Éditions originales 2

L’édition littéraire en suisse romande, la suite de l’enquête sur les nouvelles maisons

Approfondimento del 06/01/2016 di Daniel Vuataz & Vincent Yersin

Le Persil reprend la route. Un an et demi après sa première tournée des maisons littéraires de Suisse romande, le journal est reparti à la rencontre des nouveaux acteurs éditoriaux qui ne cessent de se multiplier entre Genève, La Chaux-de-Fonds, Fribourg et Sion. Sept maisons (plus ou moins) récemment fondées ont droit cette fois-ci à leur portrait. Il y en a pour tous les goûts dans cette livraison: du haut-vol (Héros-Limite, art&fiction), du come-back (La Baconnière), du franc-tireur (Torticolis et Frères, Stentor), du grand public (Pierre Philippe), du slow (Le renard par la queue)…

En dix-huit mois, que s’est-il passé du côté des douze maisons présentées en 2013? Olivier Morattel, Hélice Hélas et BSN Press parlent de regroupement, Faim de siècle & Cousu mouche font toujours dans le «noir», Le Miel de l’Ours et Encre fraîche multiplient les happenings, le Cadratin a fêté ses 25 ans, les Editions des Sauvages ont pris le train du «polar local» en marche, La Vachette alternative n’a plus guère donné signe de vie, Xénia a réduit la cadence, Autre part n’a jamais autant publié, Paulette prépare son grand retour… La moitié de ces enseignes, les genevoises surtout, se sont retrouvées fin 2014 au premier Salon des petits éditeurs romands.

Activité extra-professionnelle: éditeur

«Editeur»: l’enquête montre que le terme qualifie aujourd’hui aussi bien le groupe d’amis associés tournant avec un budget annuel de 2500 francs (-36° éditions), la petite structure en nom propre inscrite pour 25’000 francs au registre du commerce (Editions Pierre Philippe) que la société anonyme avec actionnaires au chiffre d’affaire de 250’000 francs (Xenia). Comme l’écriture, l’édition en Suisse romande est à la fois une affaire de hobby, d’artisanat et, plus rarement, de métier (les premiers «licenciés en édition», cursus d’études aujourd’hui possible en France, arrivent en Suisse romande).

Le Persil, cette fois-ci, a voulu prendre un peu de hauteur. Il a demandé à trois maisons littéraires historiques, considérées comme professionnelles, de réagir à la lecture du numéro de l’automne 2013 et de prendre position: les diagnostics de Caroline Coutau (Editions Zoé), de Michel Moret (Editions de l’Aire) et de Bernard Campiche (Bernard Campiche Editeur) sont à découvrir en fin de numéro. François Vallotton, professeur à l’Université de Lausanne et spécialiste de l’édition en Suisse romande, a également accepté d’apporter son éclairage (p. 3). Au cœur du débat: les limites du système actuel de subventionnement (le «saupoudrage»), la question de la professionnalisation (la grande majorité des éditeurs littéraires romands vivent en fait d’une autre activité) et celle de l’avenir.

Faire plus avec moins

Les chiffres et les témoignages récoltés durant cette enquête permettent de réviser quelques idées reçues. En termes de budget, certaines des «petites» maisons rencontrées (Héros-Limite, Xenia) régatent en fait largement avec des maisons considérées comme plus importantes (L’Aire, Campiche). D’un autre côté, le livre reste un objet qui peut prendre les formes les plus diverses: avec un budget deux fois moins important, les Editions de l’Aire font par exemple paraître davantage d’ouvrages que les éditions Zoé, et trois fois plus qu’une maison comme Bernard Campiche, au chiffre d’affaire pourtant équivalent!

Les budgets cumulés des 17 maisons rencontrées en 2013 et 2014 dépassent de peu le million de francs. Un tiers de cette somme provient de subventions publiques et privées (c’est en tout cas ce que déclarent les éditeurs sondés). Considéré dans le détail, ce poste «subvention», véritable nerf de la guerre, varie de façon spectaculaire: si certaines structures associatives s’avouent dépendantes à plus de 60 % des mannes extérieures (art&fiction, les Sauvages, Le Miel de l’Ours, Paulette…), certains entrepreneurs refusent les aides financières par principe (Pierre Philippe, Le renard par la queue…) ou tentent de s’en passer au maximum (Hélice Hélas, Stentor…).

Cumulés, les budgets des trois maisons historiques sondées atteignent à peu près la même somme (pour un subventionnement moyen un peu plus faible, de l’ordre de 25 %). Avec ce million, Zoé, L’Aire et Campiche font paraître environ 70 titres chaque année, contre 90 pour les dix-sept maisons rencontrées. La preuve qu’une des caractéristiques des «petits» est de «faire plus avec moins»? A moins de faire entrer en jeu des critères de qualité (ce qu’il faudrait d’ailleurs faire!) ou d’évaluer sérieusement le degré de professionnalisme des différentes entreprises (masses salariales, frais de production, impôts), cet écart n’est évidemment que peu pertinent.

Photo de classe 2014 de l'édition littéraire romande

Edition ne signifie pas toujours  livre, et livre ne veut pas toujours dire littérature. Nombreuses sont les entreprises éditoriales, dans les secteurs d’activité les plus divers, qui publient aujourd’hui des livres. Mais quelles sont les maisons actives littérairement en Suisse romande?

En 2014, un peu plus de 400 ouvrages littéraires (romans, récits, recueils de poésie ou de nouvelles, essais littéraires…) ont été publiés par près de 60 maisons d’édition, dont une majorité implantée dans les cantons de Vaud et de Genève. Parmi ces 60 enseignes, seules 7 publient régulièrement plus de 10 livres par an. Toutes sont nées avant les années 1990; dans l’ordre: Mon Village (1955, spécialisée dans le « roman de terroir »), L’Age d’Homme (1966), Zoé (1975), L’Aire (1978), Noir sur Blanc (1987, principalement active dans les littératures étrangères), La Joie de Lire (1987, catalogue jeunesse) et Bernard Campiche (1989). Ces 7 éditeurs prennent en charge plus de 50 % des publications littéraires annuelles. Mais parmi les 19 structures visitées par Le Persil, plusieurs atteignent occasionnellement ce seuil ou s’en approchent. Gageons qu’elles le dépasseront sans doute de plus en plus souvent (Héros-Limite, Hélice Hélas, Xénia ou la Baconnière notamment). Ces 19 maisons, nous l’avons vu, publient une centaine de titres par année, soit près d’un quart des publications littéraires éditées en Suisse romande. Le dernier quart est le fait de:

1) Quelques maisons généralistes (sciences sociales, sciences humaines, beaux livres) dont le catalogue réserve une part importante à la littérature (Slatkine depuis 1970 à Genève, les Editions d’En bas depuis 1976 à Lausanne, L’Hèbe depuis 1992 à Charmey, G d’encre depuis 2005 à La Chaux-de-Fonds).

2) Une dizaine de maisons, généralistes ou spécialisées, qui placent parfois un roman dans leur catalogue ou suivent un auteur : Labor et Fides à Genève depuis 1924, La Matze à Sion depuis 1970, Favre à Lausanne depuis 1971, Monographic à Sierre depuis 1974, les Editions Ouverture à Lausanne depuis 1985, La Sarine à Fribourg depuis 1988, Antipodes à Lausanne depuis 1995, Alphil à Neuchâtel depuis 1996, Infolio à Gollion depuis 1999, MetisPresses à Genève depuis 2005, sans oublier deux entités suprarégionales emblématiques, Cabédita depuis 1988 à Bière et les Editions du Belvédère depuis 2005 dans le Jura.

3) Une vingtaine de petites maisons exclusivement littéraires, spécifiques dans leur ligne : poétiques (La Dogana depuis 1981 à Genève, les Editions Empreintes depuis 1987 à Chavannes-près-Renens, les Editions des Sables depuis 1987 à Genève, Samizdat depuis 1992 à Genève), théâtrale (Kazalma entre 2012-2014 à Genève), policière (RomPol depuis 1995 à Lausanne), jeunesse (Notari depuis 2006 à Genève), cosmopolite (Metropolis depuis 1988 à Genève) ou populaire (Plaisir de Lire, fondée en 1923 à Lausanne, la doyenne de toutes les maisons encore actives, qui a récemment recommencé à éditer des auteurs contemporains).

4) Une dizaine de très petites structures flirtant avec l’autoédition (les Editions du Madrier tenues par Luce Péclard à Pailly depuis 1991, les Editions Rouge écarlate fondées par Vivienne Baillie en 2009 à L’Isle, les Editions du Héron créées par Anne-Marie Simond en 2002 à Lausanne) ou entretenant un lien fort avec l’artisanat et le livre d’artiste (Couleurs d’encre créées par Virginie Jaton en 2003 à Lausanne, les Editions du Noyau animées depuis 2012 par plusieurs jeunes auteurs à Bienne, les ateliers de Nicolas Chabloz à La Tour-de-Peilz, les Editions d’Orzen et l’atelier de Raymond Meyer à Pully et Lutry). La liste, dans cette dernière catégorie, assurément, est loin d’être exhaustive…

Soixante maisons, 400 publications annuelles, des centaines d’auteurs… le lecteur romand a encore de belles années devant lui!

Décembre 2014