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art&fiction

Approfondimento del 08/01/2016 di Daniel Vuataz & Vincent Yersin, photo Carine Roth

«Si vous parvenez à éviter le mot inclassable dans votre papier, vous êtes forts!»
     Stéphane Fretz

«Hello Marius, je reçois ce jour le Persil “Editions originales”, et je suis bien triste qu’art&fiction n’y apparaisse pas. D’autant que le dossier est vachement bien fait et super instructif ! J’imagine qu’on a été recalés parce que plutôt édition d’art qu’édition littéraire, mais il me semble que notre ratio littéraire est bien proche de celui de -36° ou du Cadratin, surtout depuis le lancement de notre nouvelle collection Re:Pacific. Bref, c’est un peu rude de ne pas y être (on avait été snobés par L’Hebdo pour un dossier similaire il y a 3-4 ans, mais bon, c’était L’Hebdo!) et j’aimerais bien présenter notre travail à Vincent Yersin et Daniel Vuataz qui visiblement ne nous connaissent pas.»
Cet email, c’est Popescu qui nous le transfère le 28 octobre 2013 à cinq heures du matin depuis son premier bus. Il est signé d’un certain Fretz, plutôt énervé. Il ne servirait à rien de chercher à se justifier ni de répondre au boss d’art&fiction que «Oui, oui, on vous connaît très bien, même trop bien, d’ailleurs entre Lausanne et Genève tout le monde parle de vous, vos livres s’arrachent», etc. Autant l’avouer: on pensait effectivement qu’art&fiction était une enseigne bien implantée née bien avant l’an 2000. Ou, éventuellement, un club de fanzines sérigraphiés sur slips de bains, donc trop inclassable éclectique pour figurer dans notre première enquête.

Rencontre au Book launch

Erreur encore. Du coup, le 13 novembre de la même année, nous nous rendons nuitamment dans la cave rouge de la Datcha avec un pote suisse allemand (l’info a son importance) pour voir d’un peu plus près ce que Fretz & Co font de leurs soirées. C’est le vernissage des cinq nouveaux volumes de la deuxième série Re:Pacific, justement. Il y a là des livres et les personnes physiques qui les ont imaginés. On reconnaît Manuel Perrin, Zivo, Jérôme Meizoz, Marisa Cornejo, Gérard Genoud et Flynn Maria Bergmann avec un chapeau de cow-boy. Première surprise: il y a tellement de monde que les bières doivent être tenues à bout de bras au-dessus de la foule. Sur scène, la Funk fanfare de Cap’n Crunch groove à fond. Juste à côté, une inquiétante femme peinte en doré distribue des prix (immenses bandeaux aux slogans racoleurs, apparemment conçus par les lecteurs eux-mêmes) et adoube à tour de rôle les nouveaux auteurs depuis un trône, dont un Jérôme Meizoz partagé entre l’amusement du sociologue et la légère inquiétude de devoir monter sur scène. Les spotlights envoient du lourd. Alexandre Friederich se marre avec la femme en doré. La salle est remplie de quadras. A la sortie, un bibliobus plein de livres magnifiques d’art&fiction invite les passants à consommer. Nous en achetons une série et serrons la main de Fretz qui passe par là, sorte de grand ado hilare de presque cinquante piges. Il nous reconnaît avec un grand sourire. Nous lui faisons la promesse: rien que pour art&fiction, il y aura un second volet du Persil. Fretz note le rendez-vous et s’engouffre à nouveau dans la Datcha bondée: «Grouillez-vous, DJ Sapinet entame son premier set!»
C’est là que l’ami suisse allemand nous demande ce que ces gens font exactement. « De l’édition », nous répondons. Il nous charrie encore avec ça.

Fretz, Pellet et Loye

Chose promise, chose due. Le 24 novembre, presque une année jour pour jour après le Book launch de la Datcha, nous remontons l’Avenue de France en direction des locaux d’art&fiction. L’atelier donne sur une petite cour intérieure qui, les jours de bastringues, doit résonner bien fort. Carine, notre photographe du jour, est coincée dans des inondations à Ouarzazate («le déluge, des scènes bibliques de fleuves rouge sang» nous écrit-elle). Nous avons oublié nos carnets de notes. Et puis, comme quatre jours plus tôt Elisabeth Jobin nous a grillé la politesse en publiant sur viceversalitterature.ch une interview très fournie des animateurs d’art&fiction, c’est sans remords que nous acceptons les verres de vin pour une discussion absolument décontractée.

Assis à une longue table entourée d’ordinateurs, de livres, de classeurs fédéraux libellés «Re:Pacific 2019» ou «Comptabilité 2002», nous découvrons trois membres de l’association/collectif art&fiction chapeautant les éditions du même nom. Le fameux Stéphane Fretz tout d’abord, grand chef indien aux yeux de gamin, l’un des deux seuls salariés de l’équipe (l’autre étant la secrétaire-assistante Marie-Claire Grossen). A côté de lui, en penseur-philosophe devant les classeurs de compta, Christian Pellet. Employé à mi-temps aux Presses polytechniques et universitaires romandes où il côtoie «ce dinosaure très sensible aux arts visuels» qu’est Bertil Galland. Eternelle veste de velours côtelé, cynisme à fleur de langue, port quasi britannique, Pellet est un spécialiste de la politique du livre. Voilà pour la partie «Fiction . A l’angle de la table, sous une enseigne lumineuse kiosque art&fiction stockée en haut d’une étagère, Alexandre Loye, peintre fan de fanzines, représente la partie «Art». Loye s’ouvre une bière et allume une clope. Les autres nous proposent de les accompagner au vin blanc. «Les gens restent convaincus qu’on est une grande structure. Mais c’est juste parce que notre site web est bien foutu et qu’on attire un peu de monde à nos vernissages. On reste des tout petits!», réaffirme d’emblée Stéphane. Passer pour plus petit que les autres, serait-ce devenu un nouveau hit du champ éditorial romand?

Avenues de France à Lausanne et de Lausanne à Genève

Dans cet atelier qui regorge de posters et de livres inclassables aux formes les plus étranges, première surprise: quand on leur demande leurs références, ce sont d’abord les têtes connues et tutélaires de la littérature romande qui jaillissent; Campiche pour Fretz («c’était mon bibliothécaire au CESSEV!»), Galland pour Pellet. Mais rapidement fusent d’autres noms, dont nous vous laisserons le soin de googler l’exactitude: Rolf Kesselring pour la BD, Raymond Meyer et Nicolas Chabloz («des mecs jamais en librairie,  champions du monde dans la non-diffusion de son travail»), les américains de Printed Matter, Pajak («mais les Cahiers dessinés, c’est impressionnant… avec un Campiche en mains on se sent plus à l’aise»), d’autres que nous oublions… Décidément, ce mélange d’émerveillement ingénu et de compétence de la part des chefs d’art&fiction n’est pas feint. Foi de Fretz: «Nous nous sentons toujours dans la peau de jeunes rêveurs qui fabriquent des livres sur les machines à écrire de nos mamans et qui y inscrivent des noms de collections imaginaires.»

Fait rarissime dans une Suisse romande du livre où Lausanne et Genève se tirent gentiment la bourre (pour mesurer la fracture, causez cinq minutes avec le très cordial et un brin caricatural chef de Labor et Fides et président du Cercle genevois de la librairie et de l’édition, Gabriel de Montmollin), art&fiction possède un local dans chacune de ces villes. A Genève, c’est Philippe Fretz – le petit frère de Stéphane – et Pascale Favre qui tiennent la baraque, sise… rue de Lausanne. «Ils n’ont pas pu se déplacer ce soir», regrète Fretz senior. Côté organisation, le collectif semble malgré tout fonctionner à merveille: «Chacun y apporte ses compétences propres!» atteste le trio en se coupant joyeusement la parole ou se la rétrocédant avec des manières. Aucun d’eux, ce soir-là, ne sera jamais d’accord sur les chiffres avancés et les classeurs de compta resteront bien ancrés dans la déco. Nous finirons tout de même par comprendre qu’art&fiction compte aujourd’hui «une dizaine de membres dans le comité», que «rien n’est inscrit dans le marbre» et qu’il y a « parmi nos membres des artistes plus ou moins actifs et des auteurs plus ou moins inactifs…».

Les Batailles du savoir

A côté de la petite rivalité valdo-genevoise, celle dont nous parlons ensuite  est autrement préoccupante pour les animateurs d’art&fiction. Sans qu’on s’y attende le moins du monde, la discussion glisse sur la pente universitaire. Objet du litige? Le discours produit sur les objets éditoriaux parfaitement inclassables singuliers dont art&fiction, entre autres, ont fait leur fonds de commerce. Le «livre d’artiste», le «livre unique»: production embarrassante pour tous les adeptes du classement – libraires qui ne savent pas sur quel rayonnage les empiler, bibliothécaires qui ne savent pas sous quelle cote les ranger. Et universitaires qui jargonnent autour du sujet sans jamais l’approcher concrètement. «On vient de se faire inviter à la Bibliothèque nationale pour un colloque sur le livre unique organisé par les Universités de Genève et de Lausanne», commence Fretz. «Ça part d’une bonne intention, mais à chaque fois c’est pareil. On repart effarés par le ton: systèmes de classification désespérants, babils sur le ductus de la main chez tel ou tel auteur…Tout le reste, le contenu surtout, est évacué! Et on ne nous demande jamais notre avis: au mieux, nous sommes les modestes et naïfs artisans d’objets qui nous dépassent.»

Car, à leur manière, les éditeurs d’art&fiction ont l’impression de produire eux aussi du savoir. «Sur un mode détaché et ludique, certes, mais du savoir quand-même.» Pour cela, ils forgent le terme de jeu éditologique: la cinglée peinte en doré de la Datcha (on apprend qu’il s’agit de Belina Blurb, alias Céline Masson), le goût pour la performance décalée, le choix d’éditer des livres sans titre et sans nom d’auteurs ailleurs que sur le «jandeau» retirable (jaquette-bandeau), bref, toutes les petites provocations du groupe pour «s’éloigner du milieu propre du livre et déconner un peu» relèvent de cette science dont ils jettent les fondements. Et Dieu sait qu’en littérature il n’y a guère besoin de quitter la route trop loin pour chambouler le public: «Les mondes de l’art et de la littérature sont encore à des années-lumière l’un de l’autre: quand on sort un livre sans couverture, c’est l’émoi, alors que les artistes font ça depuis des décennies!» explique Loye, bien placé pour le savoir. Et les copains abondent en se servant du vin.

Re:Pacific et les enjeux de la librairie

Cet art du pas de côté, ils ne l’ont pas forcément théorisé depuis le début: «C’est compliqué de se lancer complètement au second degré», confirme Pellet. D’ailleurs, entre 2000 et 2003, art&fiction édite «dans la cuisine» et ne fait que peu de littérature: «Notre catalogue de 120 titres comporte une foultitude de livres d’artistes publiés à 50 ou 100 exemplaires qui circulent dans la clandestinité la plus absolue», rappelle Fretz. «Notre récent effort de figurer en librairie est encore bien fragile.»

On y vient. «C’est Re:Pacific qui a foutu le bordel!», lance joyeusement Loye en s’ouvrant une autre bière. Jusque là, pas de problème, art&fiction faisait dans le livre bizarre, inclassable introuvable, tout le monde suivait, les quelques cent cinquante souscripteurs réguliers surtout. Entre 2001 et 2012, première étape: deux titres par an paraissent dans une collection intitulée «Pacific» destinée à promouvoir «des livres d’artistes où un peintre est invité à donner une vision narrative de son travail, en associant librement ses images à ses textes ou à ceux d’un co-auteur». Art + fiction, quoi. En 2012, Re:Pacific double la cadence et affirme la volonté des éditeurs de se placer en librairie avec des objets plus gros, mieux diffusés et tirés à en plus grand nombre. «Une sorte de révolution industrielle», s’amuse Fretz. Ils montent un comité de lecture spécifique «pour clarifier les choses» et chaque année, quatre ou cinq projets sur les dizaines de candidatures reçues finissent dans la peau de ces livres devenus absolument reconnaissables. Et désirables. A quand la dernière fois où Le Temps a mis 5 étoiles à d’autres livres que ceux de Jean François Billeter chez Allia ou à un bouquin pour enfants signé Albertine? La série 2014 d’art&fiction y a eu droit. Et Isabelle Rüf, l’auteure des articles, n’est même pas souscriptrice…

Après trois séries de Re:Pacific «qui ont bouffé quasiment tout le budget de la maison», la dure réalité de la librairie commence à se faire sentir:  Le droit de retour, c’est un cauchemar! La presse n’a plus d’effet sur les libraires, qui veulent justement profiler leur propres trouvailles, et on galère un peu», confesse Fretz. «Pour nous qui travaillons avec des livres à très forte valeur ajoutée, c’est aussi un choc de voir comment les objets sont traités en librairie», poursuit Pellet, en évoquant notamment cette lugubre histoire du stock d’Actes Sud pilonné à la fin du Salon du livre de Bruxelles «parce que ça coûtait moins cher que de les ramener en France». Du coup, le collectif prend garde à ne pas oublier ses autres secteurs de publication. Question de public aussi: «Paradoxalement, le bouquin rigolo-bricolo trouve son public plus facilement que l’objet industriel», assure Loye, soucieux des souscripteurs. «Ou alors, il faut que l’auteur se bouge aussi de son côté», lâche Fretz, évoquant «Marcel Miracle faisant la Une de 24 heures en slip dans la flotte à Morges… ensuite le livre s’est très bien vendu!»

L’éditologie est une science inexacte. Mais les éditeurs peuvent être de vrais bons types et faire de vrais beaux livres. Plutôt rassurant de trouver une correspondance entre les discours et les actes, se dit-on en repartant pour une dernière tournée. Au fond, on avait peut-être raison dès le début: art&fiction n’a rien à faire dans ce numéro.

Daniel Vuataz et Vincent Yersin, Lausanne, lundi 24 novembre 2014

Fiche d’identité

Nom complet: art&fiction, éditions d’artistes. Raison sociale: association sans but lucratif. Date de fondation: août 2000. Lieu: Lausanne et Genève. Fondateurs: Stéphane Fretz et Christian Pellet.

Directeur actuels: Stéphane Fretz. Pourcentage du budget couvert par des subventions publiques: 25%. Pourcentage du budget couvert par des subventions privées:  40%. Parutions par année: 10. Titres au catalogue: 140. Tirage moyen: 700 (pour Re:Pacific, depuis 2010).

A-valoir et rétribution des auteurs: les auteurs sont principalement rémunérés en exemplaires de leur livre (10% du tirage). Au-delà de 500 ex. vendus, 10% de droits d’auteur sont versés. Auteurs au catalogue: plus de 100. Compte d’auteur: pas pour Re:Pacific. Auto-publication: oui. Best-seller: Alonso Llorente, Susie la simple, avec une postface d'Alexandre Friederich, 2009 ; Flynn Maria Bergmann, Fiasco FM, 2013 ;  Zivo et Jérôme Meizoz, Pénurie, 2013.

Secteurs de publication littéraires: livres d’artistes. Autres secteurs de publication: livres-objets, livres uniques…