tant éditer, puis conclut sur le terrain de la réédition de textes amusants et libres de droits. «Je suis toujours parti du principe qu’il fallait placer la barre un peu trop haut, histoire de se surpasser, même en échouant.»

Le cheval, le single malt et l’érotisme

Le site internet du Stentor rappelle, entre autres, une grande vérité: les livres, objets vivants, forment avec «le cheval, le single malt et l’érotisme», une sainte tétralogie. Quid de ses icônes dans le champ éditorial? «J’apprécie avant tout les éditeurs qui ont su rendre leur production désirable sur les étals des librairies», comme Actes Sud à qui Mottaz voue une sorte d’adulation et emprunte la forme allongée de ses livres. «Mais l’emballage doit être à la hauteur du contenu», précise-t-il. Côté suisse, Zoé reste pour lui une maison «très intéressante» et un exemple à suivre en termes de réussite, mais l’éditeur de la Riviera mentionne aussi les noms de Xenia, Morattel et même le supra-régionaliste Cabédita, pour la démarche: «Si vous voulez savoir comment vivre du livre, voilà le meilleur exemple!» C’est la figure de Bernard Campiche – «un passeur» – qui retient en dernier lieu l’intérêt d’Olivier Mottaz. «Comme quelques autres avant moi, il m’a reçu pour m’exposer les beautés et difficultés du métier, me donner deux ou trois trucs.» On imagine la rencontre sur le mode polar ou science-fiction entre le fumeur repenti et l’éditeur urbigène, et les secrets conseils qui furent donnés. De sa chaise, Mottaz attrape une tomate-cerise: «Vous le savez comme moi, les livres portent une charge affective…»

Vingt-deux heures sonnent, nous arrêtons de prendre des notes pour discuter un peu plus librement et casser du sucre sur le dos des connaissances que nous avons en commun. Et puis nous courons comme des abrutis sous la pluie fine de Montreux pour prendre notre dernier train. Il faudra suivre la voix du Stentor.

Montreux, jeudi 4 décembre 2014

Fiche d’identité

Nom complet: Éditions Stentor. Raison sociale: société en nom propre. Date de fondation: juin 2013. Lieu: Montreux. Fondateurs: Olivier Mottaz.

Directeur actuels: Olivier Mottaz.

Pourcentage du budget couvert par des subventions publiques: 0%. Pourcentage du budget couvert par des subventions privées:  0%. Parutions par année: 4 à l’heure actuelle; une douzaine à terme. Titres au catalogue: 4. Tirage moyen: 500-1000 exemplaires.

A-valoir et rétribution des auteurs: pas d’à-valoir, 8-10% sur le prix de vente hors taxe. Auteurs au catalogue: 4. Compte d’auteur: non. Auto-publication: non. Best-seller: Emilie Boré, Contes saugrenus pour endormir les parents, 2014.

Secteurs de publication littéraires: les «mauvais genres»: SF, érotisme, polar, fantastique… Autres secteurs de publication: «Tout est possible. Pamphlets! Études originales ou polémiques! Guides décalés!»