Celui qui voit dans le noir

BSN Press

Approfondimento del 10/08/2015 di Vincent Yersin & Daniel Vuataz; photo: O. Meylan

On fonce en scooter. Daniel fonce, en fait. Moi je m’accroche. Il y a des voitures, des feux rouges, des bus, des piétons. À Vidy-Plage, nous venons de laisser quinze copains et un patchwork de serviettes de bain mouillées. Aussi des pastèques, du saucisson, du taboulé. Vite, des habits secs. Nous avons rendez-vous dans cinq minutes, place de la Palud, avec Giuseppe Merrone, l’éditeur au nom de secondo dont le Lausanne du crime – littéraire – et de la pensée noire raffole en ce moment. Quelques livres bien sentis au petit format sombre et brillant, une vogue autour du polar, le parrainage d’un Roumain bien connu, des auteurs select (Fred Valet, Florence Grivel, Louise Anne Bouchard)… Malgré son acronyme impénétrable, BSN Press s’est ménagé, en moins de deux ans, une place à l’ombre sur les tablards des libraires.

Il n’y a pas de petits éditeurs

Nous trouvons notre homme en discussion avec deux amis sur les pavés chauffés de la place. Il est du genre à connaître tout le monde dans la petite capitale, l’éditeur. Et d’ailleurs, comme nous le connaissons nous aussi déjà et que nous le tutoyons, appelons-le Giuseppe. En cette fin d’après-midi, Giuseppe porte un polo rouge, des lunettes noires et des jeans discrètement troués. Quelques pas et nous voilà sur la terrasse du très lounge Tribeca, où il a ses habitudes. «Mais normalement je fréquente le Zodiac, plus près de chez moi, qui est presque devenu mon bureau. C’est populaire, chaleureux, et il y a le Wi-Fi», avoue Giuseppe, qui manie aussi bien le stylo correcteur que la liseuse électronique.
Lausannois d’origine napolitaine – c’est-à-dire très calme et très bouillant à la fois –, Giuseppe vient de l’édition universitaire. BSN Press publie d’ailleurs A Contrario, la «revue interdisciplinaire des sciences sociales». Pour l’éditeur, la littérature n’a donc rien de sacré. Giuseppe est réaliste. Il allume une seconde Camel et s’amuse à contester d’emblée l’intitulé de notre enquête: «Vous savez, il n’y a pas de petits éditeurs. Ou seulement par la taille de leur structure. Les éditeurs sont grands par leur travail.» Une brune apporte les cafés et Giuseppe refait pour nous l’histoire de son entreprise: «BSN est un acronyme qui ne veut rien dire, ou presque. [Essayez sur Wikipédia, la désambiguïsation est amusante.] J’ai ajouté Press au nom de cette société-mère, active dans l’informatique de gestion, fondée à Bangkok en 2008 avec un collègue», explique ce spécialiste de l’Extrême-Orient, ancien MER à l’Université de Lausanne, qui reconnaît avoir perdu un peu de son japonais ces dernières années et avoue mieux connaître l’histoire littéraire nipponne que celle du Léman. Son idée de départ en fondant cette filiale, «c’était de faire traduire de grands auteurs asiatiques»; le filon «jaune» (japonais et chinois notamment) ayant été sucé jusqu’à la moelle par quelques grandes collections parisiennes, c’est sous une autre couleur que Giuseppe a placé son activité éditoriale.

Switzerland is the new black

Son jeune catalogue sous mélanine, qui s’appuie sur deux récits emblématiques de l’ancien taulard et braqueur Jean Chauma, reflète les préoccupations d’un éditeur pour qui «personne n’échappe à la pesanteur sociale, pas même les écrivains». Réellement mis sur les rails du succès par le volume collectif Léman noir («preuve que derrière la carte postale, il y a une autre vérité»), sa ligne éditoriale est aux prises directes avec le réel. Selon Giuseppe, les genres prétendument «subalternes» sont sous-estimés. Localement et socialement situés, polars et romans noirs ont beaucoup à montrer. Ils s’avèrent même de véritables «armes de critique sociale». Nous sourions et souscrivons en feuilletant les pages d’Échappement libre, le deuxième livre de Chauma. Giuseppe rebondit: «Chauma a été un acteur du grand banditisme. Sa connaissance intrinsèque des quartiers de haute sécurité, son expérience des rouages de la criminalité font de lui un romancier des plus documentés. Ses romans ne sont pas seulement écrits du point de vue du bandit, ils sont écrits par le bandit, et c’est plutôt nouveau.» Nous nous redressons un peu sur nos sièges. «La littérature devient alors un moyen de briser la loi du silence qui prévaut dans le milieu. La force de frappe de Chauma est réelle.» Giuseppe ne perd jamais longtemps le nord: «Et si les Scandinaves ont réussi à nous vendre leurs polars, je ne vois pas pourquoi nous ne parviendrons pas à leur vendre les nôtres.» Quand nous lui faisons remarquer que du «polar romand», presque tous les éditeurs nous parlent déjà, Guiseppe sourit sur son sofa et décroise les jambes. «Ça me n’inquiète pas. Parce qu’il n’y a aucun éditeur, de toute façon, qui puisse absorber l’entièreté de l’offre. On a besoin les uns des autres.»

Risque pur et rentabilité

Les liens de Giuseppe avec l’Asie se résument aujourd’hui à une question d’impression. Une partie de ses livres est fabriquée là-bas: «Mais je peux me le permettre parce que je connais bien le coin. Je déconseille en revanche à quiconque de tenter sa chance à Bangkok sans savoir à quelle porte frapper. Le meilleur y côtoie le pire et vous pourriez vous retrouver dans des situations… compliquées.» Promis, on en restera à la Roumanie. «Les livres qui reçoivent des subventions sont en principe imprimés en Suisse. Il serait contraire à l’éthique de ne pas réinjecter localement une partie de l’argent octroyé par les institutions». L’Asie, pour Giuseppe, c’est donc une façon de rendre le «risque pur» un peu moins périlleux.
Quand on le lance sur la situation littéraire actuelle, Giuseppe se montre pointu, technique: «Les structures de promotion et de diffusion ont été chamboulées. Il est désormais possible de contourner ceux qui “fliquaient” l’édition. Les écrans sont tombés. Les “grands” critiques et les “grands” journaux ne sont plus prescripteurs, et la presse régionale complète le travail d’Internet et des réseaux sociaux. D’une part, la démocratisation des technologies a considérablement baissé certains coûts; de l’autre, la mentalité des auteurs a changé depuis qu’ils ont compris les avantages qu’ils avaient, en terme de “soins”, à travailler pour des structures de taille humaine.» Le grand changement, pour Giuseppe, «c’est qu’on peut actuellement y arriver en restant petit, même sans un battage médiatique.»

Une nouvelle Camel flambe. Il ne nous a pas tout dit. «La Suisse romande est un pays doué d’une capacité d’innovation propre aux régions périphériques. De plus, les gens lisent, achètent et aiment les livres», explique-t-il avec optimisme. «La clé, c’est tout d’abord de rester modeste. Il faut d’un côté se concentrer sur la qualité et réduire le volume de publications, et de l’autre mêler les ouvrages rentables aux vrais risques purs.» Son programme éditorial se construit donc par tranches de trois mois: «Pour le moment, je fais paraître quatre livres par année, et je m’occupe de chaque parution pendant une saison, à fond.» C’est lui qui va voir les libraires, organise des lectures, prend en charge la diffusion. Giuseppe mouille le polo, en particulier avec les libraires, qui restent selon lui les personnages centraux de la chaîne. La discussion prend des tournures concrètes: «Le livre n’est pas uniquement un objet esthétique. C’est avant tout un objet économique», rappelle celui qui «a lu Marx tout petit». Et à qui il faut, tout de même, un peu de foi: «Je ne pourrais pas vendre un objet auquel je ne crois pas. Je ne pourrais pas vendre des assurances. Je dois pouvoir m’identifier à l’objet que je propose. On n’est pas des marchands de tapis. Un livre, si je dois me battre pour lui pendant quatre mois, je dois y croire, vraiment.»

Mouvement d’accélération

L’entretien suit son cours, le soleil quitte la terrasse. Dans une heure, Giuseppe a rendez-vous. Il faut conclure. Daniel enfonce une porte ouverte: la France, y pense-t-il? Affronter seul ce «problème», depuis l’espace limité et fragmenté de la Suisse romande, nécessite selon Giuseppe de nombreuses étapes. «Il faut savoir miser sur des coups, dénicher les talents sans verser pour autant dans la pure dimension commerciale.» Un équilibre à trouver qui prend des décennies. Mais Giuseppe semble prêt à accélérer le mouvement. Nous l’écoutons parler de «nouveaux locaux à trouver», de «compétences à rassembler»: «un attaché de presse et un comptable, ce sont mes deux priorités. Pour le reste, un éditeur, ça doit savoir tout faire.» Même si, se hâte-t-il de préciser, «le métier de base, ça reste transformer un texte en livre. Les gens ne se rendent pas compte, mais il y a une différence énorme entre les deux.» Comment imagine-t-il BSN Press dans quelques années? Giuseppe se garde bien d’anticiper l’avenir. Mais il a tout de même une idée: «Le personnage central du processus de publication, ce sera bientôt un ingénieur d’édition.» Gagnera-t-il sa vie avec les livres? «Pour être riche, je ferais évidemment autre chose. Mais au bout du compte, si je peux en vivre dignement, j’aurai réussi.»

Il fait encore très chaud quand nous partons tous trois en direction du Café du Raisin, non sans une cigarette intermédiaire. Giuseppe a rendez-vous à l’étage avec une quinzaine de jeunes auteurs romands en vacances, pour une rencontre à moitié improvisée. Une soirée ponctuée de panachés et de pizzas au jambon, sous l’immense drapeau suisse tendu au-dessus de la place. L’horloge mécanique refait l’histoire de Davel, les jeunes auteurs fabriquent des coincoins, la fontaine glougloute. Des flics en bleu et blanc passent. À Lausanne, pourtant, il fera bientôt noir.

 

Lausanne, samedi 3 août 2013

 

Nom complet: BSN Press
Raison sociale: raison individuelle (Giuseppe Merrone Editeur)
Date de fondation: février 2011
Lieu: Lausanne
Fondateur: Giuseppe Merrone

Collaborateurs actuels: Giuseppe Merrone
Diffusion: maison
Distribution: Alphil (Neuchâtel)
Impression: Thaïlande, Suisse ou France

Parutions par année: 7 (dont 4 publications littéraires)
Titres au catalogue: 14 (dont 7 publications littéraires)
Tirage moyen: 1000 exemplaires (littérature), 500 exemplaires (universitaire)

Auteurs au catalogue: 13 (dont 5 en littérature)
Auteur emblématique: Jean Chauma
Compte d’auteur: non
Auto-publication: non
Best-seller: Léman noir, collectif, 2012

Secteurs de publication littéraires: roman, roman noir, récit, poésie
Autres secteurs de publication: sciences sociales (revue A contrario)
Modèles éditoriaux: Asphalte, 13e Note
Un «écrivain de rêve» à publier à titre posthume: Albert Camus
Un «auteur de rêve» vivant: Marius Daniel Popescu